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IDÉES

Apparence physique : les femmes sont toujours perdantes

Sophie HEINE
Chargée de recherche du FNRS et politologue à l’Université libre de Bruxelles. Auteur d’"Oser penser à gauche" (Aden 2010).

Malgré les progrès réalisés en la matière, le combat pour l’égale liberté des hommes et des femmes n’en est encore qu’à ses balbutiements. Les femmes continuent à être victimes de violence et de harcèlement, à gagner moins, à être sous-représentées dans les fonctions dirigeantes et à assumer la part la plus importance de la prise en charge des enfants et des tâches domestiques [1]. Ces diverses inégalités constituent autant de formes de domination qui limitent leur possibilité de définir librement leurs identités et projets personnels. Tentons ici de se concentrer sur les contraintes esthétiques qui, en soumettant en permanence les femmes au jugement d’un regard extérieur, représentent une forme de domination contraire à la libre disposition de leur corps et de leur apparence [2].

Le combat pour l’égale liberté des hommes et des femmes n’en est encore qu’à ses balbutiements.

Les stéréotypes sur l’apparence qui réduisent les femmes à des objets sexuels pullulent, que ce soit à la télévision, dans les magazines, la pornographie ou la publicité. Cette image de la femme-objet sert bien entendu l’industrie de consommation en poussant les femmes à acheter moult vêtements et produits censés leur permettre d’atteindre l’apparence « idéale », combinant jeunesse et minceur le plus longtemps possible. Si l’utilisation commerciale de certains canons de beauté épargne de moins en moins les hommes, la surabondance des images de la femme-objet va de pair avec des exigences de jeunesse et de beauté bien plus grandes pour les femmes, engendrant d’ailleurs avant tout chez celles-ci des conséquences psychologiques délétères [3].

Anciennes et nouvelles contraintes

Bien que beaucoup de femmes intègrent et reproduisent docilement ces critères, on peut difficilement parler d’une véritable liberté dans ce domaine. Imaginons un court instant un monde dans lequel les femmes seraient considérées avant tout comme des personnes, jugées sur leur caractère et leurs qualités intellectuelles plutôt que sur leur pouvoir de séduction. Pensez-vous sérieusement qu’elles passeraient autant de temps à s’épiler, se maquiller, se coiffer ou faire les magasins ? Souffriraient-elles le désagrément de porter des hauts talons  ? Sortiraient-elles les jambes nues ou couvertes de bas légers en plein hiver ? N’est-il pas plus probable que beaucoup d’entre elles porteraient des pantalons larges, de confortables chaussures plates et laisseraient à leurs cheveux et à leur visage une forme naturelle  ? La coquetterie deviendrait certainement une affaire de goûts personnels plutôt que de sexe, certains individus, hommes ou femmes, accordant plus de soin que d’autres à leur apparence.

La coquetterie deviendrait certainement une affaire de goûts personnels plutôt que de sexe, certains individus, hommes ou femmes, accordant plus de soin que d’autres à leur apparence.

Les standards esthétiques ne sont donc pas seulement le fruit d’un système économique basé sur la consommation. Reflétant un rapport de domination général entre les sexes, ils sont plus contraignants pour les femmes que pour les hommes et répondent davantage aux goûts de ces derniers. Projetons-nous maintenant dans un monde virtuel dominé par les femmes. N’est-il pas probable que les critères de beauté pesant sur les hommes y seraient à la fois différents et plus exigeants ? L’homme idéal serait peut-être grand, musclé et bronzé, viril d’apparence mais soucieux de varier les tenues et les coiffures. Peut-être même que de nouveaux vêtements ou bijoux apparaîtraient pour rendre les hommes plus séduisants aux yeux de la gent féminine, tandis que celle-ci pourrait prendre des kilos sans conséquence sur son pouvoir d’attraction et pourrait se permettre de n’avoir que deux ou trois tenues types adaptées aux différents contextes de vie. En d’autres termes, le degré d’exigence des critères de beauté serait inversé, alourdissant la vie des hommes et allégeant celle des femmes.

Présenter à profusion les femmes comme des objets sexuels peut en effet rendre le viol ou l’abus de pouvoir à des fins sexuelles plus justifiable aux yeux de certains hommes.

