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EN DÉBAT

Faut-il revoir l’indexation des salaires ?

Mateo ALALUF , Etienne DE CALLATAŸ
Sociologue

C’est un des débats de l’année : la Belgique doit-elle réviser son système de liaison des salaires à l’indice des prix à la consommation, système qu’elle est seule à pratiquer en Europe (avec le Luxembourg) et qui, selon ses adversaires, handicaperait son économie dans la concurrence internationale ?

Dans son numéro 70, Politique s’était clairement prononcé pour le maintien de ce système : « Dans un contexte où l’inflation semble repartir, on nous explique que l’indexation automatique des salaires se répercute immédiatement sur les prix qui incorporent le coût salarial, renforçant les tendances inflationnistes en boucle. Le patronat belge y voit un handicap concurrentiel. Pour l’Europe échaudée par la crise grecque, il s’agit d’un mécanisme qui va à l’encontre des objectifs du ”Pacte de stabilité et de croissance“ qui doit coordonner les politiques budgétaires nationales afin d’éviter tout dérapage.

Voilà où mènent l’obsession de la compétitivité et la concurrence de tous contre tous qu’elle impose. Dans cette jungle – la même qui justifie les sursalaires des patrons et leurs bonus indécents –, il y aura toujours de bonnes raisons pour s’aligner sur les salaires les plus bas et sur la protection sociale la plus faible. C’est pourquoi la défense intransigeante de l’indexation automatique des salaires n’est pas celle d’un privilège, mais d’une digue contre le détricotage organisé de tous les acquis sociaux au détriment des travailleurs et des allocataires sociaux d’ici et d’ailleurs. »

Un lecteur attentif, qui est aussi un observateur averti, nous en a fait le reproche. Étienne de Callataÿ est depuis 1999 chief economist à la Banque Degroof, la principale banque d’affaires indépendante de Belgique, spécialisée dans la gestion privée des patrimoines, après avoir été chef de cabinet adjoint du Premier ministre Jean-Luc Dehaene (1996- 1999). Il est aussi professeur à la Fopes (la faculté créée à l’initiative du Mouvement ouvrier chrétien à l’Université catholique de Louvain) et aux Facultés de Namur.

Pour rebondir sur son interpellation, Politique a fait appel à Mateo Alaluf, sociologue du travail et par ailleurs un de ses chroniqueurs.

Cette confrontation est organisée sous la forme d’échange de courriels. Le principe en est le suivant. Les deux protagonistes disposent chacun d’environ 12000 signes à répartir en trois « salves ». Chaque salve est tirée aussi rapidement que possible après réception du dernier « coup » adverse. Celui qui commence a l’avantage de choisir le terrain du débat, celui qui conclut a l’opportunité de ne plus pouvoir être contredit. L’objectif de la formule est de forcer les contradicteurs de se mettre à tout le moins d’accord sur leurs désaccords, à défaut de se convaincre. Les six salves de cet échange ont été tirées entre le 28 mai et le 6 juillet 2011.

Salve 1 : L’indexation, une fausse bonne idée

Etienne de Callataÿ

Dans un monde où les inégalités sociales se sont creusées, et pas uniquement dans les pays anglo-saxons, il apparaît malvenu de participer à la régression sociale en remettant en cause l’indexation automatique des salaires telle qu’elle ne se pratique plus guère qu’en Belgique, et ce serait d’autant plus condamnable qu’il est possible que nous connaissions dans les années qui viennent une inflation plus rapide que celle observée au cours de la décennie écoulée.

Au-delà de sa vertu présumée de préservation du pouvoir d’achat des salariés, l’indexation automatique a aussi une valeur symbolique forte. Elle serait le « no pasarán » des travailleurs dont les droits ne cesseraient d’être rabotés depuis la crise des années 1970.

