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La Belgique, futur domino de la chute de l’empire nucléaire

Christophe SCHOUNE
secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie et ancien journaliste au "Soir"

Nous parlons rien de moins que de gagner la course contre le changement climatique et la sécurité énergétique, rien de moins que la construction du futur de l’énergie propre. En cette période de « stress-tests » imposés à l’industrie nucléaire par l’Europe, tentons un petit choix multiple pour discerner qui nous parle là...

Serait-ce Rajendra Pachauri, président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec), lors de sa dernière tournée européenne ? Ou bien la voix unanime de nos quatre ministres fédéraux et régionaux de l’énergie, lors de la conclusion des États généraux de l’énergie, au début de l’été ? Voire la chancelière Angela Merkel, lorsqu’elle annonça, au printemps, l’abandon de la production d’énergie nucléaire en Allemagne à l’horizon 2022, dans la foulée de la catastrophe de Fukushima ?

Dans les trois cas de figure, vous avez faux ! Le champion autodésigné de ce contre-la-montre écologique n’est autre qu’Anne Lauvergeon, ex-présidente générale d’Areva, vaisseau amiral de l’industrie nucléaire française aux ambitions mondiales. Les perles de son discours atomique, prononcé à New-York le 4 mai 20111, nous renvoient aux heures sombres de la propagande soviétique, après l’explosion de la centrale de Tchernobyl, le 25 avril 1986. Circulez, il n’y aurait rien à voir ni comprendre de Fukushima ! Pas de quoi, en tout cas, remettre en cause les fondements de cette forme d’énergie qui, si elle représente la moitié de notre consommation électrique en Belgique, demeure une source d’approvisionnement marginale [1]. Qui sait si Anne Lauvergeon avait été inspirée par un autre zélote de l’atome civil, Pierre Klees, un des pères de l’industrie nucléaire belge. Au surlendemain de la catastrophe de Fukushima, ce dernier déclarait sans vergogne sur les ondes de la RTBF : « Les ingénieurs et les autorités ont la situation sous contrôle ».

Dire « Le nucléaire est mort » (...) serait sans doute aller vite en besogne, car l’hydre ressurgit là où on ne l’attend pas ou plus. L’après-Tchernobyl en a témoigné à suffisance, ponctuée en Europe par une vitalité retrouvée de cette industrie.

Six mois après Fukushima, on n’entend plus guère Paul Klees débiter des propos sidérants et Anne Lauvergeon n’est plus à la tête d’Areva pour soutenir que l’industrie nucléaire est propre et sans risque. En revanche, la fusion de trois réacteurs à Fukushima, la contamination radioactive d’une zone de 20 000 km2 et d’une partie de l’océan et les coûts de cette catastrophe, évalués provisoirement à 135 milliards d’euros [2] témoigneront pendant des décennies de la tragédie. Sus à l’imposture : l’industrie nucléaire ne sera jamais sûre à 100%, la question de la gestion sécurisé des déchets hautement radioactifs demeure à ce jour insolvable et un accident majeur est ruineux pour la santé publique, l’économie et l’État qui doit ou devrait y faire face.

Faire face au lobby

Tout comme la chute du Mur de Berlin, qui a redessiné les cartes géostratégiques ou du Mur de la Méditerranée, qui a vu l’éclosion du printemps arabe, il y aura un avant et un après Fukushima. Mais dire « Le nucléaire est mort ! », comme déclare sans ambage le prospectiviste Américain Jeremy Rifkin, serait sans doute aller vite en besogne, car l’hydre resurgit là où on ne l’attend pas ou plus. L’après-Tchernobyl en a témoigné à suffisance, ponctuée en Europe par une vitalité retrouvée de cette industrie.

La capacité de nos démocraties à faire face à ce puissant lobby industriel sera donc déterminante pour pouvoir crier en cœur : « Le nucléaire est (enfin) mort » ! À cet égard, la percée du clan des nucléo-sceptiques en Europe, ces derniers mois, pèse déjà dans les décisions. Après les promesses d’abandon de l’atome formulées par l’Allemagne et la Suisse, le référendum italien qui s’est tenu en juin a rejeté l’option nucléaire projetée par le gouvernement Berlusconi, dont les réacteurs fournis par... Areva devaient alimenter la Péninsule en électricité à hauteur de 25% à l’horizon 2020.

