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Le dictionnaire du prêt-à-penser

"Bientôt, ils manifesteront contre la pluie"

Mateo ALALUF
Sociologue

C’est le titre que Louis Tobback, ancien ministre socialiste, bourgmestre SP.A de Louvain, avait donné à sa chronique du Morgen. Son article rendait bien compte de son mépris des indignés qui venaient d’installer le 15 mai leur campement à la Puerta del Sol à Madrid.

Depuis lors, les indignés ont essaimé non seulement dans une multitude de villes européennes, mais partout dans le monde. D’Athènes, Rome ou Bruxelles, jusqu’à Santiago, Tel Aviv ou Montréal. À New York, ils ont transformé le centre de Manhattan en une sorte de synthèse entre la Puerta del Sol de Madrid et la place Tahrir du Caire. Dans ce même quartier, nous rappelle Jean-Paul Marthoz [1], il y a 41 ans, des ouvriers de la construction avaient passé à tabac des étudiants qui manifestaient contre la guerre du Vietnam. À présent, les membres des syndicats du transport, des employés publics et des enseignants se sont joints aux indignés de Wall street proclamant « Nous sommes les 99% ». Les autres, ce sont les 1% d’Américains qui accaparent près du quart des revenus du pays.

Louis Tobback stigmatisait sans hésiter « une génération qui aime manifester du lundi au vendredi parce qu’ils ont déjà réservé un vol sur Ryanair last minute pour je ne sais où le samedi ». Que peuvent des jeunes diplômés sous-employés réduits à camper sur des places publiques contre la loi du marché qui s’impose à tous ? Ils ont, à n’en pas douter, mérité le mépris de l’ancien ministre de l’Intérieur en poste au moment où la jeune Nigériane sans papiers avait été étouffée jusqu’à la mort par des gendarmes zélés lors de son expulsion.

Cinq mois après le campement de Madrid, et un mois après celui de Wall Street, l’indignation s’est mondialisée. De Sidney à Bruxelles, du Cap à Tokyo, de Mexico à Reykjavik, de Rome à Manille, les manifestations d’indignés ont déferlé dans 911 villes et 82 pays. À Athènes, la mobilisation des indignés de la place Syntagma précédait la grève générale décidée deux jours plus tard par les syndicats.

Un mouvement multiforme, hétérogène, pluriel, sans chefs ni porte-parole, à la recherche de nouvelles manières de décider et de fonctionner, s’est donné une dimension mondiale. Il se reconnaît cependant, malgré sa diversité, dans les cibles qu’il a choisies : d’abord, le refus d’une « offre politique », dans ses composantes de droite comme de gauche, qui a livré l’espace public aux marchés. Démission du politique que traduit la connivence entre les sphères politiques et celles des affaires. Il en résulte un mélange délétère qui corrompt la politique, enrichit l’élite et appauvrit la population. Ensuite, une exigence de « démocratie réelle ». Celle-ci a été mise en exergue dès le début de la mobilisation à la Puerta del Sol. Enfin, le rejet des mesures d’austérité mises en œuvre partout, comme une sorte d’opportunité offerte aux riches par la crise financière pour creuser les inégalités. En conséquence, les indignés désormais sans frontières s’accordent partout pour exiger des services collectifs et pour défendre les systèmes de retraite attaqués frontalement par les politiques d’austérité.

« Cette génération », à tonalité très anticapitaliste, stigmatisée par Louis Tobback, n’est précisément pas celle qui a inventé Ryanair. Elle témoigne au contraire par son mouvement d’un monde qui se détruit par lui-même. Est-il étonnant qu’elle refuse alors de sous-traiter son engagement par la conjonction politique qui a porté des Louis Tobback au pouvoir ?

C’est sans doute cet appel au changement, ce besoin de justice et cette réhabilitation de l’égalité comme moteur de l’action politique qui donne à cette mobilisation, pour rependre les termes utilisés naguère par Edgar Morin à l’égard d’autres contestataires, « cet aspect libre, si disponible à la parole des autres, bref avide de comprendre plus que d’asséner des vérités ».

[1] Le Soir (11/10/2011).