Les standards esthétiques prévalant de nos jours sont non seulement plus contraignants pour les femmes mais ils sont aussi, comme on l’a dit, fortement sexualisés [4]. On peut d’ailleurs se demander si la réification du corps des femmes véhiculée par la culture et les médias dominants ne constitue pas un obstacle à la lutte contre des actes beaucoup plus graves comme le harcèlement sexuel, les viols ou de la prostitution. Présenter à profusion les femmes comme des objets sexuels peut en effet rendre le viol ou l’abus de pouvoir à des fins sexuelles – des actes de gravité différente mais découlant d’une même logique – plus justifiable aux yeux de certains hommes. De même que la tolérance envers la prostitution est sans doute facilitée par l’omniprésence de l’image de la femme-objet.

Précarité et insécurité esthétiques

Certaines analystes comme Naomi Wolf suggèrent que l’accroissement des contraintes de beauté féminine à partir des années 1980 serait lié à la peur suscitée par leur libération dans un nombre grandissant de domaines [5]. Les femmes acquérant toujours davantage de pouvoir et les images de la mère parfaite et de la fée domestique s’estompant suite à leur accès au marché du travail, le mythe de la beauté aurait été créé pour remettre en question leur confiance en elles fraîchement gagnée. Les critères esthétiques féminins auraient un fort impact psychologique sur l’estime de soi : la beauté étant une qualité attribuée par le regard extérieur, essentiellement masculin, elle peut toujours être donnée ou retirée, créant un sentiment de précarité et d’insécurité constant.

La conscience que cette beauté incertaine diminuera avec l’âge empêcherait également de se projeter dans l’avenir. Ce mythe aurait aussi pour effet de diviser les femmes, qui tendraient à se percevoir comme des rivales plutôt que des alliées. En outre, ne s’appliquant avec une telle vigueur qu’aux femmes, il leur donnerait le sentiment de valoir moins que les hommes, les dissuadant de se révolter contre leur infériorité économique.

Certes, cette thèse accorde sans doute trop d’importance au mythe de la beauté pour expliquer le maintien des rapports de domination entre les sexes, postulant un peu vite la disparition des anciens stéréotypes visant à maintenir les femmes dans des rôles étroits. Les représentations de la mère sacrificielle ou de la fée du logis sont peut-être moins omniprésentes mais elles existent toujours. Elle a cependant le mérite de souligner une oppression trop souvent tue et qui ajoute pourtant un obstacle de taille à l’émancipation féminine. Elle illustre aussi le fait plus général que la libération des femmes sur certains plans est presque toujours compensée par la transformation d’anciennes oppressions ou l’apparition de nouvelles.

Alors que les femmes de ma génération pensaient pouvoir choisir leurs vêtements plus librement que leurs grands-mères, cette nouvelle liberté a été payée par l’obligation de se découvrir, de rester mince et sexy.

Ainsi, alors que les femmes de ma génération pensaient pouvoir choisir leurs vêtements plus librement que leurs grands-mères, obligées de porter de longues jupes et des fichus sur la tête, cette nouvelle liberté a été payée par l’obligation de se découvrir, de rester mince et sexy. Le droit de travailler et d’être indépendante financièrement s’accompagne quant à lui d’une obligation de combiner un boulot à temps plein avec la prise en charge des enfants et de la plus grande part des tâches ménagères, tout en continuant à se faire belle. Dans la même veine, la revendication des femmes de ne plus être réduites à leur fonction procréatrice a été compensée par l’exigence de rester attrayante pendant toute la grossesse et de le redevenir au plus vite après l’accouchement, malgré la fatigue, les bouleversements physiques et hormonaux. En fin de compte, la confiance en nous que nous avons acquise par le droit de participer davantage à la vie politique, sociale, culturelle et économique de la société est constamment minée par la remise en question permanente de notre valeur sur le « marché de la beauté ».

