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FOCUS

Balises pour une transition économique équitable en ville

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Comment articuler Bruxelles comme ville et lieu de vie, le mouvement syndical comme acteur et le développement durable comme contrainte ?

Point de départ d’une réflexion complexe.

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, la richesse des sociétés a été principalement produite par le travail humain. Dans les années euphoriques de l’après-guerre, on a fini par croire que, grâce au développement infini des sciences et des techniques, un avenir radieux était assuré. La productivité du travail augmentait en même temps que l’espérance de vie, le temps de travail diminuait. On pouvait enfin « travailler pour vivre » et non plus « vivre pour travailler ».

Ce schéma idyllique s’est délité à partir de 1973, avec le premier « choc pétrolier » et la réapparition dans nos pays du chômage de masse. Ce qui venait d’apparaître n’était pas une classique crise cyclique comme le capitalisme en produit périodiquement, et dont on finit toujours par sortir pour recommencer comme avant.

On prendra alors conscience que le « capitalisme tardif » du XXe siècle n’avait pu fonctionner au profit exclusif de quelques sociétés développées – dont la nôtre – qu’au détriment des besoins élémentaires de deux immenses groupes d’êtres humains : les peuples du Sud, pillés sans vergogne avant et après leur indépendance politique, et les générations futures, que l’épuisement des ressources naturelles par un mode de consommation aveugle à ses conséquences privait tout simplement d’un avenir vivable sur terre.

C’est dès aujourd’hui que les dérèglements climatiques produisent leurs effets, y compris au cœur des pays les plus développés.

Et depuis lors, ces deux groupes se sont vengés. Les peuples du Sud ont tourné à leur profit la mondialisation organisée par le capitalisme libéral. Aujourd’hui, prenant le relais de la Corée et du Japon, la Chine, l’Inde, les « nouveaux tigres » d’Asie et autres « pays émergents » ont rattrapé ce niveau de productivité dont nous étions si fiers, tout en disposant d’une main-d’œuvre sous-payée et sous-protégée. Exposée à la concurrence sur un marché mondial où les biens et les capitaux circulent sans entraves, l’économie des vieux pays d’Europe a perdu la bataille des produits de consommation de masse. Délocalisations, fermetures d’entreprises…

Quant aux générations futures, elles se vengent… par planète interposée. Car celle-ci se rebelle sous nos yeux, voire sous nos pieds. Sans attendre l’épuisement programmé des sources d’énergie fossile, c’est dès aujourd’hui que les dérèglements climatiques produisent leurs effets, y compris au cœur des pays les plus développés – souvenons-nous de l’ouragan Katrina qui détruisit en 2005 les quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans.

Un nouveau modèle

Dans les deux situations évoquées, c’est tout de suite qu’un changement de cap doit être engagé. Et ce changement de cap doit être rapide, car le temps presse. Il faut passer dans des délais courts – dix ans, vingt au maximum – d’un modèle de développement à un autre. Il faut donc définir ce nouveau modèle, puis organiser le passage de l’un à l’autre : c’est ce qu’on appelle la transition économique.

Comment définir ce nouveau modèle ? Sans entrer dans une discussion stérile sur le binôme croissance/décroissance, trois objectifs doivent être affirmés simultanément.

1/Il faut diminuer l’empreinte écologique globale [1]. Mais ce sont les modes de consommation qui ont à cet égard le plus d’impact qui doivent assumer la plus grande part de l’effort.

2/Certaines productions doivent « décroître », voire, à terme, disparaître, parce qu’elles sont éthiquement ou écologiquement insoutenables (production d’armes, véhicules dont l’usage gaspille de l’énergie primaire, productions générant des déchets impossibles à recycler) tandis que d’autres doivent croître (« économie verte », logement, biens immatériels dans la formation, la santé, les loisirs…).

3/Toute mesure publique d’accompagnement de la transition doit incorporer l’objectif d’une plus grande égalité sociale.

On ne pourra plus, comme à la belle époque des Trente glorieuse, se contenter de produire n’importe quoi pour ensuite distribuer la plus-value de cette production.