Il ne s’agit pas de remettre en question la notion même de défense des acquis sociaux, malheureusement trop souvent confondue avec celle de défense des droits acquis de type individuel, ni d’abandonner toute velléité de progrès social. Les enjeux abondent. Le combat pourrait porter prioritairement sur la diminution du chômage, le recul de l’extrême pauvreté, le repli des discriminations de genre ou de culture, l’amélioration de la qualité de vie et de la sécurité sur le lieu de travail, la conciliation entre sphère professionnelle et sphère privée, la formation professionnelle, l’égalité entre travailleurs, notamment entre statuts et selon les études, ou encore l’inéquité de la fiscalité.

Il faut savoir choisir ses combats. En s’arc-boutant sur la défense de l’indexation automatique de tous les salaires, à distinguer de l’indexation automatique des allocations sociales – qui, elle, est nettement plus répandue, bénéficiant même aux retraités américains – le « peuple de gauche » belge fait un choix mais malheureusement c’est un mauvais choix.

Pourtant, à première vue, l’indexation automatique des salaires est une bonne idée. Il est en effet préférable que les effets des hausses non anticipées des prix à la consommation soient absorbés par les agents économiques qui ont les épaules les plus larges, au nombre desquels on ne compte pas la majorité des salariés. De plus, l’indexation soutient le pouvoir d’achat des salariés, dont la propension à consommer est élevée, et en les prémunissant contre le risque d’inflation, elle permet de faire baisser l’épargne de précaution.

Toutefois, il faut tenir compte, volens nolens, de deux contraintes qui font de la bonne idée une fausse bonne idée. La première est qu’au gré des circonstances économiques, et même si c’est désagréable à entendre, il peut être souhaitable que le coût salarial diminue pour certaines catégories de travailleurs, l’alternative étant la perte d’emploi. L’inflation permet de contourner la rigidité à la baisse des salaires apparents, ou nominaux et, là où et quand c’est nécessaire, de faire baisser le coût réel du travail. L’indexation automatique des salaires empêche cet ajustement. La seconde contrainte est que l’indexation prévaut en Belgique mais n’est pas généralisée à l’ensemble de nos principaux partenaires – et concurrents – commerciaux. Il y a donc un risque majeur de divergence dans l’évolution des coûts salariaux, avec à la clef une déperdition de la compétitivité nuisible à l’emploi chez nous. On peut aussi craindre que l’indexation n’alimente une spirale inflationniste contraire à l’objectif de la Banque centrale européenne.

Il faut s’enorgueillir de toute avancée sociale, mais si après de nombreuses années celle-ci n’est pas imitée dans des pays auxquels il est raisonnable de se comparer, il faut envisager que l’avancée en question n’en soit vraisemblablement pas une et songer à une stratégie alternative. Partant du fait que le pouvoir d’achat des travailleurs au bas de l’échelle est déjà faible et peu différencié par rapport à celui de l’allocataire social, une piste pourrait être de transformer l’indexation automatique en l’octroi d’un montant identique à tous les salariés selon l’expression « centen in plaats van procenten ». Aujourd’hui, une inflation de 2% induit une augmentation de 20 euros pour le travailleur qui gagne 1 000 euros par mois et de 100 euros pour celui qui gagne 5 000 euros. On pourrait octroyer 20 euros, voire un peu plus, à tout salarié, quel que soit son salaire. Une variante serait de fixer un plafond, à déterminer, au-dessus duquel même le montant forfaitaire ne serait pas verse

Salve 2 : Des réformes néolibérales

Mateo Alaluf

Apparemment, l’indexation serait une bonne idée. Étienne de Callataÿ lui reconnaît d’ailleurs de nombreuses vertus. Malheureusement, les « contraintes » feraient de celle-ci une fausse bonne idée. Elle entraînerait une perte de compétitivité qui causerait le chômage. C’est pourquoi E. de C., bien qu’il soit « malvenu de participer à la régression sociale en remettant en cause l’indexation », n’hésite pas à briser le « no pasarán des travailleurs ». Son argumentation illustre d’emblée la matrice de ce qu’Albert Hirschman appelle la rhétorique réactionnaire. Il s’agit d’abord pour la pensée réactionnaire, écrit Hirschman, d’affronter un climat intellectuel favorable à un objectif généreux, non pas en attaquant de front l’objectif en cause, qu’elle fera d’ailleurs sien, mais en s’employant à démontrer que les moyens proposés pour l’atteindre sont mal conçus, voire que l’action ainsi menée aboutirait à un résultat qui serait l’opposé du but recherché. Voici pour l’architecture argumentaire que propose E. de C..

