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JT : "préférence nationale ou émotionnelle" ?

Jean-François DUMONT

Réplique à la chronique de Jérôme Jamin du numéro précédent de POLITIQUE Le JT et la préférence nationale.

Nos journaux télévisés coupables de soutenir l’idéologie d’extrême droite ? L’acte d’accusation frontale autant que sévère paraissait dans Politique de novembre-décembre (n°72) sous la signature de Jérôme Jamin, chercheur à l’ULg et analyste reconnu du discours des mouvements extrémistes.

Dans son réquisitoire, l’auteur de L’imaginaire du complot (Amsterdam University Press, 2009) n’était pas loin… d’imaginer un complot fomenté plus ou moins consciemment par les chaînes – belges comme françaises – grâce auxquelles le mode de pensée de l’extrême droite se voit cautionné, voire renforcé. En cause, la « préférence nationale » dont les JT auraient fait le critère dominant dans la sélection de leurs informations, préférant définitivement ce qui est proche et semblable au détriment de ce qui est lointain et différent. Dans cette logique, le fait divers local et de peu d’intérêt l’emporterait à tous les coups sur le drame humain signifiant qui se déroule à l’étranger.

L’estime et le respect qu’on porte à Jérôme Jamin n’interdisent pas de contester son analyse, parce qu’elle se fonde sur le seul principe d’une proximité géographique que privilégieraient outrancièrement les JT, et parce qu’elle néglige la proximité émotionnelle autrement plus prégnante, pensons-nous, dans la sélection et le traitement des informations. Des informations au demeurant beaucoup plus diversifiées que ce que le chercheur suggérait.

La loi du « mort/kilomètre »

En dénonçant la discrimination des journaux télévisés entre le proche et le lointain, en particulier lorsqu’il s’agit des souffrances humaines, Jérôme Jamin souligne en fait la persistance d’une vieille règle médiatique connue dans les rédactions et les écoles de journalisme : la loi du « mort/ kilomètre ». Trois victimes d’un accident mortel chez nous valent médiatiquement plus que cinq dans le pays voisin qui valent eux-mêmes moins que dix sur un autre continent… À quoi s’ajoute, en terme de poids journalistique, le caractère anormal ou choquant de l’événement, sa place sur l’échelle des ruptures avec « l’ordre des choses ».

Ainsi, ce n’est pas tant parce qu’elles sont étrangères que les 1 500 victimes des moussons en Asie du Sud Est font l’objet d’une simple brève dans les quotidiens, mais parce que la catastrophe est naturelle, ordinaire et récurrente. Une cinquantaine de morts dans des inondations en France feront en revanche de gros titres autant en raison de loi du mort/km que pour la violence inédite du phénomène.

"Bien davantage qu’un ressort idéologique même inconscient, c’est la logique économique qui exige des médias qu’ils se mettent dans une posture d’empathie avec le public ; qu’ils préfèrent le passionnel au rationnel [...]"

Il n’est donc pas contestable – rejoignons Jérôme Jamin sur ce point – que la proximité géographique intervient dans la construction de l’information. Et si elle constitue le principe directeur des médias locaux et régionaux, elle n’est jamais complètement absente des autres. Est-elle pour autant l’indice suffisant d’une « préférence nationale » ? Les critères culturels, raciaux, voire religieux ou philosophique n’interviendraient-ils pas autant dans cette préférence ? C’est un autre débat qu’on n’entamera pas ici.

L’autre proximité qui actionne – et de plus en plus manifestement – la sélection de l’info est d’ordre émotionnel. Bien davantage qu’un ressort idéologique même inconscient, c’est la logique économique qui exige des médias qu’ils se mettent dans une posture d’empathie avec le public ; qu’ils préfèrent le passionnel au rationnel ; qu’ils fassent vibrer – de peur, d’effroi, de joie, de colère – et qu’ils abordent les choses par le vécu du témoin filmé au plus près plutôt que par l’analyse en plan large.

L’avantage de cette option – toucher le plus grand nombre – est immédiat puisqu’outre « la satisfaction symbolique de désirs inconscients » qu’elle offre au téléspectateur, « elle permet à chacun de décoder, sans recourir à l’évocation de savoirs préalables, le sens de l’image de télévision », ainsi que le soulignait Jean- Jacques Jespers en introduction du numéro de La matière et l’esprit consacré à l’« émotocratie » [1].

Edwige, Sadia, Nafissatou…

Ainsi, l’émotion autant que des enjeux économiques, sociétaux ou géopolitiques des événements (on veut le croire en tout cas), ont fait émerger dans les JT de ces derniers mois une foule de sujets bien éloignés d’une quelconque « préférence nationale ». Les manifestants du printemps arabes, les indignés de Madrid ou New- York, les électeurs marocains et congolais, les Grecs en faillite n’ont pas été relégués en fin de sommaire que l’on sache.

Et la proximité émotionnelle fut souvent à l’œuvre pour déterminer la place de faits belges. Le jour du décès de David Susskind, les téléspectateurs de RTL-TVI attendront quasiment la fin du JT pour en recevoir un écho. Mais ils auront vu bien avant une longue séquence sur la mort de la Française Edwige Ligonèche, victime d’implants mammaires défectueux. Inversement, le retentissement du procès, aux assises du Hainaut, de la famille pakistanaise déclarée coupable de l’assassinat de la jeune Sadia ne doit rien à une « préférence nationale », sauf à considérer que l’insistance sur des mœurs culturelles aussi différentes des nôtres revient à célébrer cette préférence. Mais Jérôme Jamin ne va pas jusque-là dans son propos.

Évoquons une dernière image, celle de la lointaine (géographiquement, culturellement) Nafissatou Diallo dont le succès médiatique ne s’explique pas seulement par la personnalité du proche DSK. La compassion, l’admiration, la méfiance ou l’antipathie que peut inspirer la Guinéenne au public belge lui assureront pour un bon moment encore une place dans nos JT. Au nom de la « préférence sentimentale »…

Mots Clés : Médias

[1] « Émotocratie : émotion, médias et pouvoir », La matière et l’esprit, Université de Mons, n°12-13, novembre 2008 – avril 2009.