Pour rencontrer ces trois objectifs, on ne pourra plus, comme à la Belle époque des Trente glorieuses, se contenter de produire n’importe quoi pour ensuite distribuer la plus-value de cette production. Il faut en même temps répondre aux deux questions suivantes :

Question 1 : que produire ? Les biens produits sont-ils socialement utiles et leur usage est-il écologiquement soutenable ? Une première conclusion s’impose : le cycle de vie des biens d’équipement devra absolument s’allonger. Il faudra « fabriquer durable » et donc rompre avec tout un imaginaire consumériste alimenté par la publicité qui nous pousse à utiliser une trop grande part de nos revenus à des achats compulsifs inutiles.

Question 2 : comment produire ? Les processus de production de ces biens sont-ils économes en énergie et respectent-ils la santé des travailleurs et des riverains ? Ici aussi, une première conclusion s’impose : il faut raccourcir les circuits économiques en rapprochant les trois acteurs : les travailleurs, les sites de production et les clients finaux, de façon à réduire drastiquement le temps et l’énergie perdus en déplacements (ceux des travailleurs « navetteurs » comme ceux des produits à livrer). Il sera alors possible de « relocaliser » tout une partie de l’économie qui peut redevenir performante en termes de comptabilité écologique globale.

Les défis

Cette orientation pose des problèmes de taille aux villes, d’une part, et au mouvement syndical, d’autre part.

Aux villes. Comment promouvoir une ville mixte, proposant des emplois dignes à toutes les catégories de travailleurs, et donc des quartiers mixtes où des entreprises à taille humaine pourront s’imbriquer avec de l’habitat, du commerce et des fonctions récréatives en limitant au minimum les nuisances découlant de cette mixité ? Comment rompre « en douceur » avec l’ancienne conception de séparation des fonctions concentrant l’emploi dans des zonings implantés près des échangeurs d’autoroute ? Et comment résister à la tendance d’une ville « propre sur elle » calibrée pour les classes moyennes supérieures, les touristes et les « expats » où les classes populaires seraient rabattues vers des fonctions de domesticité ?

Au mouvement syndical. Les travailleurs sont aussi des habitants, les habitants sont aussi des travailleurs. La transition devra avoir notamment pour effet de diminuer le phénomène de la navette. Ainsi, pour ce qui est de Bruxelles, nous serons de plus en plus nombreux à travailler dans cette ville et en même temps à y vivre. Les syndicats sont-ils préparés à cette mutation ? Sont-ils prêts à renoncer aux grandes concentrations de travailleurs, qui permettent généralement d’établir un meilleur rapport de force, au profit d’un plus grand essaimage dans le tissu urbain qui n’est pas le plus propice à une présence syndicale efficace ? Or celle-ci doit pouvoir s’affirmer si on veut éviter que la transition économique à Bruxelles (et dans les autres villes) s’accompagne d’une plus grande précarisation de l’emploi.

Bref, Bruxelles saura-t-elle négocier sa transition économique au profit de tous ? C’est le défi des années à venir.

Ce texte, à quelques retouches près, a constitué l’introduction au forum du réseau Brise (Réseau intersyndical bruxellois de sensibilisation à l’environnement), avec l’accord des trois organisations syndicales bruxelloises.

Mots Clés : Bruxelles , Développement durable

[1] L’empreinte écologique est une mesure de l’impact des activités humaines sur le milieu naturel. Exprimée en hectares (ha) par personne et par an, l’empreinte écologique est un outil qui évalue la surface nécessaire pour produire tout ce que consomme un individu ou une population pour son alimentation, son habitation, ses déplacements… ainsi que pour absorber les déchets rejetés.

Le calcul de l’empreinte écologique peut aussi être limité à des activités de production de biens de consommation, comme la construction d’une voiture, d’un ordinateur ou d’un meuble, afin d’aider à prendre conscience de leur impact sur l’écosystème.

Actuellement évaluée à 2,5 ha par habitant en moyenne, l’empreinte écologique est très inégalement répartie entre régions du monde : 9,6 ha pour l’Amérique du Nord, 5,3 pour la France, 1,3 pour l’Afrique. Si tous les êtres humains consommaient autant qu’un Européen, il faudrait l’équivalent de trois planètes Terre pour subvenir à leurs besoins.