Pour le reste, rien de neuf. Cela fait des décennies que l’OCDE, appuyée par les organisations patronales, demande à la Belgique d’en finir avec l’indexation des salaires. L’indexation automatique a pour objet de préserver le pouvoir d’achat de tous les revenus : salaires, allocations sociales, honoraires conventionnés des médecins, loyers... et indexation des barèmes fiscaux. L’« index santé », entre autres, a déjà amputé le pouvoir d’achat, malgré l’indexation.

En période d’inflation, l’index était dénoncé, toujours par les mêmes, en raison du «  cercle vicieux des salaires et des prix ». Les syndicats et les partis de gauche ont résisté. À présent rien de tel : inflation faible, politique monétaire contrôlée par la BCE et négociations salariales cadenassées par la loi de sauvegarde de la compétitivité. Au contraire, les politiques restrictives imposées exposent au risque de déflation. Heureusement, les syndicats et partis de gauche résistent toujours.

Finalement «  s’arc-bouter sur la défense de l’indexation automatique de tous les salaires  » serait non seulement un « mauvais choix », mais nous détournerait des vrais combats. Le chômage d’abord. Or, le problème aujourd’hui est moins le chômage que la précarisation de l’emploi. En raison de sa vulnérabilité, celui-ci procure de moins en moins un revenu permettant d’échapper à la pauvreté. Il s’agit donc de sauvegarder les protections (comme l’indexation) qui font la qualité des emplois. Recul de l’extrême pauvreté ensuite. Précisément, lier les revenus des pauvres à l’ensemble des revenus atténue la détérioration des petits revenus. C’est en ce sens que notre système de protection sociale est fondé sur des droits et ne relève pas de la charité. L’indexation de tous les revenus participe à solidariser la société. Enfin, combattre l’inéquité par la fiscalité va de pair avec la défense de l’indexation.

On en arrive à la conclusion. Pour E. de C. il est souhaitable que le « coût salarial diminue » pour sauvegarder l’emploi. «  L’indexation automatique des salaires empêche cet ajustement ». Il propose en conséquence une indexation forfaitaire (qui serait vraisemblablement dérisoire pour tous) ou un plafond au-dessus duquel le salaire ne serait plus indexé. Ainsi, l’indexation perdrait sa vertu de protection (même très imparfaite) de tous les revenus, et de ce fait sa raison d’être.

En ce qui concerne la compétitivité, les pays dits à « indexation automatique » (Belgique et Luxembourg) ne se sont pas moins bien comportés face à la crise par rapport à leurs voisins. L’indexation dite automatique ne constitue en effet qu’une protection partielle du pouvoir d’achat alors que les autres pays connaissent aussi des procédés d’indexation suivant d’autres modalités. Quand Angela Merkel et Nicolas Sarkozy exigent la suppression de l’indexation automatique, ils ne s’attaquent pas seulement à la Belgique et au Luxembourg. La nécessité de résorber la dette publique est en effet une opportunité pour imposer des réformes néolibérales en ce qui concerne notamment le marché du travail, même si celles-ci n’ont aucun rapport avec les déficits budgétaires. L’occasion est donc bonne, avec les meilleures intentions, pour abattre l’index et affaiblir davantage encore, sous couvert de protéger l’emploi, la sécurité que procure le salaire.

