LE THÈME

TINA (There is no alternative)

Ricardo CHERENTI
chercheur à Econosphères

« On n’a pas le choix » : la maxime thatchérienne des années 1980 s’applique parfaitement au marché transatlantique. il faudrait supprimer toute entrave à l’établissement d’un marché planétaire et contourner dans ce but tout contrôle démocratique.

Un mythe qui a la vie dure…

L’essence du capitalisme, c’est la cupidité. C’est la recherche rapide et continue d’un enrichissement personnel. Cela nécessite d’étendre le plus largement possible les activités marchandes à tout pays comme à tout secteur. Et le plus facile pour y parvenir c’est d’asservir les États et les peuples. À cette fin, depuis très longtemps, les plus grosses entreprises ont su mobiliser des moyens, des idées et des hommes pour concentrer toutes les énergies autour de leurs seuls intérêts. L’Union européenne (UE) fut l’exemple type de cette « logique d’inféodalisation » des pouvoirs publics à certains intérêts particuliers. Mais l’Europe n’est pas une fin en soi.

Elle est à la fois une étape et un moyen :

- une étape, car les entreprises multinationales ont des ambitions coloniales qui ne se limitent pas à l’Europe. Le grand marché transatlantique qui se négocie actuellement entre l’UE et les États-Unis est l’exemple type de la transformation des États en un énorme terrain commercial et des citoyens en de simples et dociles consommateurs ;

- un moyen, car l’idéologie néolibérale qui transcende toute décision politique européenne est un outil entre les mains des multinationales qui les utilisent sans état d’âme pour parvenir à leurs fins.

Pourtant, à la base, toute entreprise (privée ou publique, commerciale ou non) est confrontée à trois fortes contraintes [1] qui sont : morales, politiques et territoriales. Nous proposons, dans une première partie, d’analyser comment les entreprises, et singulièrement les plus grosses d’entre elles, ont su dépasser ces trois contraintes. Dans un second temps, nous verrons comment les excès du capitalisme ont atteint des limites telles que, par un retour de manivelle, on voit ressurgir à nouveau ces trois contraintes.

Les contraintes morales

Toute société est traversée par une série de valeurs qui se cristallisent en des pressions morales et religieuses, lesquelles empêchent les individus de n’envisager leur relation aux autres que sous l’angle de leurs propres intérêts. On peut citer, à titre d’exemple, une de ces valeurs qui a traversé nos États-providence et marqué nos vies durant plus de trois décennies : la solidarité. Valeur qui s’accompagnait d’une obligation morale forte : celle, pour la société, de venir en aide aux personnes les plus fragiles.

Cependant, les valeurs qui animent nos sociétés ne sont pas inamovibles, elles varient au cours du temps et ce qui faisait consensus après guerre, avec un État social interventionniste, une sécurité sociale forte, une répartition relativement équilibrée entre capital et travail, une réelle citoyenneté politique... ne fait plus consensus de nos jours. Les valeurs évoluent au fil du temps et, avec elles, d’autres pressions s’exercent.

Dès la fin des années 1960, comme le montrent des auteurs comme Luc Boltanski et Eve Chiapello [2], quelque chose change fondamentalement dans le capitalisme. Il impose un nouvel esprit au monde, une nouvelle culture, de nouvelles valeurs qui seront poussées, dès les années 1980, par des personnalités politiques de poids comme Margaret Thatcher ou Ronald Reagan. L’idée d’un marché naturel ressurgit [3], avec cette idée qu’un marché étant naturel, il ne doit pas être limité ou régulé par le pouvoir politique. Il s’autorégulera sans besoin d’aucune aide externe. Ce mythe va s’accompagner d’autres illusions. Citons-en quelques-unes :

