LE THÈME

Un long chemin de croix

Claude DEBRULLE

Les tentatives n’ont pas manqué, mais ont chaque fois échoué. En 50 ans, les chrétiens de gauche n’ont pas réussi à exister de manière constante sur le plan politique. Par contre, au gré des années et des alliances, la stratégie est restée la même : obliger le Parti socialiste à regarder sur sa gauche.

Pour vous, tout a donc commencé dans les années septante…

Un peu avant. Dans les années 1960-65, il existait un syndicalisme étudiant très fort, à travers le Mouvement des étudiants universitaires belges d’expressoin française, le Mubef. Une des batailles importantes du Mubef s’était structurée sur le présalaire pour tous les étudiants. Cette revendication visait à ouvrir les portes de l’université à tous les étudiants, quelle que soit leur origine sociale. Une partie des syndicalistes étudiants engagés dans ce mouvement s’est ainsi tournée vers le Mouvement ouvrier chrétien (Moc) en promouvant la création de l’Isco (Institut supérieur de culture ouvrière). Ses fondateurs, Emile Creuz et Max Bastin, puiseront à l’UCL certains futurs animateurs « chrétiens » de l’institut. Cette génération d’étudiants assurera leur filiation avec le Moc.

Il ne faut pas négliger qu’à cette époque, à l’exception de quelques uns, toute la structure du Moc est directement impliqué dans le PSC. C’est ainsi que le président du Moc, Victor Michel, siègeait au bureau directeur du PSC. Dans les années 1960-72, tout permanent syndical ou des mutuelles ainsi que le personnel du Moc qui manifestait toute velléité de non-alignement au PSC etait sérieusement blâmé, sinon menacé !

"Pour mener des politiques de gauche, face à un PS incontournable, il faut créer à côté du PS, sur sa gauche, une force politique représentative, y compris sur le plan électoral."

Il fallait donc une structure pour assurer l’expression, l’existence et le respect des chrétiens de gauche. C’est une des raisons de la création du GPTC, le Groupe politique des travailleurs chrétiens. Ce regroupement leur permettait aussi de créer une force de gauche au sein d’une structure de rassemblement, l’Union démocratique et progressiste (UDP) associant un parti très structuré – le Parti communiste – et des personnalités progressistes. Cette volonté de regroupement s’est traduite, en 1975, par la publication du petit « livre rouge », manifeste du GPTC exprimant ses valeurs, ses options et sa stratégie politique [1].

Cette stratégie est une constante que l’on retrouve à différents moments dans la démarche unitaire des chrétiens de gauche. Pour mener des politiques de gauche, face à un PS incontournable, il faut créer à côté du PS, sur sa gauche, une force politique représentative, y compris sur le plan électoral, avec qui il puisse construire des alliances.

Ainsi à Mons et dans le Borinage, l’alliance entre les différentes gauches au sein de l’UDP, où le PC dirigé par le sénateur René Noël est très présent, connaîtra un important succès électoral qui débouchera sur la mise en oeuvre d’une politique de gauche. À Liège, par contre, c’est tout autre chose. La direction du PC, très alignée sur l’Union soviétique, refuse toute alliance avec les chrétiens de gauche, cette alliance étant perçue comme un rapprochement contre-nature. Plus tard, en 1976, estimant que les accords avec les chrétiens de gauche ne produisent pas de résultats concluants, le PC national abandonnera cette stratégie d’alliance.

Ce qui n’empêche pas le GPTC, structuré, de continuer son combat pour le pluralisme politique à l’intérieur du Moc afin de l’engager dans un positionnement politique situé à gauche. C’est à cette époque que le GPTC commence à être reconnu comme un facteur politique non négligeable au sein du Moc.