Salve 3 : Un révélateur des tensions entre travailleurs

Etienne de Callataÿ

On peut s’interroger sur des procédés utilisés par Mateo Alaluf, qu’il s’agisse d’estampiller le propos de l’interlocuteur d’une « rhétorique réactionnaire » peu amène ou de le citer de manière tronquée. Ainsi, écrire « il apparaît malvenu » ne se résume pas exactement à « il est malvenu » ! Ou être surpris par ce qui ressemble à une contradiction entre la mise en garde contre un risque de déflation et la défense de l’intérêt des travailleurs par le maintien de l’indexation des salaires.

L’essentiel est ailleurs. La réponse de M. A. porte sur la défense de l’indexation pour tous les travailleurs, là où j’évoquais la piste d’un ciblage de l’indexation sur les bas revenus, avec même, les concernant, une possible surindexation. Pourtant, M. A. affirme que « le problème aujourd’hui est moins le chômage que la précarisation de l’emploi », un emploi qui « procure de moins en moins un revenu permettant d’échapper à la pauvreté ». S’il y a divergence entre sa première priorité, qui est d’éviter les « working poors », et la mienne, qui est l’insertion sociale et le revenu des sans-emploi, encore plus démunis, il devrait me rejoindre quant aux vertus d’une réforme de l’indexation qui aboutirait, comme je l’ai proposé, à maintenir, voire améliorer le pouvoir d’achat des bas salaires et à promouvoir l’emploi peu qualifié.

Or, il rejette avec force une indexation uniforme en euros et non plus en pourcentage sur la base de trois arguments. Le premier est que le montant « serait vraisemblablement dérisoire pour tous ». Voilà qui est difficile à accepter puisque contraire à l’essence même de la proposition, qui aboutirait pour les bas salaires à des augmentations au moins égales à ce qu’elles seraient avec l’indexation actuelle. On trouve une même négation de l’esprit de la réforme dans la phrase « lier les revenus des pauvres à l’ensemble des revenus atténue la détérioration des petits revenus » puisque la proposition privilégie les petits revenus par rapport aux autres revenus.

Le deuxième argument pour rejeter l’indexation uniforme est qu’alors « l’indexation perdrait sa vertu de protection (...) de tous les revenus, et de ce fait sa raison d’être ». Pour M. A., « l’indexation de tous les revenus participe à solidariser la société ». Nous devons avoir une compréhension différente de ce qu’est la solidarité. Pour moi, la solidarité passe par la mutualisation des risques sociaux et par une redistribution de ceux qui ont plus vers ceux qui ont moins. J’ai du mal à voir comment on peut rejeter au nom de la solidarité une proposition qui réduit les écarts de salaire et préserve les emplois « du bas de l’échelle ».

Le troisième argument enfin est que défendre l’indexation pour tous va de pair avec la réduction de l’inéquité par l’impôt. M. A. semble céder au charme des oxymores, en associant réduction de l’inéquité avec rejet d’une réforme qui réduirait les inégalités de salaire. Plus encore, et même s’il faut le déplorer et chercher à y remédier, la redistribution par l’impôt a montré ses limites face au creusement des inégalités dans la distribution primaire des revenus, ainsi que Philippe Defeyt l’a récemment montré avec force. S’opposer à une mesure qui réduirait ces dernières est donc difficilement compréhensible.

L’analyse du marché du travail a conduit de nombreux observateurs à distinguer les « insiders », à savoir les travailleurs qui ont un boulot relativement bien rémunéré et relativement sûr, des « outsiders  », qui alternent périodes de chômage et emplois précaires et mal rémunérés. Le grand mérite de la réponse de M. A. est de confirmer, en tentant de la justifier, que l’indexation automatique des salaires telle que pratiquée aujourd’hui en Belgique renforce ce clivage qu’à mes yeux, tout réactionnaire que je suis supposé être, il est prioritaire de combattre.

Salve 4 : Pourquoi tout à coup tant d’acharnement ?

