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Le syndicalisme européen franchit le Rubicon

Anne DUFRESNE
docteure en sociologie et chargée de recherche FNRS (Université catholique de Louvain)

"Franchir le Rubicon" : ce que fit Jules César avec ses légions en l’an -49 quand il décida de prendre le pouvoir à Rome (le Rubicon est un petit fleuve côtier du nord de l’Italie) ; expression qui évoque le fait de se lancer irrévocablement dans une entreprise aux conséquences risquées.

Ces dernières années, les codes du travail, les salaires, les retraites et les services publics ont subi de violentes attaques dans la plupart des pays de l’Union européenne (UE). Le calendrier de ces « réformes sociales » restait apparemment national. Depuis peu, les gouvernements européens ont décidé, sous le prétexte de la crise financière, de se coordonner pour mener une politique de régression sociale commune à l’échelle européenne. Les syndicats sont au pied du mur.

Le « pacte Euro-plus », adopté le 24 mars dernier accélère indubitablement le détricotage simultané des modèles sociaux nationaux. Destruction du droit du travail, augmentation de l’âge de la retraite, fiscalité favorable aux plus riches et aux multinationales et, évidemment, baisse des salaires sont au rendez-vous. Ce pacte signé par 22 pays [1] et l’engagement politique qu’il implique de leur part n’aurait été qu’un « tigre sans dent » s’il n’avait été suivi de propositions législatives sur la « gouvernance économique ». Des lois européennes sont en train d’être adoptées dans l’urgence et en toute discrétion. « Ce qui est en train de se passer est une révolution silencieuse – une révolution silencieuse vers une gouvernance économique plus forte » avait affirmé le président de la Commission, José Manuel Barroso, dès juin 2010. Ce processus anti-démocratique, piloté par la Banque centrale européenne, la DG Ecfin et les ministres de l’économie et des finances place les États sous haute surveillance. Suite à des recommandations de la Commission, ils deviennent passibles de sanctions s’ils dépassent certains seuils. Un « tableau de bord », sorte de Big brother régnant sur les économies nationales bipera au moindre écart [2] ! Seront ainsi évalués chaque année, entre autres, les dettes publiques, le solde de la balance des paiements, et… les salaires. La Commission n’hésite plus à dépasser les prérogatives du traité qui lui interdisent a priori d’intervenir en la matière.

C’est en prônant les vertus de la compétitivité de l’Allemagne, pourtant acquise grâce à la déroute de son modèle social que Gerhard Schröder, le « camarade des patrons » suivi d’Angela Merkel ont peu à peu réussi à poser la modération salariale allemande comme exemple pour le reste de l’Europe.

Ainsi, les salaires sont explicitement évalués à l’échelon de l’UE à l’aune du critère dominant de la sainte compétitivité. Cela implique une coordination « à la baisse » sous la pression des salaires réels allemands, en chute libre depuis une décennie. C’est en prônant les vertus de la compétitivité de l’Allemagne, pourtant acquise grâce à la déroute de son modèle social que Gerhard Schröder, le « camarade des patrons » suivi d’Angela Merkel ont peu à peu réussi à poser la modération salariale allemande comme exemple pour le reste de l’Europe. Sur cette base, l’UE s’immisce désormais dans chaque négociation nationale et donne sa recette pour une discipline salariale réussie. Le pacte pour l’Euro prescrit divers ingrédients : démanteler les mécanismes de la négociation collective qui fixent les salaires minima et réviser les mécanismes d’indexation [3] ; accentuer la tendance à la décentralisation de la négociation collective vers l’entreprise ; et enfin, il est aussi demandé aux gouvernements de comprimer les salaires dans le secteur public. Cette attaque frontale de l’UE contre les salaires et les organisations syndicales est un tournant symbolique important. Pourtant, Viviane Redding, vice-présidente de la Commission européenne a osé déclarer devant une assemblée de 500 syndicalistes rassemblés au dernier Congrès de la Confédération européenne des syndicats (CES) : « L’Europe n’est pas le problème, mais la solution ! Nous construisons ce que les chiffres permettent : une Europe pour les peuples. Il faut renforcer notre société, réunir nos forces. Les 27 commissaires sont à vos côtés ! ». Touchés au cœur, comment réagissent les syndicats ? Cette offensive libérale hypocrite les pousse-t-elle à aller plus loin sur le terrain de la revendication à l’échelle de l’Europe ?

