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Une nouvelle vie pour le(s) FDF ?

Jean-Paul NASSAUX
politologue

Le 25 septembre 2011, le conseil général des Fédéralistes francophones (FDF) [1], a décidé à la quasi unanimité de quitter le Mouvement réformateur (MR) en raison de l’acceptation par celui-ci de l’accord intervenu le 14 septembre sur la scission de la circonscription électorale de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Cette décision met un terme à un parcours commun entamé avec la constitution le 14 septembre 1993 d’une fédération entre le Parti réformateur libéral (PRL) et le FDF. Le directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp), Vincent de Coorebyter, souligne à l’occasion de cette rupture la persistance du rôle joué par le clivage communautaire ou centre-périphérie [2]. Ce clivage a généré la formation de partis politiques, issus du mouvement flamand dans un premier temps, wallons et bruxellois ensuite. Ces partis focalisés sur les enjeux linguistiques et institutionnels ont aujourd’hui disparu (Volksunie, Rassemblement wallon) ou se sont adossés à un parti traditionnel [3]. Ce phénomène témoignerait, selon Vincent de Coorebyter, d’une assise électorale devenue limitée sans toutefois signifier l’affaiblissement du clivage centre-périphérie [4].

La nouvelle structure du paysage politique belge conduit mécaniquement à mettre les FDF en regard de la N-VA, tout en précisant que les valeurs et le programme des FDF n’ont rien de commun avec le nationalisme.

Or, on remarque qu’après l’implosion, en septembre 2008, du cartel regroupant les Chrétiens démocrates flamands (CD&V) et les nationalistes flamands de la Nieuw- Vlaamse Alliantie (N‑VA) et la rupture FDF-MR, deux formations fondées sur le clivage communautaire réapparaissent sur l’échiquier politique de façon autonome. À cet égard, Vincent de Coorebyter considère que la nouvelle structure du paysage politique belge conduit mécaniquement à mettre les FDF en regard de la N-VA, tout en précisant que les valeurs et le programme des FDF n’ont rien de commun avec le nationalisme. Le directeur général du Crisp se demande par ailleurs si les FDF vont se positionner sur le clivage communautaire ou s’ils vont tenter de jouer la carte d’un véritable parti généraliste, actif et audible sur tous les enjeux de la société [5].

Signalons que les actuels dirigeants des FDF ont régulièrement mis en exergue les deux axes sur lesquels se déployait leur formation. Pour Didier Gosuin, « les deux mamelles du FDF sont, plus que jamais, la défense des francophones et son profil urbain et social. Au sein du MR bruxellois, nous devons nous profiler comme réformateurs sociaux, en prise avec des enjeux sociaux très importants  » [6]. Olivier Maingain tient un discours analogue de façon récurrente.

Généalogie du FDF

Un bref rappel historique s’avère ici nécessaire. Le Front démocratique des Bruxellois francophones (FDF) est né le 11 mai 1964 en réaction à la suppression du volet linguistique du recensement, aux marches flamandes sur Bruxelles d’octobre 1961 et 1962 et à la législation linguistique de 1962- 1963 qui, notamment, figeait la frontière linguistique. Il n’est pas inutile de mentionner le rôle joué par la régionale bruxelloise du Mouvement populaire wallon (MPW) – gauche syndicale socialiste et fédéraliste – dans sa création ainsi que l’apport dont ce nouveau parti bénéficia d’organisations préexistantes telles que le Rassemblement pour le droit et la liberté, qui fédérait des professeurs de l’ULB et de l’UCL [7]. Le FDF va progressivement engranger des résultats significatifs aux élections législatives, atteignant son maximum historique en 1978 avec 35,4% des suffrages, recueillant alors à lui seul plus de voix que les trois grands partis francophones réunis [8]. Ces succès permettront à des personnalités de haute volée telles que Lucien Outers, André Lagasse, Léon Defosset, Antoinette Spaak, Serge Moureaux, François Persoons de défendre les thèses fédéralistes francophones à la Chambre et au Sénat. Mais ils s’accompagnent, dès les élections communales du 11 octobre 1970, d’une implantation locale qui permettra au FDF de décrocher des maïorats et de forcer l’entrée de collèges échevinaux. Le FDF cesse ainsi « d’apparaître comme un pur phénomène conjoncturel et acquiert, du fait d’implantations locales durables, les traits d’un phénomène structurel  », note Xavier Mabille [9].

L’expérience de l’ « agglo »

Mais il convient aussi de souligner le rôle de l’Agglomération de Bruxelles. Le FDF, allié aux libéraux francophones bruxellois, gagna les élections au conseil de cette institution, créée en 1971 pour gérer au niveau des 19 communes certaines compétences communales (enlèvement et traitement des immondices, lutte contre l’incendie, taxis, urbanisme, environnement…). Serge Govaert observe justement que l’Agglomération de Bruxelles permit « la première expression d’une volonté politique bruxelloise » [10]. Appuyé par le président de l’Agglomération, André Lagasse, l’échevin de l’Urbanisme, Serge Moureaux, mit alors en œuvre une politique d’aménagement du territoire et de rénovation urbaine qui, selon l’ancien président de l’Atelier de recherche et d’action urbaines (Arau), René Schoonbrodt, « avait donné aux habitants actifs le goût de s’adresser à une autorité capable de promouvoir les intérêts de l’ensemble bruxellois et de dépasser les particularismes des autorités communales, tout en ouvrant la possibilité de résister aux administrations de l’Etat et aux promoteurs privés » [11]. Signalons que cette politique suscita l’opposition du partenaire libéral du FDF, celui-ci se tournant alors vers le PS.