Mais la chute de l’Empire nucléaire semble en bonne voie ! Réalisé peu de temps après l’accident, un sondage du réseau Win Gallup indique un basculement en défaveur du nucléaire en Belgique. Alors que les opinions défavorables étaient de 46% avant Fukushima, elles sont pointées aujourd’hui à 57% [3]. Toute la question, chez nous, est de savoir si le nouveau gouvernement fédéral maintiendra la volonté de l’exécutif sortant de réviser la loi de sortie du nucléaire votée en 2003 et qui programme l’extinction des sept réacteurs belges entre 2015 et 2025.

Qu’il s’agisse d’une année ou de dix ans, la prolongation [de la durée de vie des centrales nucléaires] ne serait pas sans risque (...). Il est utile de rappeler qu’à ce jour, à peine deux réacteurs ont dépassé l’âge vénérable de 40 ans dans le monde.

En l’absence des Verts au fédéral et, on a tendance à l’oublier, des socialistes flamands, opposés à la poursuite de l’aventure nucléaire, la voie était royale pour les tenants du nucléaire civil, socialistes et libéraux francophones en tête, de geler l’organisation d’un calendrier de sortie du nucléaire. Ce qui fut fait avec la bénédiction de GDF-Suez, ravi de signer à l’automne 2009 un accord avec l’État belge en vue de prolonger de dix ans la durée de vie des trois plus vieux réacteurs, qui auront 40 ans en 2015. En contrepartie, l’opérateur s’engageait notamment à verser une taxe de 215 à 245 millions d’euros entre 2010 et 2014. Une paille lorsque l’on mesure les bénéfices engrangés depuis des années par Electrabel sur le dos de l’État et des consommateurs [4].

Un accord illégal

Cet accord, considéré comme illégal et contre lequel une série d’associations environnementales ont introduit un recours en justice, n’a pu être coulé dans une loi en raison de la chute du gouvernement. Et s’il fut le plus grand défenseur de ce « deal », le ministre de l’Énergie Paul Magnette (PS) cultive aujourd’hui un doute savamment dosé entre l’hypothèse d’une fermeture nette en 2015 au nom de la sûreté et la prolongation au nom de la sécurité d’approvisionnement. Patatras ! Souvent invoqué par le ministre fédéral, l’argument de la sécurité d’approvisionnement a volé en éclat en juin, lorsque la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (Creg) conclut qu’il était envisageable de fermer les trois premiers réacteurs sans risque de black-out, dès 2016-2017 [5]. Réponse de Paul Magnette ? « La pire des choses serait de dire, on prolonge les centrales d’un an ou deux comme le recommande la Creg. Je pense que l’Agence fédérale de contrôle nucléaire ne laisserait jamais faire un scénario comme celui-là... »

Techniquement, en tout cas, la perspective de prolonger la durée de vie d’un an ou deux ne serait pas un problème, comme l’a confirmé le patron de l’Agence début juillet, lors d’un conseil d’administration de l’AFCN, nous confirme-t-on à bonne source. Mais qu’il s’agisse d’une année ou de dix ans, la prolongation ne serait pas sans risque en dépit des travaux qui seraient réalisés. Il est utile de rappeler qu’à ce jour, à peine deux réacteurs ont dépassé l’âge vénérable de 40 ans dans le monde [6]. Le prochain gouvernement attendra donc les résultats des stress-tests, d’ici la fin de l’année, pour trancher la question nucléaire. D’ici là, nos responsables politiques pourront utilement se replonger dans les conclusions de la Commission d’enquête en matière de sécurité nucléaire mise en place au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl. Publié voici vingt ans, ce rapport estimait notamment que les unités de Doel 1 et 2 et de Tihange ou les piscines de refroidissement mises en service en 1975 n’étaient pas prévues pour résister aux chutes d’avions lourds ou aux accidents d’origine externe...

