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Mouvement étudiant : la fin d’une exception

Thomas LESUISSE
Trésorier de la Fef d’août 2009 à février 2011

2011 n’aura pas été une année faste pour la Fédération des étudiants francophones (Fef). Depuis plusieurs mois, l’actualité de l’organisation se résume à une interminable crise interne. La proximité de certains membres de l’équipe dirigeante avec le PTB provoque des remous.

2011 n’aura pas été une année faste pour la Fédération des étudiants francophones (Fef). Depuis plusieurs mois, l’actualité de l’organisation se résume à une interminable crise interne. Pour faire bref, l’équipe dirigeante de la Fef est mise en cause par sa base, qui lui reproche sa proximité avec le Parti du travail de Belgique (PTB), ses options stratégiques jugées trop radicales, son manque de respect des délégations étudiantes locales et la faiblesse de son travail politique. Déjà contestés lors des dernières élections internes, les responsables actuels ne parviennent pas à se dépêtrer de ces accusations. Le président du Conseil fédéral [1], cumulant cette fonction avec un engagement au PTB, a ainsi été contraint à la démission en novembre 2011.

L’unité du mouvement étudiant n’est pas sans lien avec l’indépendance qu’a su garder sa principale organisation vis-à-vis des pouvoirs politiques.

Après avoir maladroitement tenté de réformer la Fef [2], l’Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL, représentant les étudiants de l’UCL) a décidé le 13 décembre de se désaffilier. Elle suit ainsi les délégations étudiantes des FUNDP (Namur) et de l’UMons, qui avaient claqué la porte en octobre et sont indépendantes depuis, ainsi que les conseils étudiants de deux importantes hautes écoles (la HELHa et la HEPL), partis rejoindre la fédération concurrente, l’Unecof. En quelques mois, la Fef aura donc vu sa représentativité fondre comme jamais, passant de 130 000 à 80 000 étudiants, soit d’un quasi-monopole à une petite moitié de la population étudiante totale en Communauté française [3].

Sans entrer davantage dans le détail de ce feuilleton pour initiés, on peut y voir les prémisses de la disparition d’une singularité dans le paysage de l’enseignement en Belgique. Depuis environ vingt ans, la Fef incarne une double exception dans ce milieu : une exception unitaire et indépendante.

Un cadre unitaire

À l’inverse du personnel de l’enseignement, des pouvoirs organisateurs ou des associations de parents, les étudiants belges francophones sont historiquement organisés sur un mode unitaire. Du Mubef [4] des années soixante à la Fef d’aujourd’hui, le mouvement s’est toujours rassemblé sous une bannière unique [5]. Des organisations concurrentes ont existé, voire existent toujours, mais ne sont jamais parvenues à exister autrement qu’en opposition à l’acteur historique, et cela sans réel succès – quels que soient les troubles que la Fef ait pu connaître.

Dans son organisation, le mouvement étudiant est bel et bien resté indifférent aux clivages habituels, regroupant aussi bien des étudiants du libre que de l’officiel, du confessionnel que du non confessionnel, et sans faire partie d’aucun des trois « piliers » de la société belge. Les étudiants ont également été capables de transcender la division entre universités et hautes écoles, pourtant source de divergences dans le milieu, tout comme ils n’ont jamais connu le sous-régionalisme ou le corporatisme [6].

Le monde étudiant n’est pourtant pas exempt de clivages, comme son histoire et l’actualité récente l’ont montré. Il n’échappe ni aux particularismes locaux, ni aux confrontations idéologiques. Mais la Fef a su évoluer pour faire cohabiter l’ensemble de ces tendances en son sein. Les débats ont parfois duré très tard. Certaines délégations sont parties pour ensuite revenir. Des mécanismes démocratiques spécifiques ont été mis en place en interne afin de résoudre et de prévenir les conflits (parité entre les hautes écoles et les universités dans la prise de décision, sonnette d’alarme, notes de minorité…). Un peu à l’instar de la Belgique fédérale, l’organisation étudiante s’est structurée de manière inventive afin de concilier les sensibilités tout en préservant son unité.

Cette dynamique subtile s’est brisée sur les intransigeances des uns et des autres ces derniers mois. D’un côté, la direction de la Fef a défendu jusqu’au bout un mode d’organisation très centralisé et une rhétorique politique simpliste, supposée susciter l’adhésion du plus grand nombre. De l’autre, l’AGL a souhaité que la Fef revienne à une attitude plus respectueuse des membres et travaille davantage le fond. Cette tension n’a pas trouvé de solution en interne : l’exécutif n’a proposé des ouvertures que tardivement, laissant le mécontentement louvaniste aller au-delà du raisonnable, jusqu’au seuil de la rupture [7]. Tout compromis est alors devenu impossible.

Les étudiants de Louvain-la-Neuve sont donc partis, déclarant que « la façon de gérer l’aspect politique de la fédération [leur] semble incompatible avec une conception éthique de la démocratie ». Ils auraient à présent le projet de fédérer les autres universités ayant quitté la Fef. Une même initiative a déjà été tentée dans le passé, mais sans succès [8].

Cette fois, cependant, les louvanistes pourraient être aidés par la réforme de la participation étudiante voulue par Jean-Claude Marcourt – qui plaide depuis des mois pour la « pluralité » des organisations. Si cette hypothèse se réalise, l’exception unitaire aura vécu.