Le laboratoire grec

Les syndicats européens ont réagi fortement juste après le bouclage du pacte : dès le 22 mars, la déclaration commune des syndicats français avec la confédération allemande (DGB) au lendemain du pacte Sarkozy- Merkel était un premier pas important. Le 24 mars à Berlin et à Bruxelles, le 26 à Londres et le 9 avril à Budapest, les syndicats européens se sont aussi montrés très réactifs mobilisant en quelques semaines, affichant fermement leur « Non à l’austérité ». Enfin, du 16 au 19 mai, lors du 12e Congrès quadriannuel de la CES [4] qui s’est tenu à Athènes, c’est bien la recherche d’une réponse à la gouvernance économique qui a dominé la tribune.

Dans son discours introductif, John Monks, secrétaire général sortant, a qualifié le Pacte Euro-Plus d’inacceptable. « L’UE représente un danger pour notre mouvement » a-t-il déclaré. De même, le président sortant, l’espagnol Candido Mendez de l’UGT a affirmé : «  Nous avons franchi le Rubicon. Il faut contrecarrer les plans d’austérité de la Commission. (…) Nous soutenons les syndicats grecs dans leur lutte ». En effet, le Congrès avait choisi Athènes comme lieu par solidarité avec les organisations grecques en grandes difficultés. Des mesures issues des plans d’ajustement successifs menacent le tissu social de leur pays : diminution du salaire minimum, facilitation des licenciements, baisse des salaires de la fonction publique, coupe dans les pensions, l’éducation, la santé. Cette situation étant vouée à se généraliser à toute l’Europe, les délégués grecs, très virulents, ont proposé de partir de leur « laboratoire » pour élaborer des stratégies : «  Le médicament (les plans d’austérité et la gouvernance économique) est pire que la maladie. Le capitalisme est déchainé. Il faut se battre contre ce retour au moyen-âge, contre l’orthodoxie de la BCE qui pratique la thérapie de choc. Il faut rompre avec le dogme de la compétitivité et harmoniser les salaires vers le haut ».

L’Allemagne se tue elle-même. Angela Merkel est prisonnière de son idéologie… Il faut justement agir en Allemagne aussi et non pas seulement en Grèce. La gouvernance européenne est un consensus sur une fausse solution qui mène à une Europe à deux vitesses (Un délégué syndical allemand)

À l’autre bout du spectre de l’Europe à deux vitesses, un représentant allemand de Ver-Di (le syndicat des services - NDLR) eut l’honnêteté de faire le mea culpa de son pays, fortement responsable de la spirale vers le bas : « L’exportation du modèle allemand aggrave la situation. Un changement de paradigme est nécessaire avec une coordination des politiques salariales, fiscales et sociales vers le haut ! ». Un délégué du DGB explique : « L’Allemagne se tue elle-même. Angela Merkel est prisonnière de son idéologie… Il faut justement agir en Allemagne aussi et non pas seulement en Grèce. La gouvernance européenne est un consensus sur une fausse solution qui mène à une Europe à deux vitesses ». Le représentant de Solidarnosc (Pologne) lui a fait écho : « Aujourd’hui, la Pologne abaisse son salaire minimum pour accroître sa compétitivité. Nos voisins deviennent des ennemis. Nous ne pouvons continuer ainsi ». Et la FGTB belge d’expliquer : «  Le cadre que la Commission veut imposer est celui d’une attaque sur notre modèle social. Le temps presse. Nous souhaitons définir un mot d’ordre à l’issue du Congrès européen ». La CSC ajoute : « Nous exigeons de préserver l’autonomie de la négociation collective et d’empêcher la mise en place de règles qui consacreraient l’Europe de l’austérité perpétuelle. (…) Nous devons arrêter ce rouleau compresseur d’urgence ». Ces prises de parole montrent qu’il existe bien un diagnostic commun qui amène les syndicalistes européens à refuser que s’installe une austérité permanente [5].