- la privatisation est l’outil optimal de l’efficacité sociale ;
- la marchandisation de tous les secteurs de la vie est le meilleur moyen pour créer une bonne allocation des ressources ;
- la compétition de tous met tout le monde à égalité ;
- l’intérêt particulier est le plus puissant moteur du dynamisme économique ;
- la croissance économique crée le bien-être ;
- le travail, c’est l’essence de l’Homme et la condition de sa liberté [4] ;
- l’État doit intervenir le moins possible (toutefois, les néolibéraux ont assez rapidement transformé le mot d’ordre de « moins d’État » en celui de « mieux d’État ») [5] ;
- le profit est la perspective légitime de tout système, tout doit dès lors y mener ;
- les travailleurs ne sont que des ressources comme les autres (ils sont ajustables en fonction des nécessités du moment et de l’endroit) ;
- tout impôt est une charge qui ralentit la dynamique productive ;
- le libre-échange est le meilleur régulateur de la société et permet de rencontrer l’intérêt général.

"Aux yeux des concepteurs du transatlantisme, le marché commun n’est donc pas optionnel, il est une science exacte."

Ces mythes, forgés par les intellectuels néolibéraux en concertation avec les multinationales, sont entièrement concentrés dans la dynamique de construction du grand marché transatlantique qui cherche d’ailleurs à présenter sa logique comme inéluctable, ce qui offre un parallèle intéressant avec la célèbre sentence de M. Thatcher : « There is no alternative » (TINA). Il ne s’agit plus de penser la société mais d’en suivre la nature. Il ne s’agit dès lors pas de choisir mais d’appliquer des lois naturelles et plus particulièrement celles du marché. Cet impératif s’est fortement accentué avec la chute du Mur de Berlin qui correspond également à la chute d’une idéologie alternative. C’est « la fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, c’est-à-dire que le marché capitaliste est devenu le « grand intégrateur évident » [6] (rôle joué jusqu’alors par la politique), ce qui lui évite le besoin de justification. Le marché transatlantique s’est très rapidement nourri de ce moment clé de notre histoire contemporaine. Dès 1990, les deux puissances décident d’un dialogue commun et continu afin de « transformer le monde ». Aux yeux des concepteurs du transatlantisme, le marché commun n’est donc pas optionnel, il est une science exacte.

Les principaux acteurs politiques et intellectuels se sont rangés derrière le « consensus néolibéral » et son cortège de valeurs commerciales. La contrainte morale qui agissait sur les entreprises est dès lors contournée, ringardisée et remplacée.

Les Contraintes Politiques

Le pouvoir politique a pour vocation de déterminer les règles qui doivent régir la vie en société. Pour cela, il se doit d’être à l’écoute des besoins des citoyens, comme il doit tenir compte des valeurs que ces derniers souhaitent défendre.

Les avis des concitoyens exercent dès lors une pression très forte sur leurs représentants qui ont tout intérêt à les écouter s’ils souhaitent un jour être réélus. Nous avons donné l’exemple de la solidarité comme valeur centrale de l’État-providence. À l’époque, cette valeur fait priorité et est transcrite en norme par le biais des lois sur la sécurité sociale. Le politique a joué son rôle d’intégrateur.

Toutefois, pour les néolibéraux et pour les multinationales, la politique représente une activité à la fois aléatoire et trop passionnée pour leur garantir une stabilité dans les conditions d’investissement et de placement.

En paraphrasant Bertolt Brecht, on pourrait dire que le problème de la démocratie politique, selon les gros détenteurs de capitaux, c’est le peuple. Après avoir créé un consensus politique autour des multinationales, il n’était pas question qu’une autre politique puisse remettre en question leurs choix. Il ne restait alors qu’à changer le peuple. Faire des citoyens des consommateurs isolés, en compétition les uns avec les autres, pénétrés d’un idéal managérial (chacun étant invité à se gérer lui-même comme une entreprise), mus par une démocratie compassionnelle [7] ressemblant de plus en plus à « un gadget de marketing » [8] en concurrence avec les programmes de télévision, les variétés et autres divertissements du quotidien. Les néolibéraux ont changé de peuple par le biais de l’aliénation.