Mateo Alaluf

L’argument devient dérisoire lorsque la fonction de redistribution des revenus est attribuée à l’indexation en lieu et place (ou du moins en compensation) de l’impôt qui aurait montré ses limites face aux inégalités. Il ne faut pas détourner le débat : la question de la fiscalité est essentielle et ne se limite pas à la caricature qu’E. de C. en fait. Il y a bien d’autres moyens que l’indexation, dont ce n’est pas le rôle, de « mutualiser » pour « redistribuer ». La proposition de cibler l’indexation sur les bas revenus consiste à prôner un mécanisme, sur longue période, de diminution générale des salaires en atténuant cette diminution pour les bas salaires, alors que rien n’interdit par ailleurs l’envolée des salaires les plus élevés. Ce procédé ne réduit pas les inégalités, car libérer les hauts revenus de l’index, n’exclut en rien de « cibler » les augmentations de salaires sur ceux- ci, alors que les bas revenus seraient laissés de côté puisqu’ils seraient censés bénéficier de l’indexation voire de la « surindexation ». Ce sont dès lors les bas et moyens revenus qui seraient lésés, alors que l’écart des revenus ne ferait que se creuser davantage encore.

Revenons à l’essentiel. L’augmentation des prix fait baisser les revenus apparents. L’indexation n’est rien d’autre (et c’est beaucoup) que le mécanisme conçu pour protéger le revenu réel. Il s’agit en conséquence de prendre comme critère le revenu réel et non le revenu nominal apparent. Si l’on ne procédait pas de la sorte, l’ensemble des revenus perdraient de leur valeur et la société serait tirée vers le bas. Les vertus du système d’indexation, aussi bien aux plans individuel que macro-économique, sont reconnues (y compris par mon contradicteur). La bonne tenue économique du pays face à la crise est due en bonne partie à la consommation intérieure soutenue par l’indexation. Alors pourquoi tout à coup cet acharnement ?

E. de C. donne une réponse. « L’inflation permet de contourner la rigidité à la baisse des salaires apparents ou nominaux et, là où et quand c’est nécessaire, de faire baisser le coût réel du travail ». Le décrochage des salaires du coût de la vie (réduire le salaire réel au salaire nominal) conduit à la baisse des salaires et constitue en conséquence une régression considérable. Après avoir euphémisé le salaire en termes de « coût du travail », il présente l’indexation non pas pour ce qu’elle est, à savoir un mécanisme général de protection du salaire, mais comme le privilège des hauts salaires qui pèserait sur les bas salaires. Cibler l’indexation sur les bas salaires permet d’habiller en quelque sorte le détricotage de l’indexation. En ce sens, il s’agit d’une attaque frontale contre les salaires.

Dans les négociations collectives, la norme salariale est encadrée par la compétitivité et l’indexation. À présent, il s’agit de franchir un pas supplémentaire dans la pression sur les salaires en décrochant l’évolution des salaires de leur pouvoir d’achat. La compétitivité deviendrait en conséquence le seul critère de la formation des salaires moyennant la compensation de l’index ciblé pour les travailleurs pauvres.

La question de l’indexation conditionne la formation des salaires. Dans la conception que vous défendez, la formation des salaires ne serait plus le produit de mécanismes institutionnels (comme l’indexation) assimilés à des rigidités, mais un prix qui n’aurait d’autre propriété que celui de s’ajuster au marché. La mise en cause de l’indexation des salaires, tout comme celle des pensions ou de la durée des préavis en cas de licenciement sont autant d’ingrédients, parmi d’autres, de la « révolution silencieuse de la gouvernance économique » (l’expression est de J.-M. Barroso) que pilote la Commission européenne et que je qualifie de réactionnaire. Si l’on voulait bien accepter l’idée que l’indexation n’a pas d’autre fonction que celle de préserver le pouvoir d’achat, j’aimerais bien savoir quels sont les dommages que ce mécanisme a bien pu causer à ses bénéficiaires ou à l’économie pour justifier toutes ces attaques ?