Don Juan versus salope

Quelles sont alors les stratégies possibles pour échapper à ces stéréotypes  ? Une première réaction, incarnée par les « slut walks », consiste à s’approprier les critères de féminité dominants en les poussant à l’extrême. Indignées par les remarques d’un policier canadien selon qui un look de « sluts » (« salopes ») accroîtrait le risque de viol, des groupes de femmes ont marché dans plusieurs villes canadiennes et anglaises [6] habillées de manière ultra- provocante afin de revendiquer leur droit à se vêtir comme elles l’entendent. Ce mouvement rejoint la position de certaines féministes pour qui les femmes n’ont pas à intégrer l’injonction d’être plus « propres » ou décentes que les hommes et qu’elles ont le droit de se comporter comme des objets si elles le souhaitent [7].

Même si les critères de beauté dominants valorisent les vêtements courts et moulants, peu de femmes souhaitent en effet être affublées de qualificatifs continuant d’évoquer des images de femmes dépravées.

Que penser de ce genre de position  ? Si l’on peut saluer la revendication à disposer librement de son apparence, s’afficher ouvertement comme des « salopes » risque de générer méfiance et dédain de la part des deux sexes et, dès lors, de conduire à la marginalisation. La simple force de conviction de mouvements minoritaires peut difficilement conférer un contenu positif à une notion aussi largement dénigrée. Même si les critères de beauté dominants valorisent les vêtements courts et moulants, peu de femmes souhaitent en effet être affublées de qualificatifs continuant d’évoquer des images de femmes dépravées. Cette contrainte symbolique explique d’ailleurs en partie la désapprobation subie par les femmes qui adoptent une vie sexuelle libérée. Alors qu’un homme multipliant les partenaires est perçu comme un « don Juan » ou un « coureur de jupons » et suscite même parfois de l’admiration, une femme se comportant de la même manière est facilement qualifiée avec mépris de « nymphomane  » ou de « salope ».

La décence comme voie de salut ?

Une autre réponse possible aux critères esthétiques dominants consiste à se réapproprier l’image de la « femme décente » plutôt que celle de la femme provocante. Au lieu de retourner le stigmate péjoratif de la femme découverte, il s’agit cette fois de transformer la dissimulation du corps en un outil de libération. C’est la stratégie adoptée par certaines musulmanes qui confèrent au voile une signification non seulement identitaire mais aussi féministe [8].

Dans des contextes marqués par le patriarcat, respecter l’obligation de décence inscrite dans le Coran peut en effet permettre aux femmes d’accéder à l’éducation, au marché du travail, voire à des postes de décision. Leur foulard leur permettrait de ne pas distraire les hommes par des pensées érotiques et de jouir par conséquent d’un plus grand respect et de libertés plus étendues.

Si une telle stratégie peut sans aucun doute conduire à des réussites individuelles en termes d’émancipation, elle ne permet pas d’échapper à l’obligation de respecter certaines contraintes vestimentaires plus pesantes pour les femmes et très chargées symboliquement. Tout comme la dictature de la taille fine et du visage sans rides, le foulard constitue une contrainte d’apparence visant à rendre les femmes plus ou moins acceptables aux yeux des hommes : que le but soit de les rendre plus sexy ou moins « aguicheuses  », il s’agit dans tous les cas de contrôler leur apparence, toujours fortement érotisée.

Se couvrir pour échapper au regard masculin est souvent vain car celui-ci finit à chaque fois par réimposer sa marque. Les femmes voilées, ni moins coquettes ni moins séduisantes que les femmes qui se découvrent, ne sont pas moins sujettes à des attentes esthétiques fortes. Certains hommes avouent d’ailleurs volontiers trouver érotique le fait que les femmes se couvrent certaines parties du corps ou du visage. Dans le fond, on pourrait comparer le choix de porter le foulard pour se prémunir du regard masculin au port du tailleur sur le lieu de travail adopté par de nombreuses femmes dans les années 1970 dans l’espoir de créer un uniforme équivalent au costume masculin [9]. Très vite, le tailleur a été transformé en tenue féminine et sexy par l’industrie vestimentaire et par le regard des supérieurs hiérarchiques masculins.

De manière plus générale, il est presque impossible pour les femmes de se conformer à la double exigence de féminité et de professionnalisme sur le lieu de travail, des études montrant que n’importe quel vêtement ou comportement peut être qualifié de sexuel par les collègues ou supérieurs masculins [10].