Un acteur indépendant

L’unité du mouvement étudiant n’est pas sans lien avec l’indépendance qu’a su garder sa principale organisation vis-à-vis des pouvoirs politiques. Reconnue en tant qu’interlocuteur institutionnel depuis 1995, subventionnée en conséquence, la Fef n’a cependant jamais été rattachée à un parti ou au pouvoir politique en général. Au cours de son existence, elle a gardé une attitude critique vis-à-vis de la politique partisane, n’hésitant pas à s’en prendre aux ministres de l’enseignement supérieur successifs, et cela quelle que soit leur étiquette.

Certes, de nombreux cadres de la Fef ont poursuivi leur parcours au sein de formations politiques ou de cabinets ministériels [9]. Certains d’entre eux exprimaient déjà des préférences partisanes à l’époque de leur engagement dans le mouvement étudiant. Cependant, les soupçons de collusion étaient rares, jusqu’il y a peu. L’organisation a longtemps pris de nombreuses précautions à cet égard [10], et en particulier envers les membres du PTB, parti dont la tendance à l’entrisme est bien connue [11]. Ces précautions se sont peu à peu levées, pour des raisons qui restent à analyser. Ce moment coïncide avec l’adoption d’une nouvelle stratégie par le PTB, qui renomme son organisation de jeunesse [12] et décide de se donner un visage plus présentable.

Cependant, l’origine des critiques dont la Fef fait actuellement l’objet à ce propos est autant liée à la présence des membres du PTB à certains postes de direction qu’à une série de parallélismes troublants sur le fond. Ces dernières années, la ligne politique et les méthodes de la Fef se sont fortement rapprochées de celle de l’ancien parti maoïste. Le recours aux sondages « faits maison » pour légitimer les revendications, aux campagnes de type story-telling ou aux argumentaires prêts à l’emploi ne sont que quelques exemples de similarités entre les deux organisations. On pourrait également citer les contraintes lourdes imposées aux militants [13]. Au printemps dernier, la participation totale et sans réserve de la Fef aux actions initiées par le PTB sur la crise communautaire a également soulevé des doutes. Tout comme l’adoption du slogan des étudiants du PTB [14] comme ligne politique générale depuis 2009.

Pour toute réponse à ces critiques, la direction de la Fef a mis en avant ses nombreux cadres non encartés et a assuré le public de son caractère « apartisan ». Cela n’a pas suffi à retenir plusieurs de ses membres, refusant de cautionner ce qu’ils percevaient comme de la manipulation. Rares sont ceux qui croient encore, aujourd’hui, à l’indépendance de la Fef.

L’implication des partis politiques dans la structure est désormais un fait que la direction reconnaît, légitimant la présence des militants du PTB par la présence de militants d’autres partis dans ses instances.

L’existence d’une organisation étudiante forte, non alignée et unitaire est donc menacée. Ce n’est pas la première fois, et un retour au calme n’est pas à exclure. Si toutefois cette crise devait être fatale à la Fef actuelle, les futurs représentants étudiants connaîtront pour longtemps les querelles de chapelles jusqu’alors réservées aux autres composantes du monde de l’enseignement. Les doutes sont permis sur ce qu’il adviendra de leur force de frappe dans une telle configuration.

Mots Clés : Enseignement

[1] Le « parlement interne » chargé d’orienter l’action de la Fef.

[2] Notamment en envoyant l’un des siens à la coprésidence de l’organisation pour… dix jours.

[3] En Belgique francophone, la représentation étudiante s’organise par affiliation indirecte. Tout établissement d’enseignement supérieur dispose d’une délégation étudiante pouvant faire le choix de s’affilier à une « organisation représentative au niveau communautaire » (ORC). Pour le calcul de leur représentativité, chaque ORC est réputée représenter l’ensemble des étudiants inscrits dans les établissements dont elle affilie la délégation étudiante.

[4] Mouvement des étudiants universitaires belges d’expression française.

[5] M. Collin, L’illusion identitaire des étudiants francophones, Academia- Bruylants, 2008.

[6] Au niveau supra-local, du moins.

[7] Les dernières revendications de l’AGL allaient jusqu’à l’instauration d’un droit de véto pour les délégations étudiantes locales leur permettant d’exclure toute activité de la Fef sur leur implantation – soit une remise en cause de l’objet social de l’association.

[8] P. Bouillon, « Le Créa veut d’abord faire réfléchir les étudiants », Le Soir, 24 juillet 1997.

[9] C’est le cas de l’auteur de ces lignes.

[10] Les responsables cumulant les deux engagements ont d’ailleurs eu à subir les foudres de leurs instances internes à certaines occasions…

[11] J. Pitseys, F. Schreuer & B. Swartenbroeckx, « Pour un mouvement étudiant politique et indépendant », droit de réponse (non publié) à Solidaire, juin 2001.

[12] Le Mouvement marxiste–léniniste devenant Comac (pour « communistes actifs »).

[13] B. De Backer, « Apocalypse Mao, Adhérer au PTB comme entrer en religion », Politique, n°3, 1997.

[14] « Pour un enseignement public, gratuit et de qualité ».