Le dictionnaire du prêt-à-penser

Commémoration

Mateo ALALUF
Sociologue

Il faut sûrement se réjouir de l’ampleur prise et de l’émotion suscitée par la commémoration du 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz. Le génocide des Juifs et des tsiganes mis en œuvre par les nazis a non seulement marqué de manière indélébile l’histoire du XXe siècle, mais aussi celle de l’humanité. La commémoration nécessaire, indispensable et salutaire présente cependant des dangers.

D’abord s’agit-il d’un « devoir » ou d’un « travail » de mémoire ? Lorsque se souvenir devient un devoir, il risque d’être réduit à une obligation. « L’injonction de se souvenir » mobilise tout le corps social, et puis, « on tourne la page » écrit Daniel Schneidermann dans Libération [1]. Mais le « devoir de mémoire » peut aussi stimuler le « travail de mémoire ». Il aura fallu du temps et des événements, comme le procès Eichmann, et du travail historique pour dissiper la confusion. Jusqu’à cette lutte menée pied à pied contre les négationnistes, « assassins de la mémoire » selon l’expression de Pierre Vidal-Naquet, pour que l’on n’escamotte pas une fois de plus les crimes du nazisme.

L’énormité du crime ne doit pourtant ni paralyser la réflexion ni fonder une sorte de culte du souvenir mais aider le débat et stimuler la pensée. Sans quoi la célébration risque de se dissoudre dans un flot de bons sentiments sans lendemain. De ce point de vue, l’article d’Esther Benbassa dans L’histoire, pose des bonnes questions. Selon elle, l’arrivée au pouvoir en 1977 du Likoud, parti israélien de droite, « donnera lieu à une utilisation obsessionnelle de la Shoah pour asseoir la politique belliqueuse d’Israël » [2]. En d’autres termes, alors que le nazisme a montré à quels extrêmes peuvent nous conduire les nationalismes, il importe de se demander comment la Shoah a pu devenir le ciment d’un nouveau nationalisme israélien.

Ensuite, parmi les nombreux articles et interviews, les paroles prononcées à la télévision depuis Auschwitz par Maxime Steinberg pendant les cérémonies commémoratives ont été parmi celles qui aident à réfléchir. Il ne faut pas oublier, disait-il en substance, que pour leurs bourreaux, Juifs et judéo-bolcheviks allaient ensemble. Cet amalgame, entre Juifs et bolcheviks, alimentera la propagande antisémite.

À quoi servirait la mémoire si nous ne devions nous en servir dans le présent ? Peut-on se souvenir d’Auschwitz et rester indifférents aujourd’hui au racisme ? À tous les racismes. L’amalgame pervers opéré jadis entre Juifs et bolcheviks ne devrait-il pas aujourd’hui nous rendre vigilants à l’assimilation entre Islam et terrorisme ? Certes, Ben Laden, ses disciples et nombre de terroristes sont bien musulmans. Trotsky, Kamenev, Zinoviev, Sverdlov, Radek et nombre de leurs camarades (assassinés d’ailleurs par la suite par Staline) n’étaient-ils pas juifs ?

Si le génocide avait hâté, à sa fondation, la reconnaissance de l’État d’Israël, le projet sioniste est néanmoins une invention politique du XIXe siècle. « Israël n’est pas, suivant l’historienne Esther Benbassa, une réponse à Auschwitz ».

Le racisme commence dans la naturalisation des différences réelles ou imaginaires. Il se construit ensuite par des amalgames et se nourrit des nationalismes. La commémoration du génocide doit nous rappeler la nécessité, l’urgence, mais aussi la difficulté et les nombreux écueils de la lutte contre le racisme.

[1] Libération, 4 février 2005

[2] L’histoire, n°294, janvier 2005