Neutraliser son apparence

Outre le fait qu’elles constituent les deux faces d’un même regard – la plupart des hommes hétérosexuels sont tiraillés entre la tentation d’être exposés à des femmes sexy et découvertes qu’ils peuvent réifier à leur guise et la volonté que leur partenaire se couvre en présence d’autres hommes – les exigences apparemment contradictoires de se voiler ou de se dévoiler se rejoignent aussi dans une même contrainte exercée sur le corps des femmes.

La liberté de porter des minijupes et des décolletés gagnée par les femmes occidentales s’est muée en une véritable obligation de correspondre à des critères physiques très exigeants et ne constitue donc qu’une parodie de liberté. Cependant, se voiler dans l’espoir d’être respectée comme un être humain à part entière s’oppose également à la liberté de disposer librement de son corps et ne garantit nullement de ne plus être avant tout considérée comme un objet.

La solution serait-elle alors de refuser en bloc les critères d’apparence dominants entretenant l’image de la femme-objet comme celle de la femme décente ?

C’était la perspective de nombreuses féministes de la deuxième vague pour qui les tenues sexy, la taille fine, les hauts talons ou le maquillage devaient être dénoncés comme des carcans étouffants et socialement construits [11]. Mieux vaudrait masculiniser ou neutraliser son apparence plutôt que de chercher à plaire aux hommes en adoptant les critères dominants.

La liberté de porter des mini-jupes et des décolletés gagnée par les femmes occidentales s’est muée en une véritable obligation de correspondre à des critères physiques très exigeants et ne constitue donc qu’une parodie de liberté.

Selon moi, cette stratégie est irrémédiablement vouée à l’échec. Les femmes ayant, dans leur majorité, bien assimilé les canons de beauté ambiants, cette posture a peu de chance de s’étendre au-delà de cercles étroits et ses adeptes s’exposent quant à elles à des commentaires dénigrants les condamnant à la marginalité : « ce ne sont pas de vraies femmes », « elles sont frustrées », « elles haïssent les hommes », « elles sont laides et c’est pour cela qu’elles sont féministes  ».

Plus fondamentalement, il me semble irréaliste d’exiger des femmes, hétérosexuelles pour la plupart, de renoncer aux outils offerts par leur environnement social pour susciter l’attrait du sexe opposé.

Rester des objets de désir

Il faudrait aussi s’interroger sur le rôle joué par l’objectivation dans le désir des femmes elles-mêmes  : n’ont-elles pas besoin de se sentir un peu objets de désir pour elles-mêmes désirer [12] ? Comme le disait déjà John Stuart Mill, il est impossible d’identifier les différences naturelles de tempérament entre hommes et femmes tant que ceux-ci ne sont pas socialisés de la même manière [13]. Autrement dit, c’est seulement quand ils seront tous traités comme des êtres égaux que l’on pourra véritablement constater ce qui pourrait les distinguer de manière naturelle.

Il se pourrait très bien que la plus grande coquetterie des femmes comme le fait qu’elles apprécient être les objets du désir masculin résulte uniquement d’une construction sociale qui s’estomperait si les deux sexes étaient socialisés selon les mêmes normes [14]. Mais n’est-il pas illusoire de contester les contraintes esthétiques actuelles en niant ce que les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont dans les têtes – des préjugés sans doute construits mais bien intégrés ?

Il est selon moi utopique de lutter contre les contraintes de beauté féminine en renonçant à séduire et à se concevoir comme des objets de désir. Cela étant, si les femmes ont peut-être besoin de se sentir réifiées pour elles-mêmes désirer, cela n’implique pas qu’elles se réapproprient les catégories dominantes à ce sujet. L’objectivation des corps peut très bien rester confinée à la sphère intime des jeux sexuels et des fantasmes au lieu d’imprégner l’ensemble de la société. Si de la distance, du pouvoir et même une certaine dose d’agressivité peuvent être des moteurs du désir sexuel, cela n’implique nullement qu’ils doivent prévaloir dans le couple, au travail ou en politique [15].

Il est utopique de lutter contre les contraintes de beauté féminine en renonçant à séduire et à se concevoir comme des objets de désir.

