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LE POINT

Belgique-Europe : une nouvelle ère ?

Henri GOLDMAN , Hugues LE PAIGE
rédacteur en chef de Politique
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

En temps normal, la Belgique est déjà un pays compliqué. Alors qu’ailleurs, la vie politique est structurée par le classique clivage gauche-droite, celui-ci s’entremêle ici avec le clivage communautaire et avec le clivage philosophique entre « cathos  » et « laïques ». Cet enchevêtrement de trois clivages constitutifs de la Belgique dès sa création est toujours le prisme indispensable pour lire l’évolution de ce pays. Ainsi s’explique l’opacité apparente des compromis politiques qui se trouvent à l’intersection de trois champs distincts, l’impossibilité d’alternances politiques tranchées et l’obligation de « gouverner au centre ». Cette démocratie dite « consociative », souvent raillée, a pourtant la capacité d’amortir la brutalité des conflits sociaux qui s’exprime là où opèrent de véritables alternances. Bon an mal an, le système a pu fonctionner tant que chaque partie avait le sentiment d’y trouver relativement son compte. La prospérité molle dans laquelle la Belgique semblait installée, d’une réforme de l’État à l’autre, d’un pacte social à l’autre, fit même croire un temps que ces clivages étaient en voie de dépassement dans un consensus généralisé.

Contrairement à d’autres partis européens dont elle partage les accents populistes, la N-VA n’a pas la tentation du repli protectionniste.

Mais nous ne sommes plus « en temps normal ». L’ajustement permanent du compromis belge à l’évolution des rapports de force internes est entré en résonance depuis 2008 avec la crise financière. On ne peut pas expliquer autrement la longueur de la crise politique dont, peut-être, la Belgique vient de sortir avec la constitution annoncée du gouvernement Di Rupo. La brutalité du discours de la N-VA, qui n’est plus intéressée par le rafistolage du système consociatif belge, avait au moins le mérite de la clarté : pour avoir une Flandre avec moins d’impôts et moins d’immigrés qui puisse faire valoir ses atouts concurrentiels dans la compétition internationale, il fallait se débarrasser du poids de cette Wallonie grévicultrice et de cette capitale sale, mal gérée et pleine d’étrangers. Contrairement à d’autres partis européens dont elle partage les accents populistes, la N-VA n’a pas la tentation du repli protectionniste. Elle s’inscrit avec enthousiasme dans l’Europe libérale-sécuritaire des Merkel, Cameron et Sarkozy. La radicalisation communautaire dont elle s’est faite porte-parole est aussi – et peut-être principalement – la tentative de mobiliser des affects au service d’un projet classiquement de droite. Comme ce projet ne peut s’imposer tel quel dans le cadre fédéral belge, ce cadre doit donc être brisé.

L’essentiel préservé

L’alliance des familles politiques traditionnelles a mis, pour le moment, cette stratégie en échec. Pour notre part, n’étant pas des adeptes de la politique du pire, on s’en réjouira. La Belgique mérite d’être préservée, non pas au nom d’une identité nationale effectivement introuvable, mais comme espace de solidarité, comme métaphore possible d’une Europe rêvée capable de dépasser les égoïsmes ethniques sans pour autant abolir les solidarités chaudes qui s’enracinent dans les communautés territoriales. En première lecture, les accords communautaires préservent l’essentiel : les principaux régimes de la sécurité sociale restent fédéraux et il n’y aura pas de concurrence fiscale et salariale entre les régions. Ces accords constituent donc une forme d’armistice honorable. Pour six mois ou pour dix ans ?

Les accords communautaires préservent l’essentiel : les principaux régimes de la sécurité sociale restent fédéraux et il n’y aura pas de concurrence fiscale et salariale entre les régions.

