Démocratie

Le mérite et la droite

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)

En Belgique francophone, un vide important se profile entre le centre-droit et l’extrême droite du spectre politique, au point de ne plus pouvoir penser (et imaginer) la droite démocratique, conservatrice sur certaines matières, parfois régionaliste ou nationaliste, et surtout libérale en matière économique. La situation est différente en Flandre, car si rien ne permet d’affirmer que Bart de Wever et la N-VA appartiennent à la famille politique d’extrême droite, il est en revanche assez facile de montrer en quoi leur discours est foncièrement à droite.

Au « nom de l’égalité naturelle » à laquelle il veut croire, explique le politologue italien Bobbio, au nom du fait que dans des circonstances normales et similaires, chacun devrait suivre le même destin, l’homme de gauche condamne l’inégalité sociale. Au nom du fait que les hommes et les femmes sont à ses yeux plus égaux qu’inégaux, l’homme de gauche condamne les processus qui produisent des inégalités et de l’exclusion. Et a contrario, ajoute-t-il, au nom de l’inégalité naturelle qu’il constate, au nom du fait que dans bien des domaines les gens ne sont pas égaux, l’homme de droite condamne « l’égalité sociale ». Au nom du fait que les hommes et les femmes sont à ses yeux plus inégaux qu’égaux, l’homme de droite se méfie des beaux discours sur l’égalité – dont il doute de la sincérité – et des programmes d’aide et d’assistance qui les accompagnent – dont il doute de l’efficacité [1].

La N-VA glorifie un travailleur flamand responsable, méritant et courageux, écrasé par des parasites situés en haut et en bas de l’ordre social.

Ce qui précède a longtemps laissé penser que la droite condamnait l’égalité ! Mais à tort, parce qu’à bien y regarder elle l’assume « de façon conditionnelle ». Elle « plaide », explique Vincent de Coorebyter, « pour l’égalité des droits voire l’égalité des chances, pour l’égalité des citoyens devant la loi, mais elle considère qu’une certaine dose d’inégalité est inévitable, voir souhaitable ». Pourquoi ? Parce que ces inégalités reflètent «  l’inégalité des efforts et des mérites ». Et qu’en vertu « d’un principe méritocratique (…), ceux qui travaillent plus ou qui agissent mieux doivent en être récompensés » [2].

Ce principe méritocratique caractérise le cœur du programme de la N-VA. Ce qui la définit le plus, c’est la place centrale que la valeur « mérite » et le principe de « responsabilité » ont dans l’architecture idéologique du mouvement. La N-VA glorifie un travailleur flamand responsable, méritant et courageux, écrasé par des parasites situés en haut et en bas de l’ordre social. Les premiers sont les « socialistes corrompus » qui contrôlent l’État fédéral et veulent imposer leurs vues à Bruxelles, les seconds sont les chômeurs, les étrangers, les allocataires sociaux et tous les fainéants qui peuplent une bonne partie de la Wallonie. Les « parasites d’en haut » ont réussi à contrôler une partie du pays pour s’enrichir au détriment du travailleur flamand, tout en redistribuant au passage une « partie du gâteau » à « leurs clients » d’en bas, les électeurs-chômeurs, autant de profiteurs dont le salut dépend de la survie de « l’État PS ».

Ce discours est d’une redoutable efficacité, il peut fonctionner en dehors de tous les radicalismes condamnés par la loi, dont le racisme. Le discours de la N-VA ne récuse pas tant les gens pour ce qu’ils sont (racisme traditionnel) mais pour ce qu’ils font (« les Wallons sont des fainéants », « les socialistes sont des profiteurs »). Et de la même manière, la N-VA ne rejette pas tant l’égalité pour ce qu’elle représente mais pour les freins qu’elle peut potentiellement constituer à l’idéal méritocratique et à la juste répartition des richesses sur base du travail et de la responsabilité. En d’autres termes, la N-VA glorifie les discriminations mais habilement ! Et à l’appui de critères qui ne sont pas interdits par la loi : le mérite, le courage, l’intelligence, la responsabilité…

[1] L’extrait cité provient du chapitre « Egalité et inégalité », dans N. Bobbio, Droite et Gauche, Paris, Seuil, 1996, pp.117-129.

[2] V. de Coorebyter, Le Soir.