Perdantes à tous les coups

En fin de compte, l’examen de ces diverses stratégies contre les normes esthétiques imposées aux femmes nous enseigne qu’elles permettent de révéler le problème sans y apporter de solution. Quelle que soit leur manière de s’habiller, les femmes continuent en effet à être perçues et traitées avant tout comme des objets sexuels. Qu’elles se voilent, se dévoilent, tentent de neutraliser ou de masculiniser leur apparence, elles sont toujours, partout et tout le temps, appréhendées comme des objets devant se conformer aux critères de beauté dominants et elles sont évaluées, positivement ou négativement, comme tels.

Or, cette réification du corps féminin est contraire à la liberté dans la mesure où elle traduit des rapports de domination plus larges entre les sexes. Le problème principal est bien que ces critères d’apparence sont étroitement imbriqués à des rapports de domination entre les sexes. En effet, la sexualité et la séduction sont des phénomènes naturels qu’il n’y a aucune raison de diaboliser. Autrement dit, il n’est pas nécessairement problématique que les hommes perçoivent les femmes comme des objets sexuels potentiels et que les femmes puissent elles-mêmes se considérer comme tels. Ce qui est contestable, c’est que le regard masculin sur les femmes est associé à leur domination plus large dans la société et conduit donc à une restriction de liberté pour le sexe dominé.

Ainsi, on ne devrait pas être nécessairement choqué par le fait qu’un rapport de séduction s’établit sur un lieu de travail, tandis qu’on devrait assurément l’être quand un patron abuse de son pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles de son employée. De même, le fait que beaucoup d’hommes perçoivent les femmes qu’ils croisent dans la rue comme les objets de leurs fantasmes sexuels n’est pas en soi révoltant. Ce qui l’est, c’est que toutes les femmes doivent subir des critères de beauté contraignants correspondant à de tels fantasmes et que les leurs n’ont que peu d’impact sur les normes d’apparence masculines.

Il n’est pas non plus surprenant qu’un homme trouve sa femme plus sexy dans l’une ou l’autre tenue, qu’il s’agisse d’une jupe moulante ou d’un vieux training, mais il est inacceptable qu’il se sente le droit de lui dire comment s’habiller. Dans la même veine, s’il est compréhensible qu’un homme préférerait en théorie que sa femme n’attire pas le regard des autres hommes car cela l’insécurise dans sa relation, il est inadmissible qu’il lui fasse des remarques dénigrantes si elle s’habille selon lui de façon trop sexy.

Un statut égal entre sexes

On peut aussi comprendre que beaucoup d’hommes trouvent les femmes jeunes plus attirantes, mais on devrait clairement pénaliser les remarques désobligeantes que beaucoup se permettent de faire sur les femmes mûres. Bref, le problème principal réside dans la domination masculine qui se reflète dans les critères de beauté imposés aux femmes et les diverses stratégies vestimentaires adoptées par les femmes voulant échapper à ces canons s’y heurteront toujours.

Ce qui est contestable, c’est que le regard masculin sur les femmes est associé à leur domination plus large dans la société et conduit donc à une restriction de liberté pour le sexe dominé.

La seule solution envisageable à long terme serait donc de faire en sorte que les femmes atteignent le même statut que les hommes dans toutes les sphères de la société pour qu’elles soient libres de construire leur vie comme elles l’entendent, ce qui leur permettrait aussi de disposer plus librement de leur corps et de leur apparence. Une telle évolution aurait certainement un impact sur les normes régissant l’aspect des deux sexes, reflétant de manière plus équilibrée les préférences des femmes en matière d’apparence masculine ou simplement la variété des goûts individuels.

Évitons donc toute naïveté : s’il est essentiel de mettre en évidence les contraintes pesant sur l’apparence féminine et de réfléchir aux possibles stratégies défensives, celles-ci permettent seulement de souligner le problème et non pas de le résoudre.

Mots Clés : Féminisme , Égalité

[1] Pour un tableau des inégalités salariales, professionnelles et dans la répartition des tâches domestiques entre hommes et femmes, voir : D. Meda, Le temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles, Paris, Flammarion, 2008.