Des dirigeants syndicalistes et mutuellistes rejoignent le GPTC. En 1972, le Conseil central du Moc reconnaît le pluralisme politique au sein du mouvement, mais encore limité à la démocratie chrétienne du PSC, au Rassemblement wallon et au FDF. C’est, dans ce nouveau contexte, que naît le Map [2]–GPTC. Cette double appellation venant du fait qu’il restait un courant majoritaire de militants qui ne voulait pas abandonner l’étiquette chrétienne.

Cette nouvelle structure répond à deux logiques. Celle d’un fonctionnement de parti, le GPTC, et celle d’un mouvement d’éducation permanente, le Map. Une identité bicéphale que l’on retrouvera aussi à Écolo…

Tout à fait. Et c’est dans ce cadre-là qu’intervient le rapprochement avec le Rassemblement wallon entre 1978 et 1981. Comme la droite du RW (Jean Gol, Etienne Knoops…) est partie au PRL et que le président du RW, Paul-Henri Gendebien, est un adepte du « rassemblement des forces progressistes », pourquoi ne pas imaginer une négociation stratégique entre le RW et le Map-GPTC ? Le RW cherchait par ailleurs à élargir sa base électorale.

À cette époque, le Map-GPTC compte à peine quelques centaines de militants. Ce n’est donc pas un mouvement de masse. Mais, par rapport au Moc et à sa capacité présumée, il apparaît comme un partenaire suffisamment intéressant.

De telle sorte qu’en 1978 au congrès du RW à Namur figure à la tribune Raymond Coumont [3] comme représentant du Map-GPTC. Le Map-GPTC et le RW se présenteront donc ensemble aux élections législatives de 1981 mais dans un contexte qui avait, en très peu de temps, dégénéré au sein même du Rassemblement wallon, et qui conduira ce parti à la déconfiture électorale.

En effet, avant ces élections de 1981, le FDF, trouvant le RW trop à gauche, crée des sections FDF dans le Brabant wallon et conteste la ligne politique de Paul-Henri Gendebien ailleurs en Wallonie. C’est le conflit entre, d’une part, ce dernier et, d’autre part, Antoinette Spaak, Lucien Outers et François Persoons. En 1980, à Mons, un congrès du RW scellera définitivement le différend entre le RW et le FDF. Cette scission entre le RW et le FDF aura des conséquences catastrophiques pour le RW. La conséquence directe pour le Map-GPTC qui avait cru trouver un partenaire fiable, c’est qu’à son tour, il se délite de l’intérieur.

“A-t-il été opportun, pour les chrétiens de gauche, de passer vingt ou vingt-cinq ans à essayer de construire une force politique représentative ?”

La séparation entre le Map-GPTC et le RW conduira, en 1982, à la naissance de SeP (Solidarité et Participation). Jeanine Wynants, présidente du Moc à cette époque, s’engage dans une démarche qui vise à confirmer au Moc le pluralisme politique, l’aile droite du PSC ayant trop de poids au sein de ce parti. Elle estime qu’on ne peut négliger le potentiel militant au sein du Moc. Ainsi nait SeP qui, au départ, n’est pas un parti, mais un mouvement politique. Un mouvement beaucoup plus large que le Map, avec des assemblées nombreuses et dynamiques. Mais le débat sur la stratégie reprend vite le dessus : reste-t-on un mouvement ou devient-on un parti à vocation électorale ? Des votes militants interviennent en faveur de la création d’un parti. Opposés à cette stratégie, les principaux dirigeants du Moc, de la CSC et de la Mutualité quittent alors SeP.

Dorénavant, pour SeP, l’enjeu consiste à s’élargir au-delà du Moc, en s’ouvrant à la gauche fédéraliste socialiste ou écologiste.

