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La décomposition du monde

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

Reprendre les images qui sont imprimées en nous depuis le printemps dernier. Sans répit ni discontinuité, on se les remémore comme un kaléidoscope qui dessine un état du monde ou plutôt la décomposition du monde. Toutes les violences, celles de la nature et de l’énergie, de l’élimination physique ou encore de la violence sexuelle, celle d’un système capitaliste qui rarement dans son histoire aura été aussi destructeur. Chacune de ces violences s’est incarnée dans un cliché chassant le précédent avant d’être lui-même expulsé de notre horizon, par le suivant. L’image devient elle-même un tsunami qui emporte tout sur son passage. Elle incarne certes l’espace d’un temps court la symbolique d’une situation – et en cela elle restera une empreinte qui ressurgira quand il s’agira de se retourner sur le passé. Jamais sans doute en une aussi brève période, à peine six mois, l’actualité n’aura produit autant d’icônes représentant les dérapages du monde et de son système dominant.

À la tragédie de Fukushima marquée à la fois par la disparition d’un paysage et des hommes qui le composaient et la libération d’une source d’énergie mortifère et incontrôlable a succédé la « non image » de l’élimination de l’incarnation même du terrorisme islamiste. Il n’en reste qu’un cliché montrant les maîtres du monde occidental (du moins croyaient-ils encore l’être, c’était avant la nouvelle crise dite « systémique ») regardant gravement ou effarés, voire effrayés, cette image de l’homme abattu que nous ne verrons jamais.

Cette fois, les pixels fixent la double décomposition d’une certaine conception des rapports entre hommes et femmes et d’une manière d’exercer le pouvoir.

L’arrière d’un écran de télévision restera la dernière représentation de Ben Laden. Quelques semaines plus tard, la photo semble tirée d’un film noir de la grande époque hollywoodienne. La noirceur de l’image en fait oublier les couleurs : il n’y a que des gris blafards et des ombres accusatrices. Un visage hagard et des mains menottées : un homme qui aspirait à la plus haute fonction dans son pays (mais était-on bien sûr ?) succombe à ses faiblesses (sinon à la violence primale, la justice le dira) et avoue en un seul cliché qu’il n’a pas la capacité d’être ce qu’il voulait être. Cette fois, les pixels fixent la double décomposition d’une certaine conception des rapports entre hommes et femmes et d’une manière d’exercer le pouvoir.

Avant même le déclenchement de la dernière crise – incarnée comme toujours par le regard vide d’un trader face à la chute des cours – il y avait eu le printemps des indignés à travers l’Europe de l’austérité. Ici l’image de la collectivité reprenait des couleurs bigarrées, incertaines, ambiguës parfois comme dans toutes les révoltes qui naissent dans la spontanéité. Reste l’image qui hante la nuit, celle d’un tueur sorti d’une BD cauchemardesque bardé d’uniformes et d’armes, gavé de discours racistes, ceux qui, par petites doses, émaillent quotidiennement notre univers et annoncent, eux, la décomposition de l’âme. Celle du monde se poursuit quotidiennement dans l’approfondissement de la crise des États arnaqués par les banques. À la violence sans borne d’un capitalisme exsangue répond celle des banlieues anglaises. Une image parle encore : un jeune homme, le visage caché, se prépare au lancer du pavé, sur son tee-shirt, un slogan : « Adidas »…