[2] La définition donnée par Philip Pettit à la domination peut s’appliquer aux contraintes – effectives ou potentielles – affectant l’image que les femmes ont d’elles-mêmes : « Être non libre c’est être soumis à la volonté potentiellement capricieuse ou au jugement potentiellement idiosyncrasique d’un autre, même si l’agent dominant s’abstient d’exercer effectivement cette domination ». (Philip Pettit, Républicanisme : une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 1997, pp. 22-23.) Dans une perspective libérale, cependant, la liberté ne devrait pas seulement consister à ne pas être dominé dans le sens ci-dessus, mais aussi à se voir garantir la possibilité de définir et de réaliser ses conceptions du bien, ce qui implique notamment de disposer librement de son corps. Pour une réappropriation critique du libéralisme politique dominant de John Rawls, voir : S. Heine, Oser penser à gauche. Pour un réformisme radical, Bruxelles, Aden, 2010.

[3] Une enquête réalisée en Angleterre en 2008 montre qu’une majorité de filles pense qu’il est plus important d’être belle qu’intelligente. De plus, les femmes sont dix fois plus susceptibles que les hommes de se soucier exagérément de leur poids : K. Banyard, The Equality Illusion. The Truth about Women and Men Today, Faber and Faber, 2010, pp. 26 et 33.

[4] Ibid., pp. 19-20.

[5] N. Wolf, The Beauty Myth. How Images of Beauty are Used Against Women, London, Vintage Books, 1991.

[6] Une « Marche des salopes », s’est aussi tenue à Bruxelles en septembre dernier. (NDLR)

[7] G. Greer, “These ‘slut walk’ women are simply fighting for their right to be dirty”, The Telegraph, 12th May 2011.

[8] Islam et laïcité, Existe-t-il un féminisme musulman ?, Paris, L’Harmattan, 2007. Pour Fatima Zibouh, le féminisme musulman consistant en une voie particulière vers la recherche universelle de l’émancipation, une alliance devrait être possible avec les féministes occidentales. (Fatima Zibouh, « Le féminisme à l’épreuve du débat post-colonial », La Revue Nouvelle, septembre 2010.)

[9] Cette stratégie fut recommandée à l’époque par l’ouvrage de John T. Molloy, The Woman’s Dress for Success Book, New York, Warners Book, 1977.

[10] N. Wolf, op. cit., p. 44. Certains employeurs se permettent aussi de faire des recommandations à leurs employées sur les tenues appropriées qu’elles devraient porter (K. Banyard, op. cit., pp. 29-30.)

[11] Un document marquant de cette époque est le texte de Carol Hanish,“A critique of The Miss America Contest” (1968), in Meredith Tax (and Co), Notes From the Second Year : Women’s Liberation : Major Writings of the Radical Feminists, Sulamith Firestone and Anne Koedt, 1970.

[12] Certaines études montrent qu’un grand nombre de femmes ont des fantasmes sexuels de soumission. (N. Wolf, op. cit., p. 141.)

[13] J. St. Mill, “The Subjection of Women” (1869), in J. St. Mill, On Liberty and Other essays, Oxford University Press, 2008.

[14] Naomi Wolf considère ainsi que les représentations sexuelles dominantes et la pornographie sont les causes des fantasmes de subordination sexuelle chez les femmes et que ceux-ci tendent à renforcer la position inférieure de ces dernières dans la société et à entretenir une guerre des sexes favorables au maintien des structures d’inégalités générales dans la société. (N. Wolf, op. cit., p. 142.) Mill soulignait quant à lui que l’éducation des femmes était un moyen de leur faire accepter leur condition. (J. St. Mill, op. cit., pp. 486-487.) Notons que de nombreux préjugés sur les différences entre hommes et femmes ont disparu avec l’implication de plus en plus importante des femmes dans les diverses sphères de la société. Ainsi, les croyances répandues à l’époque de Mill sur la prétendue incapacité des femmes de s’intéresser à la politique (J. St. Mill, op. cit., p. 494) sont aujourd’hui largement démenties par l’implication d’un nombre toujours croissant de femmes dans les affaires de la cité.

[15] E. Perel, L’intelligence érotique, Robert Laffont, 2006, pp. 94-100.

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    L’explication est riche de références et de réflexions personnelles. Bravo.
    Posté par Nadège, le 29 août 2014