Rappelons que « le premier coup porté à la liberté, ce n’est pas la violence, c’est d’endormir » [9]. Le grand marché transatlantique est l’archétype du somnifère administré aux citoyens. Le marché est présenté comme naturel et spontané et toute opposition est présentée comme illogique, stupide, idéologique et dangereuse pour nos emplois, notre bien-être et notre démocratie. Car contre la moindre tentative d’opposition surgit l’épouvantail des puissances émergentes qui, eux, auraient très bien compris qu’il n’y avait pas d’alternative (TINA).

"La contamination de l’État par des valeurs exclusivement commerciales crée un État rationnel qui perd toute vocation aux débats, à la remise en question, aux choix, aux conflits entre différentes visions de la société."

La contamination de l’État par des valeurs exclusivement commerciales crée un État rationnel qui perd toute vocation aux débats, à la remise en question, aux choix, aux conflits entre différentes visions de la société. C’est un État sans alternative et sans états d’âme, géré non plus par des personnes engagées, mais par des experts « dégagés », « neutres ». On ne parle d’ailleurs plus de gouvernement mais de gouvernance [10] et les autorités ont pour responsabilité de gérer l’État comme on gère une entreprise, avec comme finalité le profit... pour les multinationales. La gouvernance, c’est bien la neutralisation des politiques, mais c’est aussi la gestion des affaires publiques par un esprit à la fois scientifique et commercial (lesquels sont présentés comme synonymes). On peut même aller jusqu’à dire que la gouvernance, c’est une forme de privatisation de la démocratie.

Chaque État a accepté de livrer une énorme partie de ses prérogatives à une instance supérieure : l’Union européenne [11], laquelle a bâti un édifice juridique cadenassant une politique néolibérale dont il est légalement impossible de sortir, sauf à démolir l’actuelle UE pour en reconstruire une autre. Donnons un exemple : pour l’heure, 80% (c’est le chiffre le plus souvent cité) de nos législations nationales ne sont que des transpositions des directives et des règlements de l’UE. Le rôle des parlementaires nationaux s’en trouve réduit à de la figuration. Et que dire d’instances politiques « démocratiques » qui se soumettent volontairement aux diktats d’agences privées commerciales de notation ? La Grèce en est l’exemple le plus flagrant et le plus malheureux. Les banques, qui ont contribué à son enlisement, pillent aujourd’hui ce qu’il reste de l’État. L’économiste Eric de Keuleneer avait une belle formule pour parler des banques renflouées après la crise : « Pile je gagne, face je ne perds pas » [12]. Ce jeu de dupe s’est encore renforcé et on en arrive maintenant à « Pile, je gagne et face, je gagne encore plus » [13].

Pire que cela, les États ont, cette année, accepté « l’inconcevable » : transférer à l’UE leur prérogative sur leur budget national. C’est ce qu’on appelle « la gouvernance économique », qui vise à assimiler les États à des entités économiques soumises à une autorité supérieure. En effet, les États devront dorénavant soumettre leur budget national à la Commission européenne ainsi qu’au Conseil européen qui veilleront à ce que les États, sous peine de sanctions, maîtrisent leur dette publique, leurs dépenses, leurs salaires, leurs politiques sociales [14]... L’étape européenne est le premier pas d’une très large (mondiale) gouvernance économique. Le transatlantisme est sans aucun doute le second de ces pas.

Cette aspiration par le haut du pouvoir est réfléchie de longues dates. Rappelons la phrase d’Henry Kissinger : « La mondialisation n’est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine » [15]. Internationaliser le pouvoir déresponsabilise les acteurs politiques locaux et dilue toute compréhension politique et idéologique sous une écriture « logique et rationnelle » [16], largement influencée par des groupes de pression de multinationales.

"L’étape européenne est le premier pas d’une très large (mondiale) gouvernance économique. Le transatlantisme est sans aucun doute le second de ces pas."