Alternatives et mobilisations Ce diagnostic partagé n’a pas mené à un mot d’ordre spécifique comme le « salaire minimum européen », resté en suspens. Mais, dans le manifeste d’Athènes, feuille de route pour les quatre prochaines années, la CES se recentre fortement sur la question des salaires comme axe fort et commun pour porter des revendications offensives. Les éléments importants du manifeste qui mettent à contribution les plus riches et les entreprises comprennent également une taxe sur les transactions financières, une harmonisation de l’assiette consolidée pour l’impôt des sociétés, et des taux d’imposition minimum pour les entreprises.

Last but not least, la CES exige des actions en faveur des euroobligations, ainsi que le droit de grève sur les questions transnationales. Ces solutions alternatives, même partielles, sont en contradiction avec le Traité de Lisbonne et supposent donc un changement de cap radical dans la construction européenne, ainsi que la construction de rapports de forces pour y parvenir. Les syndicats ont impérativement besoin de s’entendre afin de prolonger les mobilisations nationales par des revendications communes et des mobilisations au plan européen. C’est peut-être alors dans les stratégies de coordination des négociations salariales existantes que se niche la possibilité d’une repolitisation du mouvement syndical européen, gage d’une capacité future de mobilisation européenne plus large [6]. On pourrait alors même imaginer voir s’associer aux syndicats le mouvement des indignés, mouvement plein d’espoirs qui fait souffler un vent d’utopie et distille un parfum de grève générale. Le pacte des gouvernements pousse le syndicalisme européen dans cette voie. À quand la convergence des luttes pour passer à une vitesse supérieure en terme de mobilisation et de revendication communes ?

Mots Clés : Syndicalisme

[1] Suite à un premier « pacte de compétitivité » bilatéral (France, Allemagne) daté du 2 février, le « pacte pour l’euro » a été signé le 11 mars par les 17 pays de la zone euro. Il a ensuite été étendu à six pays : Bulgarie, Roumanie, Pologne, Lettonie, Lituanie et Danemark pour devenir le « pacte Euro-Plus » adopté le 25 mars.

[2] Les dirigeants de l’UE se sont mis d’accord en juin sur une surveillance plus importante. Un accord sur les sanctions pour les pays « fautifs » sera finalisé le 16 septembre et l’adoption du « paquet législatif » devrait avoir lieu au prochain sommet de l’UE en octobre prochain.

[3] La Belgique est évidemment expressément concernée par l’attaque contre l’indexation. Un dossier complet du magazine Syndicats de la FGTB y a été consacré : « L’index pointé du doigt », 29 avril 2011, n°8. Voir aussi, dans ce numéro, le débat entre Mateo Alaluf et Étienne de Callataÿ.

[4] La CES compte parmi ses membres 83 confédérations syndicales nationales originaires de 36 pays, 12 fédérations syndicales professionnelles, soit au total 60 millions d’adhérents. En Belgique, la FGTB, la CSC et la CGSLB sont membres de la CES.

[5] Le diagnostic était partagé par l’ensemble des 83 confédérations à une exception près : la CFDT française qui a révélé son ambiguïté sur cette actualité brutale, estimant que « l’idée de la gouvernance économique est bonne, même si cela manque de priorités politiques ».

[6] Sur l’histoire longue de ces stratégies de coordination syndicale, voir Anne Dufresne, Le salaire, un enjeu pour l’eurosyndicalisme, Presses universitaires de Nancy, Paris, 2011.