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Démocratie

Le JT et la préférence nationale

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)

Si la « préférence nationale [1] » est une caractéristique de l’idéologie d’extrême droite, elle bénéficie d’un soutien efficace, insidieux et involontaire de nombreux médias qui articulent sur une même base l’information dans leurs JT, préférant souvent le local à l’international, « nos morts et nos blessés » à ceux du voisin, nos petits souffrances concrètes et immédiatement accessibles au lieu des crimes, des drames et des horreurs, ailleurs !

La hiérarchie de l’information lors du JT obéit à une logique de préférence nationale [2] ! Car à côté des beaux discours clef-sur-porte contre l’extrême droite et le racisme, les journaux télévisés belges et français s’obstinent à agencer et à ordonner l’information sur une logique qui consiste à persuader les gens qu’une grand-mère qui chute du premier étage chez nous – ou un enfant noyé en kayak dans les Ardennes – pèse plus que des centaines de personnes déchiquetées lors d’un attentat ou affamées dans un pays lointain. La préférence nationale du JT, ce n’est pas un discours contre les immigrés en faveur des Belges et des Français, personne n’y songe, mais c’est une rhétorique qui cautionne ce mode de pensée. C’est une rhétorique qui annonce que tout ce qui est proche de nous et qui nous ressemble est important et tout ce qui est éloigné et lointain ne présente pas d’intérêt, ou moins d’intérêt.

Depuis quand le massacre de civils en Syrie présente moins d’intérêt que le meurtre d’un bijoutier à Bruxelles ? Cette hiérarchie entre les souffrances ou les injustices qui méritent (ou non) notre attention ne s’explique que par une logique de préférence nationale non avouée, et le résultat est vraiment catastrophique : on consacrera des heures à parler de faits divers (meurtre, hold up, viol…) qui concernent souvent quelques personnes chez nous, et pour lesquels on ne pourra rien demain car ce sont des faits divers qui font partie de notre vie, et on gardera pour la fin des drames humains qui pourtant méritent toute notre attention, et qui parfois pourraient précisément être évités si on ne passait pas autant de temps à préférer nos petites histoires locales. On prendra la peine d’interviewer cinq longues minutes le proche d’une victime d’un accident certes dramatique mais qui reste un fait divers, et on laissera sur le côté le massacre, l’arrestation de masse, la contamination ou la déportation de milliers de gens qui habitent très loin, trop loin, et qui en plus ne nous ressemblent pas !

Ce phénomène qui consiste à mettre sur un pied d’égalité un vrai mort bien de chez nous et des milliers de cadavres de l’autre côté de la planète provoque une mutation anthropologique qui nous rend indifférent à la mort lorsqu’elle ne nous concerne pas directement. Au final, on rigole devant des émissions débiles qui montrent des crashs où les gens meurent devant la caméra – gênés les animateurs assurent que les victimes s’en sont sorties –, mais on aura de la compassion pour la vieille femme tombée de sa fenêtre.

La préférence nationale du JT est extrêmement néfaste, comme tous les discours qui glorifient « le proche, le même et le pur » au détriment du « lointain, du différent, de l’impur ». La préférence nationale du JT est inacceptable et injustifiable car si on peut penser qu’il est normal de procéder de la sorte, un peu comme la couverture du sport qui porte exclusivement sur les exploits de nos « nationaux », l’actualité n’est en aucun cas obligée de suivre une telle logique, et encore moins de mettre en compétition les souffrances des uns et des autres. C’est donc délibéré !

Si la préférence nationale est une caractéristique de l’idéologie d’extrême droite, elle bénéficie incontestablement d’un soutien efficace du JT qui nous rappelle quotidiennement, insidieusement et de façon inavouable qu’il faut s’inquiéter d’abord de sa sœur avant sa cousine, de son cousin avant son voisin, et de son voisin avant l’étranger ! On retrouve ici la vieille phrase du fondateur du Front national.

Mots Clés : Médias

[1] Théorisé en France par les membres du Club de l’Horloge où se rencontrent hommes de droite et d’extrême droite, le concept de « préférence nationale » a fait l’objet d’un livre publié en 1985 aux éditions Albin Michel et intitulé La Préférence nationale : réponse à l’immigration.

[2] Jean-François Dumont, président de l’Institut de journalisme, a souhaité réagir à cet article. Voir JT : "préférence nationale ou émotionnelle" ?