C’est ainsi que les contraintes politiques se trouvent neutralisées. C’est également ainsi que la démocratie devient formelle et que le monde politique ne vise plus à se mettre en adéquation avec le peuple mais plutôt à suivre des « logiques » incontestables. S’il ne fallait citer qu’un seul exemple, pensons au référendum organisé en France sur le projet de constitution européenne. Cette consultation populaire a montré un décalage énorme entre les politiques néolibérales et le peuple. Il a montré aussi le mépris qu’avaient certains élus pour la démocratie. Nous avons ainsi une contrainte politique qui disparaît parce que disparaît la politique.

Les contraintes territoriales

Dans notre schéma premier, les entreprises s’inscrivent sur un territoire et sont dépendantes de ce dernier, tant pour les conditions de leur production que pour les ressources utilisées. Mais tout comme c’est le cas pour les individus, les territoires sont maintenant en compétition permanente et à tous niveaux avec d’autres territoires. Les multinationales ont cette capacité de chercher partout dans le monde ce qui leur profitera le plus. Pour cela, elles sont aidées des grandes institutions internationales (OCDE, Banque mondiale, FMI...) qui, à l’image de ce que fait l’UE en son sein, effectuent régulièrement un benchmarking dont la teneur ne consiste pas à rechercher du mieux-être ou de l’intérêt général, mais uniquement le plus bas coût pour les investisseurs. Ainsi, pour sa production, une multinationale aura tendance à délocaliser ses activités dans un pays où les salaires sont très bas, les protections sociales quasi nulles, les impôts très faibles, les législations souples, les pouvoirs politiques corruptibles... Ce dumping social et fiscal correspond à une course au moins-disant social et fiscal qui crée continuellement une forme de chantage dans des pays « protégés ». Ainsi a-t-on vu dernièrement la Commission européenne recommander à la Belgique de réformer son système d’indexation afin de mieux coller aux salaires de ses voisins et ainsi se mettre en ordre de compétition internationale [17].

Le grand marché transatlantique va renforcer ce dumping, car en s’inscrivant dans un partenariat solide et en partageant des valeurs commerciales communes, les deux puissances vont créer une pression vers le bas des systèmes sociaux et des conditions de travail dans le seul objectif de préserver leur compétitivité réciproque, quitte à créer une paupérisation de la main d’œuvre.

La contrainte territoriale tombe. Le transatlantisme élargit l’espace et éloigne le pouvoir. Pour conclure sur cette première partie, nous pouvons dire que depuis trois décennies, les contraintes de base ont été malmenées et contournées par les multinationales et leurs nombreux alliés (dont le principal s’avère être le pouvoir politique, lequel donne aux multinationales le bâton qui servira à le battre).

Le capitalisme, tel qu’on le rencontre dans le marché transatlantique (et partout dans le monde), est mené à son paroxysme. Il est devenu hautain, cynique, méprisant, sans égard pour « l’autre », narcissique et sans autre préoccupation que lui-même. Au point qu’il est en train de toucher des limites qui, par un effet boomerang, risque fort de le délégitimer et de voir revenir en force les trois contraintes de base dont nous venons de parler.Voyons maintenant les trois limites que l’on pourrait présenter comme étant les « doubles pervers » [18] des trois contraintes. Et cela devrait nous rappeler que le marché capitaliste n’est jamais une science, mais plutôt un rapport social. À ce titre, il est déterminé par des choix politiques qui reflètent les rapports de force en présence.

