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LE THÈME

Les démocrates chrétiens et la gauche dans le temps

Pascal DELWIT

A une exception près, ce n’est qu’au début des années septante qu’est apparue une gauche chrétienne structurée. Fortement influencée par les évolutions sociales et philosophiques de l’époque (guerre scolaire, grandes grèves de 60-61, Vatican II), celle-ci n’a jamais vraiment « décollé » dans le paysage politique. En 2005, elle n’en reste pas moins courtisée de toutes parts.

La chose est aujourd’hui largement connue. La Belgique est un pays complexe traversé par plusieurs clivages historiques qui s’entrecroisent : le clivage philosophique (catholiques/laïques), le clivage idéologique (gauche/droite) et le clivage linguistique (Flamands/francophones).

“Toutes les tentatives d’édifier des organisations politiques démocrates chrétiennes autonomes se sont soldées par des échecs.”

Une grande partie des partis et des organisations sociales qui se sont développés dans notre pays sont historiquement nés sur un versant de ce clivage et se sont positionnés par rapport aux différentes lignes de fracture dans le temps [1]. Alors que les libéraux sont nés sur le versant « laïque », le parti catholique est né sur son versant opposé. Du début de l’indépendance de la Belgique à la fin du XIXe siècle, le débat philosophique a été le cœur des confrontations dans la vie politique, sociale et culturelle, avec une problématique emblématique : la question de l’enseignement.

Sous la coupe de l’Église

À la fin du XIXe siècle, les questions sociale et flamande se développent et complexifient singulièrement la donne politico-sociale, d’autant que le droit de suffrage s’élargit progressivement : suffrage universel masculin tempéré par le vote plural en 1893, suffrage universel masculin en 1919, suffrage universel en 1948. Dans ce contexte, l’attitude du monde ouvrier catholique se décline longtemps dans un mélange de simplicité et complexité dans son rapport à la gauche, singulièrement socialiste.

La simplicité parcourt le positionnement démocrate chrétien jusqu’à la fin des années 1960-début 1970. Quand il y a lieu de se positionner, l’alignement est toujours d’essence philosophique. En d’autres termes un alignement sur les positions de l’Église, exprimées de manière explicite et implicite, et une posture intégrée dans le pilier catholique. Cet alignement intervient le plus souvent contre la gauche socialiste, épinglée comme anticléricale et révolutionnaire. Les organisations démocrates chrétiennes se créent d’ailleurs contre le mouvement socialiste et pour s’y opposer. Fondateur de la première organisation démocrate chrétienne – la Ligue démocratique belge – Arthur Verhaegen, constate en 1895 : « Si le cercle ouvrier... est excellent en lui-même, s’il a produit de bons résultats dans le passé, s’il en produit encore dans les localités demeurées très religieuses, il est incontestable que dans les régions industrielles où le socialisme a développé chez l’ouvrier l’esprit d’indépendance, les effectifs de ces associations ont fortement baissé, on remarquera même que les associés qui restent fidèles à leur cercle sont, en général ceux chez lesquels, l’esprit d’ouverture, d’initiative est le moins développé, et qu’assez souvent les travailleurs les plus remuants et les plus actifs vont au socialisme » [2].

Complexité dans la mesure, où plusieurs groupes et personnalités ont régulièrement contesté cet alignement philosophique. L’expérience daensiste et du Christene Volkspartij est là pour le rappeler au XIXe siècle. Pointons aussi la présentation de certaines listes démocrates chrétiennes contre le Bloc catholique dans la période de l’entre-deux-guerres et, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la tentative d’établissement de l’Union démocratique belge (UDB). D’inspiration démocrate chrétienne, elle fut aussi un essai de sortir du « moule catholique » [3]. Animée par des personnalités de sensibilité démocrate chrétienne, cette formation a participé, avant même d’avoir pris part à une quelconque élection, à un des rares gouvernements sans la participation du PSC-CVP. Toutefois, son existence fut rapidement écourtée après son insuccès électoral au scrutin de 1946. Si l’on doit constater l’échec structurel de toutes ces tentatives, elles n’en ont pas moins forcé le débat dans le monde catholique et influencé le cours et les choix de plusieurs organisations sociales et politiques de cette mouvance, singulièrement dans le monde syndical. Le premier programme d’après-guerre du Parti social chrétien – « Les chantiers sont ouverts, Quel sera l’architecte ? » – est indubitablement marqué d’une influence démocrate chrétienne et de la crainte de la possible attractivité de l’UDB.

Années soixante : le tournant

En Belgique, les années soixante attestent d’un certain tournant dans le rapport au clivage philosophique. Son expression est d’abord extérieure au monde des organisations sociales et politiques démocrates chrétiennes. Au plan politique, l’initiative revient d’abord au parti libéral, qui abandonne ses habits anticléricaux pour se draper dans la promotion première du libéralisme économique et l’ouverture philosophique [4]. À l’échelle électorale, elle intervient dans le chef d’un certain nombre d’électeurs catholiques. En 1961, en 1965 et en 1968, l’homogénéité du vote des catholiques de Belgique s’érode.