Salve 5 : Une protection temporaire et donc trompeuse

Etienne de Callataÿ

Pour Mateo Alaluf, l’indexation généralisée des salaires permet de « protéger le revenu réel », de « préserver le pouvoir d’achat ». La réalité est malheureusement différente, et doublement.

Premièrement, l’indexation induit une perte de pouvoir d’achat dans le chef de celui qui, à cause de celle-ci, ne trouve ou ne retrouve pas d’emploi. Qu’en comparaison avec des pays a priori comparables la Belgique ait un taux d’emploi parmi les plus faibles, une durée moyenne du chômage particulièrement longue et un taux de chômage des jeunes élevé ne s’explique pas exclusivement par l’indexation, mais il me semble qu’il faille néanmoins accepter de considérer qu’il puisse y avoir un certain lien de cause à effet. Libre à la collectivité de privilégier les « insiders », ceux qui ont un emploi et qui, grâce à l’indexation, ont un pouvoir d’achat instantané plus élevé que ce qui serait le cas sans celle-ci, et cela au détriment des « outsiders », mais osons voir l’arbitrage social qui se pose à nous.

Ce n’est pas tout. Non seulement l’indexation salariale nuit aux faibles, mais ceux qu’elle protège ne jouissent que d’une protection temporaire. Pourquoi les banques ont-elles sous-traité leurs services d’imprimerie ou de nettoyage, malgré la TVA qui s’applique aux prestations livrées par des entreprises tierces ? La réponse est connue : par souci d’économie. Donc, quand l’imprimeur de la banque part à la retraite, il n’est pas remplacé et la banque se tourne vers un fournisseur externe, qui pratique des salaires sensiblement moindres. L’indexation a protégé à titre individuel le salaire de l’imprimeur aussi longtemps que ce dernier a gardé son emploi, mais en même temps elle a contribué à la substitution d’un emploi moins bien rémunéré à un emploi mieux rémunéré. La protection individuelle est par essence temporaire et n’empêche nullement que dans la durée le niveau des salaires puisse s’ajuster à la baisse. En fait, dans le long terme, le facteur clef de l’évolution des salaires est le niveau d’emploi ! C’est la baisse du chômage qui fera la hausse durable des salaires.

L’indexation est un mauvais combat. Elle dessert les faibles et nuit à l’emploi de tous. Ce n’est pas tout. Son maintien n’est obtenu qu’en accordant des concessions au « camp d’en face », qu’il s’agisse de réductions de cotisations sociales mal ciblées ou de dispositifs fiscaux tels les intérêts notionnels. Au-delà, elle traduit un manque de vision sur les enjeux de société. Tout récemment, avec la proposition de « Pacte pour l’euro », il aurait été possible de progresser dans la voie, fondamentale, de la lutte contre la concurrence fiscale avec, en particulier, une harmonisation européenne de la base imposable des entreprises. La gauche en Belgique s’est réjouie du rejet de cette proposition car, dans la balance, il y avait aussi la remise en question de la sacro-sainte indexation des salaires. Voilà un triste exemple de myopie aggravée. Il n’y a de salut pour le socle du modèle social rhénan que dans une intégration européenne avancée des politiques, qu’elles soient fiscales ou sociales.

Je peux comprendre que la logique de conquête sociale ait fonctionné sur le mode du cliquet, s’opposant à tout recul dans les conditions de travail. Aujourd’hui, la donne est différente. Il faut savoir faire des concessions dans certains domaines pour, selon l’analyse, préserver l’essentiel ou progresser dans d’autres domaines. C’est d’autant plus enrageant que, s’agissant de l’indexation, vu ses inconvénients, la concession est d’abord symbolique.

Ah, si Mateo Alaluf pouvait voir dans la réémergence du débat sur l’indexation automatique des salaires non un complot réactionnaire mais une opportunité pour obtenir les avancées sociales qui serviront cette cause qui, elle, nous réunit.