Les années 1980 furent celles du déclin du FDF qui retomba lors des élections législatives de 1985 à son niveau de 1965. En 1993, séduits par la stratégie du président du PRL, Jean Gol, qui estimait que l’avenir politique wallon passait par des liens renforcés avec Bruxelles et menacés par la nouvelle législation sur le financement des partis qui imposait, pour en bénéficier, d’être représentés dans les deux assemblées fédérales, les dirigeants du FDF se fédérèrent aux libéraux [12] et s’intégrèrent en 2002 au MR.

Libéralisme social

Il n’est pas étonnant que le FDF adhéra au concept de libéralisme social défendu par le dirigeant libéral Louis Michel : « Au sein de la Fédération, on retrouve un libéralisme conservateur, qui a peut-être été la tonalité dominante du libéralisme, expliquait Didier Gosuin, il y a aussi, incontestablement un libéralisme incarné par Louis Michel, qui est un libéralisme social – que moi j’appelle un libéralisme de progrès » [13]. Le parti fédéraliste bruxellois sera par contre moins à l’aise par rapport aux positions institutionnelles de Louis Michel et Daniel Ducarme, en particulier lors de la réforme de l’État de 2001 qui causa de grandes tensions. Sous la direction de Didier Reynders, une bonne part du MR prit ses distances à l’égard du libéralisme social, au grand dam du FDF. Mais le même Didier Reynders témoigna d’une grande fermeté sur le plan communautaire, en phase avec le FDF [14]. L’infléchissement de cette fermeté avec l’accès à la présidence du MR de Charles Michel s’ajoutant à un repositionnement plus à droite de l’aile libérale du MR, sur le plan socio-économique, mais aussi dans des matières telles que l’octroi de la nationalité et les conditions du regroupement familial [15], rendait la position du FDF au sein du MR de plus en plus inconfortable. Ce sont ses « deux mamelles » qui se tarissaient.

Il n’est pas étonnant que le FDF adhéra au concept de libéralisme social défendu par le dirigeant libéral Louis Michel.

Le lien avec les libéraux rendait une partie de l’électorat bruxellois difficilement captable par les FDF. C’est notamment le cas des nouveaux Belges qui ne s’estimaient pas suffisamment représentés au MR, en dépit de l’insistance répétée d’un Olivier Maingain ou d’un Didier Gosuin pour que les listes électorales de ce mouvement tiennent davantage compte de l’évolution sociologique bruxelloise. Ou celui de Bruxellois plus attirés par des problématiques environnementales et sociales. Par ailleurs, les langues se délient aujourd’hui et l’on dit dans les rangs des FDF que trop de sujets ont été cadenassés par les libéraux. Il apparaît que les FDF vont se réapproprier des thématiques telles que les services publics – Olivier Maingain a toujours plaidé pour un « État actif » pour répondre aux déséquilibres qui règnent dans la société actuelle – ou le secteur non marchand. Il faudra bien sûr attendre le congrès doctrinal des FDF, prévu en janvier 2012, pour apprécier la consistance programmatique de ce parti et évaluer l’attractivité qu’il pourrait exercer sur un nouvel électorat.

Mots Clés : Bruxelles

[1] Le Front démocratique des Bruxellois francophones (FDF) a changé de dénomination le 24 janvier 2010, tout en gardant le même sigle.

[2] V. De Coorebyter, « La ligne de crête des FDF », Le Soir (Forum), 27 septembre 2011.

[3] Ce n’est pas le cas du Vlaams Belang. Mais ce parti se rattache plutôt à l’extrême droite. Quant à la Lijst Dedecker, on doit plutôt y voir « une dissidence radicale du libéralisme flamand ». Cf. V. De Coorebyter, « Clivages et partis en Belgique », op. cit., pp. 71 et 79.

[4] V. De Coorebyter, « Clivages et partis en Belgique », op. cit., pp. 52-53.

[5] V. De Coorebyter, « La ligne de crête des FDF », Le Soir (Forum), 27 septembre 2011.

[6] P. Wynants, « Le libéralisme francophone du PLP au MR. III. 2004-2011 », Courrier hebdomadaire, Crisp, n°2110-2111, 2011, p.13.

[7] V. De Coorebyter, « Clivages et partis en Belgique », op. cit., pp. 49 et 51.

[8] S. Govaert, Bruxelles en capitales. 1958-2000. De l’expo à l’euro, De Boeck Université, Bruxelles, 2000, pp. 94, 116 et 170.

[9] X. Mabille, « Les partis politiques à Bruxelles », Courrier hebdomadaire, CRISP, n°1086-1087, 1985, p. 22. Cité par S. Govaert, op. cit., p.114.

[10] S. Govaert, op.cit., p. 117.

[11] R. Schoonbrodt, Vouloir et dire la ville, AAM éditions, Bruxelles, 2007, pp. 35 et 219-221.

[12] Interview de P. Wynants, La Libre Belgique, 21 septembre 2011.

[13] Le Soir, 22 mars 2002.

[14] P. Wynants, op.cit., pp. 92-94.

[15] P. Wynants, op.cit ., pp. 13 et 92-94.