Un certain nombre d’électeurs catholiques optent pour des formations ouvertes aux chrétiens mais non étiquetées philosophiquement. En d’autres termes pour des partis transversaux, des organisations qui « traversent » le clivage philosophique, où coexistent croyants et non-croyants. À droite, cela concerne le nouveau PLP-PVV (Parti pour la Liberté et le Progrès – Partij voor Vrijheid en Vooruitgang). Au centre gauche, il en va ainsi pour les partis régionalistes – le Front démocratique des francophones (FDF), le Rassemblement wallon (RW) et la Volksunie – qui ont accueilli en leur sein des adhérents et des militants de sensibilités philosophiques différentes et ont récolté des suffrages d’électeurs agnostiques et croyants.

"La dynamique est restée inscrite dans un double dimension : des comportements électoraux moins homogènes qu’auparavant dans le chef d’électeurs catholiques et une transversabilité philosophique plus grande qu’auparavant."

Comment comprendre ce processus ? Plusieurs raisons sont à l’origine de ce mouvement, mais quatre d’entre elles prédominent.

1. La question royale et la guerre scolaire, qui ont polarisé le clivage philosophique, ont été « résolues ». La signature du pacte scolaire en 1959 a décrispé la tension et le conflit d’essence philosophique a ouvert un espace à de nouveaux comportements politiques et électoraux.

2. Cela est d’autant plus vrai qu’une nouvelle polarisation sur la question sociale (grèves de 1960-61) interpelle la solidarité de la communauté catholique et, surtout, une nouvelle polarisation linguistique. La scission de l’Université catholique de Louvain crée un profond traumatisme dans le monde catholique, brisé par le clivage linguistique.

3. La différenciation des comportements politiques et sociaux des catholiques tient aussi à l’ouverture des portes et du débat dans le monde catholique lui-même, à travers les travaux du Concile Vatican II.

4. Enfin, un processus de sécularisation est en marche. Certes, il n’est pas nouveau (surtout dans l’espace francophone), mais s’opère un éloignement progressif, sinon de la religion catholique, à tout le moins de l’institution ecclésiale et, plus généralement, de la pratique.

Des structures politiques propres…

On l’aura noté, le mouvement n’a pas été généré par une des organisations de démocrates chrétiens. En dépit de ces mutations, aucune organisation politique affectée d’un label démocrate chrétien n’a pu se développer en marge du PSC et du CVP désormais autonomes depuis 1968. Pourtant tout au long des années septante, quatre-vingts et nonante, certaines initiatives verront le jour.

Dans le Mouvement ouvrier chrétien a lieu un débat sur la place du courant démocrate chrétien dans la politique : dans le PSC – et à quelles conditions ? – ou comme parti indépendant. L’échec à obtenir une quote-part de 50% amènera le Conseil général du MOC, le 26 février 1972, à se prononcer « en faveur du pluralisme politique, permettant ainsi aux militants et aux responsables ouvriers chrétiens d’adhérer au parti de leur choix – outre le PSC, FDF, RW, PS, PC… sans plus craindre la moindre sanction, liée à un choix non orthodoxe » [5].

En février 1970, une organisation indépendante du PSC voit le jour : le Groupement politique des travailleurs chrétiens (GPTC). Animé par plusieurs personnalités originaires du Moc, il engage avec les communistes borains un dialogue et un combat commun, y compris électoral. À Mons, la liste de l’Union des progressistes (UDP) rassemble ces deux composantes et quelques personnalités indépendantes. Emmenée par le sénateur communiste René Noël, la liste est partie prenante au collège montois. Mais le GPTC ne parvient pas véritablement à dépasser le cadre borain et l’initiative est sans suite après l’échec aux élections communales de 1976.

En mars 1983, en désaccord avec la participation des sociaux chrétiens au gouvernement néolibéral Martens-Gol, plusieurs responsables de sensibilité démocrate chrétienne lancèrent, à l’initiative de Jeanine Wynants, un mouvement intitulé Solidarité et Participation (SeP). Sa transformation en organisation politique avait pour but de capter l’électorat et les acteurs démocrates chrétiens déçus de l’attitude sociale chrétienne dans le gouvernement Martens. À l’instar de toutes les autres, cette entreprise resta sans suite. Avec un peu moins de 32.000 suffrages, Solidarité et Participation n’arriva pas en 1985 à atteindre un seuil de crédibilité électorale suffisant pour décrocher des élus ou pérenniser l’entreprise.

Enfin, avant le scrutin du 13 juin 1999, le président du PS Philippe Busquin avait initié un groupement modeste, le Mouvement des progressistes chrétiens (MPC), visant à attirer l’attention d’électeurs et de cadres démocrates chrétiens. Sa constitution était construite autour de Michel Preud’homme et Jean Santacaterina, ancien chef de groupe PSC au conseil communal de Charleroi. Il ne survécut pas au calamiteux résultat des socialistes lors du scrutin.