Balayons devant notre porte : s’il souhaite que cet armistice tienne le coup, le monde politique francophone doit véritablement habiter cet espace fédéral partagé. Il est temps de mettre fin au long déni de reconnaissance dont a souffert l’identité flamande dans le cadre belge. Symboliquement et pratiquement, tout parlementaire fédéral devrait être capable de s’exprimer en néerlandais comme en français, dans son travail parlementaire comme dans les médias et dans le dialogue avec la société civile. Au moment où, en Europe, tout le monde est invité à transcender les égoïsmes nationaux en faisant prévaloir l’intérêt général, est-il vraiment impossible de montrer l’exemple en Belgique, où l’histoire nous a donné une longueur d’avance qu’il serait imbécile de galvauder ? Bien sûr, il faudra investir intensément les espaces régionaux désormais dotés de responsabilités accrues. Mais les Wallons et les Bruxellois qui choisiront l’espace politique fédéral comme terrain d’action devront assumer jusqu’au bout ce « nous » qu’ils partageront avec les Flamands.

La coalition avant le programme

Le gouvernement Di Rupo sera le fruit de ce sauvetage presqu’inespéré. Il aura sans doute un prix qu’on découvrira au fil du temps. En se déscotchant de la N-VA, le CD&V a pris un risque mortel. Il devra démontrer que sa participation préserve les intérêts flamands, et ceux-ci se mesureront selon l’aphorisme thatchérien qui est la devise des sociétés riches : « I want my money back ». En se séparant du FDF, les libéraux francophones du MR ont pris un risque équivalent. Personne n’est dupe : ce sacrifice se paiera aujourd’hui ou demain de compensations. Au fédéral ou dans les régions.

D’où la question : l’accord communautaire a-t-il pour corollaire un sensible virage à droite ? À part la N-VA qui s’est exclue du jeu, la droite belge n’est pas la plus doctrinaire d’Europe. Les libéraux ont compris que dans ce pays aux équilibres croisés et aux gouvernements de coalition obligatoires, ils n’ont rien à gagner à prendre des postures idéologiques trop ouvertement provocatrices qui les mettent hors jeu. Verhofstadt fut surnommé Baby Thatcher avant de virer blairiste pour bâtir en 1999 une coalition avec les socialistes et les verts. Reynders a échoué dans sa tentative de déplacer le centre de gravité politique de la Wallonie pour y marginaliser les socialistes. Le « clan Michel » qui a réussi à l’écarter fait tout ce qu’il faut pour que les libéraux redeviennent socialo-compatibles. Si la crise n’était que belgo-belge, le gouvernement Di Rupo se profilerait sans doute largement dans la continuité des précédents.

La Belgique, qui sera donc gouvernée par une union nationale des plus traditionnelles, aura-t‑elle la volonté de résister à la pente sur laquelle sont engagés ses principaux partenaires ?

Avec une singularité. La profondeur de la crise institutionnelle et la nécessité de donner vie à cet accord communautaire de la dernière chance a pour effet que la composition du gouvernement s’est imposée indépendamment de son programme. La large coalition qu’il rassemble n’est pas la manifestation de convergences programmatiques a priori, mais d’une nécessité : au terme d’un psychodrame qui aura duré près de 500 jours, il faut que ce pays soit gouverné. C’est mathématique  : les rouges, les oranges et les bleus du nord et du sud devaient en être, tout refus d’une de ces trois familles débouchant inexorablement sur le vide du pouvoir et un chaos politique. Les verts étant inutiles d’un point de vue comptable, il n’y avait aucune nécessité démocratique de les associer. En outre, la droite flamande, exposée à la surenchère de la N-VA, ne souhaitait en aucun cas renforcer le pôle progressiste du gouvernement.

Car cette crise n’est pas que belgo-belge. Elle est étroitement imbriquée dans la crise financière européenne. On ne peut ici ignorer les réponses qui lui sont apportées dans les pays voisins et les remèdes que l’Europe nous suggère lourdement [1]. On a bien entendu les négociateurs socialistes refuser tel quel le nouveau mantra européen de l’assainissement budgétaire, lequel passerait par une réduction des dépenses dites improductives. Ici et là, on évoque une mirifique « règle d’or » qui interdirait les déficits et imposerait l’austérité. Ne pourrait- on plutôt augmenter les recettes en frappant les spéculateurs et le capital que la crise financière a scandaleusement enrichis  ? Vous n’y pensez pas, répondent les experts habituels : le capital circule et se délocalisera vers des cieux fiscalement plus cléments si on fait mine de vouloir l’imposer. Et, ajoutent les mêmes, comment attirer l’investissement si celui-ci ne peut compter sur un return consistant ? Une logique imparable… que tous les économistes sérieux, même réputés plutôt « de droite », dénoncent désormais [2]. Un tel « remède » ne peut que tuer le malade en asséchant la consommation publique et privée et en privant l’économie de débouchés solvables. Ainsi, la régression sociale d’une brutalité sans précédent imposée à la Grèce y creuse chaque jour un peu plus le déficit des comptes publics que l’austérité était supposée combler.

