Le dictionnaire du prêt-à-penser

Intérêt général

Mateo ALALUF
Sociologue

INTERET GENERAL : Depuis les années 1980, le nouveau régime du capitalisme, rendu possible par le chômage durable et la transformation des rapports géopolitiques, imprime une autre conception de l’intérêt général en phase avec la « contrainte » actionnariale et son exigence de rentabilité financière sans limite. C’est le sens de la « révolution silencieuse » en œuvre selon les termes de J.-M. Barroso, président de la Commission européenne.

Il n’est certes pas aisé de faire admettre que la prise en otage des pouvoirs publics pour secourir les institutions financières et d’en faire supporter le coût par les chômeurs, les malades, les retraités et les salariés relève précisément de l’intérêt général. Malgré tous les efforts déployés, il reste difficile de faire croire que travailler plus et retarder l’âge de la retraite soit susceptible de créer des emplois destinés aux jeunes ; que le progrès social s’identifie désormais avec le démantèlement de l’état social, les bas salaires et l’allongement de la vie de travail.

Pour faire prévaloir cette nouvelle idéologie, il faut se donner des modalités adéquates d’exercice du pouvoir. Le marché sera en conséquence le postulat fondateur du bien commun et la « gestionnarisation de la société » [1] son mode de gouvernement.

La mise en exergue du registre individuel et des identités culturelles ou religieuses au détriment des références de classe permet d’occulter la visibilité des conflits sociaux (...)

Marx l’avait déjà souligné en son temps dans L’idéologie allemande : «  Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général ».

La mise en exergue du registre individuel et des identités culturelles ou religieuses au détriment des références de classe permet d’occulter la visibilité des conflits sociaux dans l’espace public et d’imposer aux dominés les catégories de pensée des dominants à l’encontre de leurs propres intérêts. Cette nouvelle configuration de l’intérêt général ne permet pas de faire l’économie de la violence brutale, pas seulement symbolique, ainsi qu’on peut le voir dans la répression exercée dans les villes européennes contre les manifestants, les grévistes et les « émeutiers » d’Athènes à Londres.

Comme la crise financière l’a révélé en 2008, dans ce nouveau régime capitaliste, la gestion publique se fonde sur l’interpénétration entre l’État et le monde des affaires. Il revient alors à l’État de libérer les forces économiques des « rigidités » inhérentes au contrôle politique.

La « gestionnarisation de la société » et la violence qui l’accompagne sont décrites de manière saisissante par Dominique Manotti et Doa dans un polar à couper le souffle. Celui-ci met en scène « la révolution silencieuse » qui réside dans « la confusion totale des genres entre les sphères dirigeantes des grandes entreprises et le bien public » [2]. Lorsque « l’honorable société » réduit le système démocratique au seul processus électoral, elle peut gouverner à la place et sans la perturbation des gouvernés et dicter ses intérêts particuliers comme autant de manifestations de l’intérêt général.

[1] On peut se référer à ce sujet à l’excellent ouvrage collectif, L’emprise de la gestion, Paris, L’Harmattan, 2011.

[2] D. Manotti et DOA, L’honorable société, Série Noire, Gallimard, 2011, p. 300. La citation de Marx reprise ci-dessus y est mise en exergue.