Bref, toutes les tentatives d’édifier des organisations politiques démocrates chrétiennes autonomes se sont soldées par des échecs. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la même observation prévaut pour tous les essais à droite. Le parti libéral chrétien (PLC) fondé en octobre 1982, le Mouvement des citoyens pour le changement (MCC) mis sur pied par Gérard Deprez en 1997, ou les plus récents Chrétiens démocrates francophones (CDF) ont tous manqué leur ambition d’être un réceptacle alternatif sérieux d’un vote catholique en faveur d’une organisation « catholique » en marge du PSC ou de l’actuel Centre démocrate humaniste.

En d’autres termes, la dynamique est restée inscrite dans un double dimension : des comportements électoraux moins homogènes qu’auparavant dans le chef d’électeurs catholiques et une transversabilité philosophique plus grande qu’auparavant de certaines organisations politiques.

… à l’intégration dans des partis

Fin des années soixante et dans la décennie septante, ce sont surtout les partis régionalistes qui avaient bénéficié de l’apport d’un certain nombre de personnalités démocrates chrétiennes. Dans les années quatre-vingts, ce sont les partis verts – Écolo et Agalev, devenu Groen ! –, qui ont réussi à rassembler à l’interne et à l’externe, croyants et non-croyants. Écolo et Agalev ont chacun une « composante » démocrate chrétienne forte. La majeure partie des cadres d’Ecolo a d’ailleurs eu une socialisation dans le giron du monde éducatif chrétien [6].

Dans la période contemporaine, une évolution s’est produite dans le rapport au Parti socialiste. Le PS a compris que le pari était moins de créer en son sein ou à ses côtés un mouvement, un groupe ou une association de chrétiens de gauche que de pouvoir dans ses choix politiques mais plus encore dans sa pratique quotidienne faire en sorte que des chrétiens adhérents, sympathisants ou électeurs ne le vivent plus comme un parti, de gauche peut-être, mais surtout considéré comme encore très fermé à d’autres choix philosophiques que le militantisme laïque. Sous la présidence d’Elio Di Rupo, des pas ont été entrepris en ce sens au risque de parfois décontenancer certains acteurs du monde éducatif ou hospitalier, par exemple.

L’ouverture du PS s’est matérialisée symboliquement lors de certains débats des Ateliers du progrès. On a ainsi vu à la session « Repenser l’éducation », côte à côte à la tribune du PS, Régis Dohogne de la CSC, le chanoine Beauduin du Secrétariat de l’Enseignement général catholique, Henry Wittorski de l’Union des fédérations d’associations de parents de l’enseignement catholique et Marcel Crochet, recteur de l’Université catholique de Louvain !

L’avenir reste ouvert

Cette ouverture s’est matérialisée politiquement par la présence sur les listes socialistes, en 2003 et 2004, de personnalités démocrates chrétiennes et par la promotion au rang de ministre wallon de la Santé et de l’Action sociale de Christiane Vienne, ancienne Secrétaire du MOC en Hainaut occidental, grande fierté du président du PS : « L’ouverture aux chrétiens et aux croyants progressistes est réelle, fondamentale et irréversible : il ne s’agit pas d’une simple déclaration non suivie d’effets comme l’a fait l’un de mes prédécesseurs, Léo Collard. J’ai repris l’essentiel de son appel aux chrétiens mais je l’ai mis en œuvre : je suis le premier à l’avoir fait. Dans les cabinets ministériels socialistes, à de très hautes fonctions, on trouve des gens issus du Mouvement ouvrier chrétien : nous avons même, à la Région wallonne, une ministre issue du MOC, Christiane Vienne ! Ce que le CDH n’a pas réussi à faire… » [7].

Pérenniser et amplifier la démarche sans s’attirer plus qu’une certaine incompréhension et exaspération de soutiens traditionnels du PS est désormais l’ambition socialiste. Elle est rendue difficile par les errements actuels du PS, par le pôle d’attraction que représente encore Écolo pour une frange de démocrates chrétiens mais aussi par l’attrait retrouvé du CDH, relais (très) efficace pour les organisations sociales du monde chrétien dans son exercice du pouvoir en Régions bruxelloise et wallonne et en Communauté française.

[1] Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele (ed.), Les partis politiques en Belgique, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1997.

[2] R. Lewin, P. Joye, L’Eglise et le mouvement ouvrier en Belgique, Fondation Joseph Jacquemotte, 1967, 380 pages, p. 116.

[3] Wilfried Beerten, “L’Union démocratique belge, une expérience avortée”, in Marie-Thérèse Coenen, Serge Govaert (ed.), Le rassemblement des progressistes. 1944-1976, De Boeck Université, 1999.

[4] Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele, « Partis et systèmes de paris en Belgique. 1830-1898 », in Pascal Delwit, Jean-Michel De Waele, Paul Magnette (ed.), Gouverner la Belgique. Clivages et compromis dans une société complexe, Presses universitaires de France, 1999.

[5] « Entretien avec trois animateurs de Solidarité et Participation », Les cahiers marxistes, Juin 1983, n° 115, p. 10.

[6] Pascal Delwit, Benoit Hellings et Emilie Van Haute, « Les cadres intermédiaires du parti socialiste et d’Écolo. Profils, comportements et positionnements », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2003, n° 1801-1802.

[7] La Libre Belgique, 14 mars 2005.