La Belgique, qui sera donc gouvernée par une union nationale des plus traditionnelles, aura-t‑elle la volonté de résister à la pente sur laquelle sont engagés ses principaux partenaires ? Ce n’est pas ce qui s’annonce.

La crédulité des peuples

Pourtant, le cours néolibéral a peut-être épuisé la patience et la crédulité des peuples. Les pratiques spéculatives du monde de la finance ont désormais perdu tout crédit moral. D’une crise bancaire à l’autre, ses gourous surpayés ont démontré la vanité de leur prétendue expertise.

Les quatre États majeurs qui entourent la Belgique – France, Allemagne, Pays-Bas et Royaume- Uni – sont tous aujourd’hui dirigés par des gouvernements conservateurs. Au coeur de la vieille Europe, ils ont donné le ton de l’offensive contre ce qui restait du « modèle rhénan » de cogestion avec les partenaires sociaux. Au milieu, la Belgique, qui ignore l’alternance pour des raisons systémiques, a l’habitude de se couler sans excès de zèle dans le mainstream européen. Mais aujourd’hui, il serait incompréhensible que la gauche avalise telles quelles les grandes lignes de cette orientation, et ce à un moment où le cours de celle-ci est déjà condamné par les faits et bientôt par les urnes, puisque la France, en 2012, l’Allemagne et l’Italie, en 2013, pourraient bientôt basculer à gauche. S’il devait s’aligner sur les exigences européennes, le gouvernement Di Rupo devra s’attendre à affronter une situation économique encore plus dégradée. Mais surtout à provoquer un rejet désespéré de la politique de la part des victimes d’inégalités croissantes. Et à ouvrir par la même occasion un boulevard aux dérives nationalistes et populistes.

Personne, à gauche, ne peut se contenter de cet exercice d’équilibrisme annoncé qui se révèlera impuissant à enrayer la logique inégalitaire du néolibéralisme économique.

Belgique oblige, le programme de ce nouveau gouvernement, qui se situe au carrefour de tous les groupes de pression du pays, veillera sur le papier à donner à chacun d’entre eux son lot de petites satisfactions, en balançant un coup à gauche, un coup à droite. Ça ne nous suffira pas. Personne, à gauche, ne peut se contenter de cet exercice d’équilibrisme annoncé qui se révèlera impuissant à enrayer la logique inégalitaire du néolibéralisme économique. Ni de l’argument que la Belgique, corsetée par ses clivages internes, n’a de toute façon pas la taille critique pour inverser la tendance, même si elle peut en limiter les effets et les corriger à la marge, ce qui serait toujours ça de pris. La résistance sociale doit s’exercer de plus en plus à l’échelle européenne, en fédérant des organisations syndicales qui se réveillent d’une longue léthargie [3] et d’autres organisations de la société civile, et en se mettant à l’écoute d’une jeunesse « indignée  » qui défriche les chemins de traverse de l’action politique [4].

Bien sûr, la résistance n’est pas en elle-même porteuse d’une alternative. La relance de la croissance est souvent avancée par les organisations syndicales pour échapper aux politiques d’austérité. Mais comment rendre cette relance compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique et pour la réduction de l’empreinte écologique ? Il s’agit là d’une véritable contradiction qui ne peut trouver de solution durable dans le cadre d’un énième compromis entre le capital et le travail. Changer radicalement de cap est désormais une nécessité plus urgente que jamais.

20 octobre 2011

Mots Clés : Institutionnel , Fédéralisme , Social

[1] Voir Corinne Gobin, « L’Union européenne dit adieu à la démocratie » dans ce numéro, p. 6.

[2] Voir « Décodage » dans ce numéro, p. 54.

[3] Voir Anne Dufresne, « Le syndicalisme européen franchit le Rubicon », Politique, n°71.

[4] Voir le « focus » de ce numéro : « La démocratie des “ïndignés” », p. 56.