Corps et âmes

La cigale et la fourmi

Jean-François BASTIN

Quel rapport entre le sport et la Formule 1 ? Aucun, sinon qu’on en parle dans les pages sportives des journaux. Peut-on imaginer un champion de F1 sculpté par Phidias ou Myron ? Impossible, il n’y a rien de plus éloigné du discobole, du héros olympique que ces hommes invisibles, harnachés tels des cosmonautes, incarcérés dans leurs machines clinquantes et hurlantes. Tout, en Formule 1, paraît conçu pour nous inspirer le dégoût. Quoi de plus repoussant que ce barnum d’un autre âge, où toutes les régressions semblent s’être donné rendez-vous ?

Sous ses dehors futuristes, la F1 nous offre l’image résolue d’un monde périmé et rétrograde. Ou ultra-postmoderne si vous préférez. Taylorisme, sexisme, gaspillages, pollutions en tous genres, darwinisme social, capitalisme sans foi ni loi, volontiers monopolistique, rien ne nous est épargné. Sans oublier les impératifs de la mondovision : les Grands Prix sont des shows commerciaux réglés au micron et au millième de seconde. La saturation de tout l’espace visuel par la publicité (balustrades, tribunes, paddocks, voitures, vêtements, casques), la disposition des caméras, fixes, à l’épaule, embarquées à l’avant et à l’arrière des bolides, les arrêts obligatoires au stand pour le ravitaillement et le changement de pneus, tout est calculé pour produire de la sensation.

Les pit stops et autres arrêts au stand n’ont pas d’autre intérêt, ils ont été inventés pour briser l’ennui qui guette tout téléspectateur de Grand Prix normalement constitué. Un incident, un boulon mal vissé, un tuyau mal engagé et c’est course perdue. Grand moment d’émotion sportive ! Mais ces ravitaillements sont aussi l’occasion de faire soudain un peu d’entomologie sociale : des fourmis ouvrières surgissent du noir, toutes pareilles, toutes affairées autour du monstre fumant, cigale géante et insatiable. Fourmis robotisées, programmées chacune pour un geste millimétré. Vision fugace d’une société machiniste idéale. De la perfection de la chaîne dépend la victoire de la marque.

La F1, c’est la négation absolue de la nature et de l’humanité. Tout y est usiné, artificiel. Le grand cirque voyage en parfaite autarcie, surtout au Nord, suivant à la trace les capitaux émergents ou depuis longtemps immergés, de Monaco à Shanghaï, de Sao Paulo à New Delhi, d’Abou-Dhabi à Kuala- Lumpur. Ses décibels détruisent les tympans, ses moteurs engloutissent des hectolitres d’essence, ses voitures usent des centaines de pneus en un week-end. Parfois le cirque donne son spectacle la nuit, sur des circuits éclairés comme les casinos de Las Vegas.

Quant à l’humanité, telle que la F1 la considère, elle se réduit à quelques images, toujours les mêmes : la foule innombrable et floue, brouillée comme dans les cases de Michel Vaillant, les salopettes et les cagoules des ouvriers-mécaniciens, les casques et les combinaisons des pilotes-sandwiches, et puis surtout, par-dessus tout, les femmes potiches, objets de marque ou garnitures de circuit. Toutes coiffées, maquillées et habillées pareil, faisant les yeux doux aux caméras et la haie d’honneur aux vainqueurs après la course. Poupées mécaniques applaudissant dans le vide, presque moins vivantes que les pin-ups en fer blanc qui ornaient jadis les calandres des camions américains.

C’est la seule utilité de la Formule 1 : nous rappeler que le machisme, lui, est toujours bien vivant, qu’il lui reste des niches de luxe où il prospère sans honte et des télévisions serviles pour le filmer sans la moindre vergogne.

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