Choisir ou non de tourner définitivement le dos à l’atome civil ne se limite évidemment pas à cette question cruciale de la sûreté. La fin du nucléaire, qui est inéluctable dans notre pays, interroge principalement la capacité de notre futur gouvernement à mettre en œuvre, en quatre décennies, un plan énergétique susceptible de rencontrer des impératifs écologiques planétaires (neutralité en carbone) et économiques (autonomie énergétique) pour faire face tant aux périls du réchauffement climatique que de la fin de l’ère du pétrole à bon marché.

(...) les atermoiements politiques d’une Belgique suspendue à la question de son avenir ne jouent malheureusement pas en faveur de la mise en place de cette révolution énergétique dont l’urgence requise n’est pas une figure de style.

Il conviendra à cet égard d’inverser les priorités qui ont prévalu jusqu’à présent en mettant avant toute chose l’accent sur la réduction de notre consommation d’énergie, une politique que le maintien du nucléaire civil ne peut rendre possible tant cette industrie bloque l’émergence d’une nouvelle donne énergétique basée sur la décentralisation de la production et la multiplication des acteurs économiques.

À l’heure du pic pétrolier et de la nécessité d’engager une réduction drastique de nos consommations, les atermoiements politiques d’une Belgique suspendue à la question de son avenir ne jouent malheureusement pas en faveur de la mise en place de cette révolution énergétique dont l’urgence requise n’est pas une figure de style. On s’accordera au moins avec Anne Lauvergeon sur ce point : « Nous parlons rien de moins que de gagner la course contre le changement climatique et la sécurité énergétique, rien de moins que la construction du futur de l’énergie propre. »

Mots Clés : Energie

[1] La production des sept réacteurs nucléaires belges fournit 51% de la consommation d’électricité en Belgique, l’électricité elle-même représentant 16% de la consommation finale. Le nucléaire belge contribue pour moins de 10% à la consommation d’énergie finale annuelle dans notre pays. En réalité, la dépendance énergétique de la Belgique atteint les 98 % puisque seules les énergies renouvelables peuvent être considérées comme « locales ». Voir « Sortir du nucléaire, une chance à saisir », un dossier réalisé par Inter-Environnement Wallonie.

[2] C’est une estimation de la Bank of America-Merrill Lynch. Par comparaison, la catastrophe de Tchernobyl aurait coûté 500 milliards d’euros. Or, Fukushima est du même niveau de gravité sur l’échelle internationale Ines (classé 7). On peut donc parier que cette facture, qui devra tenir compte de l’impact sur la santé publique, va enfler dans les années à venir.

[3] Le sondage, publié le 20 avril 2011, montre que l’opinion, dans 47 pays, n’est désormais plus majoritairement en faveur du nucléaire (de 57% avant Fukushima à 49% après la catastrophe). La part des opposants est quant à elle passée de 25 à 43%.

[4] La Commission de régulation du gaz et de l’électricité estime que cette rente nucléaire oscille entre 1,7 et 2,3 milliards d’euros par an selon la base de calcul du prix de vente de l’électricité.

[5] Selon les Verts, la sortie du nucléaire est possible dès 2015. Grâce aux projets de centrales au gaz en cours de réalisation, la Belgique devrait disposer en 2015 d’une capacité de production de 19 043 MW installés. Si on y applique un facteur de disponibilité limitée à 10% de l’éolien et une marge de réserve obligatoire de 21%, on arrive à une capacité nette disponible de 13 216 MW. Dans le pire des scénarios, à savoir si l’ensemble de la marge est indisponible et que les sources renouvelables sont au plus bas, la Belgique devrait recourir à de l’importation d’énergie pendant 155 heures (1,8 % de l’année).

[6] Sur 440 réacteurs nucléaires en fonctionnement, deux à peine ont dépassé 40 ans d’âge. La durée de fonctionnement moyenne est de 25 ans. Personne ne dispose de garantie en ce qui concerne des réacteurs commerciaux de grande taille ayant ou même approchant les 50-60 ans, où que ce soit dans le monde.