Face à la nouvelle échéance électorale de 1985, le nouveau parti est confronté à un choix majeur : se présenter seul ou chercher des alliances ? Très vite, Écolo ferme la porte à toute stratégie d’alliance. Je propose donc au bureau de SeP d’engager des discussions avec ce qui reste du RW et, en particulier, avec son président, Henri Mordant. Le RW n’a plus alors l’ampleur qu’il avait quelques années plus tôt, mais nous sommes quelques-uns à penser qu’il subsiste un électorat disponible, pour peu qu’on combine le « rouge », le « vert » et le coq wallon. Comme responsable de SeP, je négocie un accord structuré entre SeP et le RW. Par exemple, dans l’arrondissement de Liège, j’obtiens un accord de principe sur deux têtes de liste : Jeanine Wynants, ancienne présidente de Vie féminine et du Moc et Henri Mordant, président du RW et brillant journaliste à la RTBF, auraient conduit les listes de la Chambre et du Sénat. Mais, à tort à mon sens, le Conseil fédéral de SeP refuse cette alliance à une large majorité. Certains préféraient continuer à rêver d’une alliance avec Écolo, d’autres voulaient se présenter seuls. C’est alors que je démissionne du Bureau de SeP, persuadé de l’échec électoral qui suivra la décision de constituer seul une liste électorale. De fait, seul, SeP ne pouvait se débarrasser de son étiquette Moc et était incapable de déborder d’une base électorale trop étroite.

Les résultats électoraux de 1985 sont effectivement très mauvais. Aucun élu et à peine 1,6% d’électorat au niveau fédéral. Le réveil est sinistre au sein de SeP. La démonstration était faite qu’électoralement, on ne perçait pas. Les militants et cadres de SeP se retrouvent alors massivement à Écolo, quelques-uns au PS, d’autres encore au CDH. Quelques uns, enfin, arrêtent à cette date tout militantisme politique.

Une situation qui perdure jusqu’aujourd’hui. Il y a des individus disséminés ici et là dans différents partis, mais il n’existe plus de structure politique « chrétiens de gauche ».

C’est exact. D’où cette question de stratégie, à laquelle l’histoire a répondu pour nous : au-delà de la structuration qu’ils peuvent représenter au sein d’un mouvement comme le Moc, a-t-il été opportun, pour les chrétiens de gauche, de passer vingt ou vingt-cinq ans à essayer de construire une force politique représentative ? N’aurait-il pas été plus pertinent, en termes d’efficacité politique, d’entrer, à titre individuel, au PS, afin de tenter de créer un rapport de force de gauche à l’intérieur même de ce parti ? Je le dis à titre individuel, parce qu’à l’époque, le PS n’était pas disposé à accueillir en tant que tel un groupe politique structuré de militants chrétiens de gauche !

Pour conclure, comment définiriez-vous l’identité chrétienne ? Y a-t-il une spécificité des chrétiens de gauche par rapport aux socialistes de gauche ?

Je parlerais de la conscience de partager un certain nombre de valeurs « chrétiennes » au sens le plus large du terme. Il s’agit d’une espèce de communauté de références idéologiques, religieuses, culturelles et d’appartenance sociale spécifique, qui faisait qu’on ne se retrouvait pas à la FGTB, ni à la mutualité socialiste, ni au PS. Et puis, je pense aussi que la militance chrétienne de gauche avait un comportement spécifique privilégiant la démarche collective et le désintéressement personnel. Enfin, pour pas mal de membres, cela avait du sens de dire : « On est des chrétiens et c’est en tant que tels qu’on s’engage en politique ». ■

Propos recueillis par Anne-Françoise Theunissen, avec l’aide de Jérémie Detober.

[1] En 15 pages de textes serrés, ce livre traitait du rôle de la lutte des classes, du modèle autogestionnaire de la société, des pièges du capitalisme et du regroupement de toutes les forces progressistes.

[2] Mouvement d’animation politique

[3] Ndlr : secrétaire de la régionale CSC du Brabant wallon, Raymond Coumont est alors la figure de proue d’une nouvelle radicalisation ouvrière autour du thème de l’autogestion. Il est aujourd’hui secrétaire général de la CNE (la centrale des employés de la CSC).