Les limites morales

Le néolibéralisme charrie des valeurs qui isolent les êtres en en faisant des entrepreneurs d’eux-mêmes, responsables de tout ce qui se passe dans leur vie, obligés de vivre une compétition permanente contre tout le monde. Cela réduit les relations sociales à une mise en réseau temporaire et exclusivement utilitaire. Dans ce schéma, les individus, atomisés, sont réduits à subir trois peurs essentielles [19] :

- la peur de soi : nous sommes dorénavant obligés d’être performants, compétents, flexibles, endurants, rapides, beaux, forts... C’est un défi impossible, qui nous place devant notre « petitesse ». Indéniablement, cela nous amoindrit et nous installe dans l’inconfort quotidien ;

- la peur de l’autre : dans la compétition permanente que nous sommes obligés de mener, l’autre est toujours un ennemi. La lutte des places est rude et, dans ce schéma, c’est toujours entre « l’autre ou moi ». Les relations humaines ressemblent bien souvent à des guerres non déclarées, inconscientes, invisibles, qui minent nos vies et nous précipitent dans un repli sur soi ;

- la peur de l’avenir : nos sociétés ont contracté le temps au point que celui-ci semble ne plus contenir que le présent, voire même l’instant. Demain semble lointain et quasi improbable car rempli de risques (environnemental, scientifique, physique, mental...). Nous sommes coupés de notre histoire et de nos perspectives.

"Les relations humaines ressemblent bien souvent à des guerres non déclarées, inconscientes, invisibles, qui minent nos vies et nous précipitent dans un repli sur soi."

Si l’on observe le grand marché transatlantique qui se crée actuellement, on se rend compte qu’il renforce ces peurs et même qu’il en use pour asseoir davantage encore ses objectifs. On peut citer l’exemple de la peur du terrorisme qu’entretiennent les puissances transatlantiques et qui leur permet de justifier une politique sécuritaire « préventive » qui place tout un chacun sous contrôle permanent [20]. La frayeur est un outil efficace du capitalisme. Aujourd’hui, on remarque que les citoyens sont lassés des valeurs qui nous sont imposées par les multinationales. Les enquêtes d’opinion le montrent [21], les individus préfèrent l’amour à la compétition, la solidarité au repli sur soi, le partage au profit individuel, l’intérêt général à l’intérêt particulier...

De même, de plus en plus, la presse relève que les citoyens sont choqués par les salaires insensés des gros patrons, qu’ils cumulent d’ailleurs avec différents avantages, comme des parachutes dorés, des stock-options, lesquels sont le plus souvent non taxés. Sont aussi régulièrement pointées dans les médias les inacceptables collusions entre patrons et politiques. Collusions d’ailleurs institutionnalisées dans les instances transatlantiques.

Les logiques comme celles que l’on rencontre dans le transatlantisme poussent à une marchandisation extrême du monde. Mais cet « extrême » semble avoir atteint aujourd’hui une limite et l’on voit revenir, peu à peu,une pression populaire vers le politique pour qu’il adopte des contraintes morales et humanistes. Les valeurs niées par le néolibéralisme, comme la solidarité, l’amour, l’amitié, la stabilité, le bien-être... fleurissent à nouveau et créent une pression nouvelle.

Les limites politiques

Les néolibéraux, en voulant réduire l’être humain à un atome indépendant et solitaire et en considérant « qu’il n’y a pas de société, il n’y a que des individus » (dixit M. Thatcher) ont commis une erreur anthropologique de taille car l’être humain est avant tout un être social. Il se nourrit de son rapport aux autres [22] et il construit, dans le conflit (ce qui ne veut pas nécessairement dire la violence), les normes de vie en communauté.

"Sont aussi régulièrement pointées dans les médias les inacceptables collusions entre patrons et politiques. Collusions d’ailleurs institutionnalisées dans les instances transatlantiques."

Avec le marché transatlantique, nous avons vu comment la politique s’était inféodée aux intérêts des multinationales, aux dépens des citoyens. Citoyens qui se sentent de plus en plus à l’étroit dans cette « comédie mercantile ». Ils aspirent à récupérer la possibilité de faire des choix de société (et donc à faire de la politique). On le voit avec les mouvements « alter » (altermondialistes, altercroissance...), on le voit aussi dans la protestation populaire grandissante... que ce soit dans les dictatures (les révolutions arabes) ou dans nos pays démocratiques (les « indignés » espagnols, les protestations des fonctionnaires ou des étudiants en Grande-Bretagne, le ras-le-bol des Grecs, le « non » des Islandais aux banques...).