Salve 6 : Une attaque frontale contre les salaires

Mateo Alaluf

À ma question : quels dommages l’indexation a-t-elle causés jusqu’ici à l’économie pour justifier un tel acharnement, E. de C. ne donne aucune réponse. À la place, nous sommes gratifiés par sa dernière salve de la rhétorique que je qualifie de réactionnaire. Pour rappel : 1. Indexation = fausse bonne idée produisant des effets contraires au but recherché, et 2. Substitution de sens : en lieu et place du maintien du pouvoir d’achat, attribuer à l’indexation la fonction de répartition des revenus (qui n’a rien à voir) et en conclure qu’elle ne la remplit pas.

Il s’agit à présent d’opposer « insiders » et « outsiders », travailleurs et chômeurs. L’indexation induirait un accroissement du chômage et nuirait aux salariés trop bien protégés qui se verraient réduits au chômage. Pourquoi l’indexation desservirait-elle les faibles et nuirait-elle à l’emploi de tous ? Parce qu’elle pourrait contrarier l’ordre naturel dicté par les marchés qui pousse inéluctablement les salaires à « s’ajuster à la baisse ».

Le rapport de la Banque nationale qui propose pourtant une révision de l’index, reconnaît que « la bonne tenue de la croissance belge est due essentiellement à la consommation intérieure dopée par l’indexation ». En 2011, nous ferions ainsi jeu égal avec l’Allemagne, et bien mieux que la France et les Pays-Bas (Le Soir du 16 juin 2011). Ce sont cependant les effets négatifs des augmentations de prix qui inquiètent la Banque et l’amènent à se ranger du côté des employeurs et des recommandations de la Commission européenne. La BN reconnaît pourtant que « les prix des produits industriels n’ont pas augmenté de manière anormale ». Nous savons aussi par ailleurs que si notre inflation risque d’être plus élevée que celle des pays voisins, l’augmentation résulte chez nous pour moitié des prix prohibitifs de l’énergie pratiqués par les grands groupes (Electrabel, GDF-Suez) qui abusent de leur position dominante. Le contrôle des prix de l’énergie serait en conséquence bien plus efficace que la manipulation de l’index.

Depuis des décennies, l’indexation des salaires n’a jamais cessé d’être mise en cause. Pourtant aujourd’hui l’offensive est d’une toute autre envergure. Sur fond de crise, le Pacte pour l’euro fait de « la modération salariale » le centre de son dispositif. Le dernier accord interprofessionnel adopté en Belgique par le gouvernement, malgré le refus majoritaire des syndicats, a permis au patronat d’imposer une innovation majeure : la négociation à coût nul pour les entreprises. Il s’agit à présent de monter en puissance en généralisant ce mode de « négociation » au plan européen tout en le libérant de l’indexation de manière à peser vers le bas sur les salaires réels. La convergence européenne pérenniserait ainsi le mécanisme de redistribution massive des revenus des salaires vers le capital.

La brutalité du Pacte pour l’euro qui dicte une surveillance macro- économique pour imposer la compétitivité comme seule norme salariale a produit une sorte d’électrochoc tant sur les « indignés » que sur le mouvement syndical. La Confédération européenne des syndicats qui jusqu’ici se comportait plus en lobby européen qu’en organisation syndicale a retrouvé lors de son dernier congrès de véritables accents syndicaux.

Ce « pacte » a moins pour objectif de mettre un terme à la crise que d’en recueillir les fruits : la rémunération du capital se nourrit de la baisse du pouvoir d’achat des salaires. Si les syndicats et partis de gauche devaient accepter la remise en cause de l’indexation alors que les rémunérations des « managers » comme celle des dividendes distribués aux actionnaires crèvent tous les plafonds, ils se disqualifieraient aux yeux des groupes sociaux qui font leur substance. Cette attaque frontale contre les salaires peut aussi avoir pour effet le réveil d’une gauche européenne jusqu’ici particulièrement amorphe.

Mots Clés : Economie