LE THÈME

[Brésil] La répression des Guaranis

FIAN-BELGIQUE
FoodFirst Information and Action Network, organisation internationale des droits de l’Homme qui consacre son travail à la réalisation du droit à l’alimentation dans le (...)

Le territoire des indigènes guaranis s’est volatilisé avec le temps. Parqués dans des réserves, ces indiens luttent à présent contre l’insuffisance alimentaire.

Les Guaranis Kaiowà, qui vivent dans l’État du Mato Grosso do sul, ont peu à peu perdu leurs terres. D’abord, au début du XXe siècle, par l’élevage extensif de bétail accentuant le déboisement, puis avec l’arrivée du soja destiné à nourrir les animaux des pays industrialisés. Enfin, dans les années 1970, le gouvernement militaire a donné à des compagnies et à des privés des titres de propriété en bonne et due forme pour les terres des Guaranis Kaiowà, en violation de la Constitution brésilienne. Après le soja, c’est la monoculture de la canne à sucre qui a gagné des étendues déboisées de plus en plus vastes.

90% de leur territoire traditionnel a ainsi été perdu. Les forêts primaires de cette région, qui étaient des réservoirs pour la chasse, la pêche et la cueillette, ne représentent plus que 2% de la superficie de la forêt originelle [1].

« Sans la chasse, le fleuve et les remèdes de la forêt, nous devenons faibles physiquement et spirituellement », constate le chef indien Amilton Lopes.

Les 275 000 Guaranis Kaiowá du Mato Grosso do sul sont parqués dans huit réserves dont la taille ne leur permet plus de se nourrir. 90% d’entre eux dépendent des sacs de nourriture distribués par le gouvernement. Cette aide alimentaire est insuffisante et inadaptée à leurs coutumes. Conséquence : la malnutrition fait des ravages et plus de 100 enfants sont morts de faim depuis 5 ans.

Les hommes et les adolescents vont travailler dans les plantations de canne à sucre, la seule source de travail dans un environnement proche. Le travail est harassant. Ils coupent de 10 à 12 tonnes de canne à sucre par jour pendant dix semaines sans répit, pour un salaire d’environ 200 euros par mois, avant de rentrer chez eux. « Ils peuvent faire ce travail pendant une douzaine d’années, après ils sont finis », affirme Egon Heck du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi). Le manque de perspectives et le désespoir sont tels que les suicides sont nombreux, surtout chez les jeunes de 12 à 18 ans.

L’espérance de vie des Guaranis Kaiowá est de 45 ans alors que celle de l’ensemble des Brésiliens est de 72 ans [2].

Ils luttent depuis trente ans pour récupérer leurs terres. Faute d’y parvenir, ils doivent s’installer au bord des routes, à côté de leurs terres, dans des conditions sanitaires et alimentaires déplorables. Selon le Cimi il existait, fin 2010, vingt de ces campements. En 2007, suite aux pressions tant nationales qu’internationales, la Fondation nationale de l’Indien (Funai) avait signé avec le Ministère public une Trajectoire d’ajustement de conduite (Tac) qui devait permettre d’identifier et de délimiter trente-neuf territoires ancestraux.

En août 2011, on n’en était encore qu’à la phase de publication des avis des anthropologues (initialement prévue pour le 30 juin 2009 !) Il faudra ensuite transmettre au ministère de la Justice les preuves établissant que les terres peuvent être reconnues comme terres indiennes (la date limite était le 19 avril 2010…)

Absence de volonté politique

Pourquoi cette lenteur ? Parce qu’il n’y a pas de volonté politique réelle. Les Indiens sont considérés par les autorités et les entreprises comme des gens sans importance pour l’économie du pays, et même comme une entrave au développement. Et les anthropologues chargés de délimiter des terres indiennes ainsi que les groupes de travail de la Funai sont harcelés et victimes de violences quand ils se rendent sur les terres à identifier.

Les entreprises de canne à sucre et de soja ainsi que les éleveurs de bétail veulent à tout prix empêcher cette identification. Le gouverneur du Mato Grosso do Sul aussi. En 2010, 80 procès étaient en cours. La présidente Dilma Rousseff, à laquelle le Conseil de l’Aty Guasu (assemblée des Indiens) avait écrit en janvier avec l’espoir qu’« une femme, une mère » serait plus sensible à leur cas ne s’est pas, depuis son élection, prononcée sur la situation des Indiens.

En attendant, la violence continue. L’État ferme les yeux sur les meurtres des chefs indiens, les attaques et destruction de campements, comme à Puelito Kué en août dernier. En 2010, trente quatre Guaranis Kaiowá ont été assassinés au Mato Grosso do sul et cent cinquante étaient menacés de mort par des propriétaires terriens [3].

Selon le Cimi, leur situation est aujourd’hui la plus désespérée en termes d’assassinats et de suicides de tout le Brésil.

En août dernier, à Paso Piraju, lors d’une Aty Guasu à laquelle participaient des chefs indiens d’autres pays, les Guaranis Kaiowá se sont montrés plus décidés que jamais à lutter. « Nous allons reprendre nos terres pour que nos forêts renaissent et que nos rivières coulent à nouveau ! Ils ne vont jamais parvenir à nous faire taire ni à nous faire abandonner notre lutte pour la reprise de nos terres ! C’est un chemin sans retour ! Plus ils nous agressent, plus nous sommes décidés à poursuivre la reconquête définitive de nos territoires et moins nous croyons dans les autorités. »

Légères lueurs d’espoir : selon des informations que Fian-Brésil a reçues du Ministère public fédéral (MPF), la banque Itaú aurait refusé des financements à Raizen (la joint-venture Cosan/Shell) suite à une recommandation faite par le MPF. La recommandation vise à empêcher que des crédits publics soient accordés dans des zones identifiées comme indiennes. Les titres de ces terres seraient nuls et ne pourraient donc pas garantir des emprunts. Le MPF considère que ce serait également intéressant de faire pression sur d’autres banques pour qu’elles fassent de même.

Par ailleurs un tribunal de São Paulo a garanti la permanence des indiens guarani kaiowá à Kurusu Ambá, sur le bout de terre traditionnelle qu’ils avaient repris le 24 novembre 2009 après en avoir été expulsés par la violence à trois reprises et avoir vu trois de leurs membres tomber sous les balles.

Cette communauté réclame 2 200 ha pour 70 familles et la Funai est en train d’étudier leur cas. Selon la juriste Michael Mary Nolan, du Cimi, « cette décision est favorable au mouvement indien parce qu’elle reconnaît le droit au territoire traditionnel et avalise la lutte des indiens pour la récupération de leurs terres traditionnelles ». Ce pourrait être le commencement d’une jurisprudence différente.

Le gouvernement brésilien ne satisfait certes pas à ses obligations nationales et internationales. Mais il n’est pas seul à blâmer. La journaliste Verena Glass, qui accompagnait une délégation guarani kaiowá au Parlement européen en décembre dernier, disait ainsi : « Si la communauté internationale n’achetait plus d’éthanol ni de sucre au Brésil, la situation des Guaranis Kaiowá changerait ».

Mots Clés : Souveraineté alimentaire

[1] institut Brésilien pour l’environnement

[2] Funasa

[3] rapport 2010