Ces mouvements revendiquent finalement tous la même chose : le retour de la politique, celle d’un affrontement d’idées, celle des choix de société, et celle de la justice sociale comme principe d’action politique. Fini les « on n’a pas le choix » ou « c’est la faute à l’Europe », ou encore « si on ne le fait pas, ce seront les autres qui prendront notre place ». Les mouvements de contestation nous disent qu’il y a une autre manière de voir : l’humain et le social sont des obligations, et à cela « il n’y a pas d’alternative ». L’économie est juste un outil (rien de plus) qui doit se plier à ces obligations. Le politique, quant à lui, doit revenir au service du peuple et de l’intérêt général. Il ne peut plus se faire porteur du message des multinationales [23]. Finalement, ce que l’on constate dans le monde, c’est le retour de la contrainte politique.

Les limites territoriales.

Le marché transatlantique ne s’arrête ni aux frontières des deux puissances (leur horizon est mondial), ni aux dégâts causés à l’environnement (même si les catastrophes écologiques se multiplient). En effet, le marché commercial étant central, il ne peut être freiné par quelque considération que ce soit. Le transatlantisme va renforcer les échanges internationaux, la mobilité, l’exploitation des ressources naturelles et humaines, le benchmarking, le dumping (toujours prompt à mettre en concurrence des systèmes normatifs de protections sociales et citoyennes)...et tout annexé aux valeurs marchandes.

Aujourd’hui, cependant, les scientifiques sont quasi unanimes pour tirer la sonnette d’alarme : la planète est en danger et la croissance économique telle que nous la connaissons ne va qu’accentuer les problèmes. Par ailleurs, le dumping social et fiscal appauvrit les États et maltraite les humains. Raisons pour lesquelles on évoque régulièrement un retour à une territorialisation qui aurait, pour principe d’action, deux grands axes :

- socio-économique : c’est la volonté d’un protectionnisme qui permet d’éviter l’affaiblissement des États à valeurs sociales fortes et aux conceptions économiques moins orthodoxes. C’est aussi la volonté d’adopter une logique politique de justice sociale, sans avoir à en subir les conséquences par les autres États ;

- environnemental : c’est la volonté de prendre en considération les dégâts écologiques créés par notre système capitaliste et « court-circuiter » les circuits longs de production et de distribution. Pour cela, les États peuvent produire, distribuer et vendre autrement... en optant pour une proximité, pour une relocalisation.

Les trois limites (les « doubles pervers » des contraintes de départ) que nous venons de parcourir réinstaurent un autre rapport de force dans la société, et cette fois à la faveur des citoyens et de l’intérêt général.

La Contrainte comme solution ?

Depuis quelque temps, on sent naître dans nos États un lent mouvement de remise en question. Les citoyens ne se contentent plus des certitudes imposées. Ils veulent plus. Et notamment, ils veulent participer aux décisions qui les concernent. C’est vrai chez nous. C’est également vrai ailleurs dans le monde, où fleurissent des « indignés », prêts à en découdre avec ceux qui cherchent à limiter la démocratie.

"Le capitalisme touche là une limite. Sa dynamique sans fin qui n’alimente plus qu’elle-même, sans souci de l’être humain, le décrédibilise et offre au peuple l’occasion de réinvestir l’espace public."

Marx pensait que le capitalisme, mené à son paroxysme, allait produire lui-même les conditions de sa destruction. Ce paroxysme, il se pourrait qu’il soit maintenant atteint. C’est en tout cas ainsi que l’on peut lire la construction du grand marché transatlantique, prêt à manger et digérer tous les services publics, à faire feu de tous biens, y compris de l’humain, à faire de tout une marchandise et, dans ce même mouvement, à réduire la démocratie elle-même à une marchandise qui se vend et s’achète. Le capitalisme touche là une limite. Sa dynamique sans fin qui n’alimente plus qu’elle-même, sans souci de l’être humain, le décrédibilise et offre au peuple l’occasion de réinvestir l’espace public. Notons, en passant, que ce mot « peuple », ringardisé par les néolibéraux, avait disparu depuis plusieurs années de notre vocabulaire et que, depuis peu, il réapparaît et se présente comme l’acteur politique essentiel du débat public.

Le retour des contraintes premières est un signe incontestable d’un nouvel élan démocratique. La morale, la politique, le territoire... trois mots qui pourraient signer un nouveau contrat social mettant fin au règne de « TINA ».

Il existe bel et bien une alternative et elle est en marche.

Mots Clés : Mondialisation , Marché transatlantique

[1] Nous empruntons à Jacques Généreux son cadre théorique. J. Généreux, La grande régression, Seuil, 2010, p. 58 et ss.

[2] L. Boltanski, E. Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

[3] Sur cette notion de marché naturel, nous renvoyons à notre livre. R. Cherenti & B. Poncelet, Le grand marché transatlantique. Les multinationales contre la démocratie, Bruno Leprince, 2011.

[4] P. Ariès, « La dégradation du travail productif », Décroissance et travail, Entropia, n°2, Parangon, 2007, p. 100.

[5] Mieux d’État voulant dire, pour les néolibéraux, un État protégeant leurs intérêts et accentuant leurs profits. Sur ce point, voir J. K. Galbraith, L’État prédateur, Seuil, 2009.

[6] G. Hermet, L’hiver de la démocratie ou le nouveau régime, Armand Colin, 2007.

[7] M. Revault d’Allonnes, L’homme compassionnel, Seuil, 2008.

[8] W. Brown, « Nous sommes tous démocrates à présent », G. Agamben, A. Badiou, D. Bensaïd et alii, Démocratie, dans quel état ?, La Fabrique, 2009, p. 61.

[9] J.-P. Marol cité par J. Ziegler, L’empire de la honte, Fayard, 2005, p. 264.

[10] Voir à ce propos, G. Hermet, op. cit..

[11] UE nourrie elle aussi de mythes. L’UE est née d’idéologies néolibérales et sous l’influence américaine. Sur ces points, lire F. Denord & A. Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, 2009.

[12] E. De Keuleneer, « Restaurer la responsabilité : une vraie régulation pour une vraie concurrence », Etopia, n°5, 2009, p. 31 et ss.

[13] Tout ceci renvoie à N. Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008.

[14] Pour plus d’informations, voir B. Dupuis, « Europe : la coordination des politiques économiques se renforce et vire plus à droite », Démocratie, février 2011.

[15] L’ancien nom, c’était le « développement économique ». S. Latouche, Survivre au développement, Librairie Arthème Fayard, 2004, p. 25.

[16] C’est la fameuse « obligation de penser juste » évoquée par André Bellon. « Le citoyen ne choisit plus, il se soumet à la vérité révélée ». A. Bellon, « Un combat très révolutionnaire : la démocratie », A. Caillé (dir.), Quelle démocratie voulons-nous ? Pièces pour un débat, La Découverte, 2006, p. 58.

[17] Commission européenne, « Évaluation du programme national de réforme et du programme de stabilité 2011 de la Belgique », SEC 710 finals, 7 juin 2011.

[18] Selon l’expression de Sigmund Freud

[19] On lira à ce sujet, J. Furtos, De la précarité à l’autoexclusion, Ed. Rue d’ULM, 2009.

[20] Lire à ce sujet J.-Cl. Paye, La fin de l’Etat de droit : la lutte antiterroriste, de l’état d’exception à la dictature, Paris, La Dispute, 2004.

[21] J. Furtos, op. cit..

[22] On relira avec intérêt la pyramide des besoins d’Abraham Maslow ou, mieux encore, la typologie des besoins de Manfred Max-Nef.

[23] Pour le dire comme le Financial Times, organe de presse pourtant très libéral, à propos du référendum islandais, « Les banques viennent après les citoyens », 13 avril 2011.