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IDÉES

Représentation politique des femmes : identité ou intérêt ?

Gabriel PEREIRA
Chercheur en thèse à l’Université d’Oxford

Il n’y a pas d’identité féminine unique et essentielle. Il existe par contre bien des intérêts spécifiques aux femmes. Ce sont ces intérêts, et non les femmes, qui doivent être mieux représentés dans la sphère politique.

Au cours des dernières décennies, les droits politiques des femmes ont été reconnus dans la plupart des démocraties modernes et des politiques anti-discriminatoires ont permis d’atteindre un niveau plus élevé de présence féminine dans la fonction publique. Toutes ces mesures reposent sur le constat que les femmes sont sous-représentées.

Ce constat ne va pas cependant sans poser de sérieux problèmes. Ainsi, il n’est pas évident de savoir dans quelles circonstances les femmes doivent être considérées comme politiquement sous-représentées.Je me propose de présenter ici ce que signifie la sous-représentation politique des femmes en partant d’une théorie substantive de la représentation (par opposition à l’approche classique, dite descriptive) et de démontrer que cette affirmation repose sur des considérations empiriques.

J’exposerai d’abord les raisons pour lesquelles une théorie de la représentation descriptive ne peut être appréhendée comme une théorie générale de la représentation. Nous verrons que parmi ces raisons, une telle théorie implique de saisir une identité féminine unique et essentielle, ce qui s’avère pour le moins problématique. En revanche, dans un second temps, j’avancerai, qu’il est possible d’identifier des intérêts spécifiques aux femmes, à défaut d’une identité unique. L’argument de la sous-représentation politique des femmes doit alors trouver à se fonder sur une théorie de la représentation substantive, laquelle dépend d’observations empiriques nous conduisant à déplacer notre regard : plus que le nombre, l’enjeu est alors d’identifier quels sont les intérêts particuliers des femmes et de mettre en évidence le fait que ce sont eux qui sont ou non représentés dans le processus politique.

Plus que le nombre, l’enjeu est alors d’identifier quels sont les intérêts particuliers des femmes et de mettre en évidence le fait que ce sont eux qui sont ou non représentés.

En effet, c’est uniquement en montrant qu’il existe un lien empirique entre « sous-représentation des intérêts des femmes » et une situation d’exclusion et de discrimination que l’on peut saisir les implications normatives de la sous-représentation en général. Il faut à ce titre comprendre le terme « normatif » comme renvoyant à la théorie normative, laquelle cherche à déterminer ce qui, dans la société, est bien ou mal, désirable ou indésirable, juste ou injuste. En d’autres mots, il s’agira de montrer en quoi la sous-représentation des femmes est socialement injuste et indésirable du point de vue politique non pas simplement parce qu’elles sont moins nombreuses en politique mais aussi et surtout parce que les intérêts divers des diverses catégories de femmes sont insuffisamment pris en compte.

À la recherche d’une théorie plausible de la représentation

Dans la littérature sur la représentation, certains avancent que les institutions politiques représentatives, en particulier le parlement, devaient refléter les spécificités des différents groupes de la société. Par conséquent, la composition du parlement d’un pays où cohabitent différents groupes ethniques devrait refléter la composition ethnique du pays et inclure des représentants de chacun de ces groupes.

Cette approche, appelée « représentation en miroir » ou « descriptive » met l’accent sur les caractéristiques spécifiques personnelles des représentants, présupposant qu’il y a correspondance entre élus et électeurs, et donc que les intérêts de groupes différents doivent être représentés dans le processus politique. Cette théorie est basée sur l’idée qu’il est nécessaire de partager certaines expériences et caractéristiques pour comprendre pleinement les besoins et les intérêts des uns et des autres. Dans le cas des femmes, déterminer si celles-ci sont politiquement sous-représentées procède d’une analyse purement empirique : si les femmes sont présentes dans les institutions élues dans la même proportion qu’elles sont présentes dans l’ensemble de la population, il serait dès lors erroné de prétendre qu’elles sont sous-représentées politiquement.

Si cette théorie peut sembler pertinente, certains la considèrent insuffisante pour rendre compte du phénomène de représentation politique. Ils soulignent qu’affirmer que seuls des individus d’un groupe peuvent légitimement représenter les intérêts des membres de ce groupe offre une excuse facile à ceux qui ne sont pas membres dudit groupe pour ignorer les intérêts de ses membres ou pour faire en sorte qu’il ne soit pas représenté. Bref, cette théorie risquerait de balkaniser la politique en encourageant les citoyens à se fixer sur les différences qui les divisent [1].

Par ailleurs, si l’on accepte que seules des femmes peuvent parler pour les femmes, cela signifie qu’il faut présumer l’existence d’une identité féminine intrinsèque. Or, les femmes ne sont pas nécessairement d’accord sur l’existence de cette identité. Appartenant à des religions, des classes sociales ou des idéologies différentes, elles ont des priorités et des préoccupations diverses. Les divergences d’intérêts peuvent être nombreuses : des femmes blanches de la classe moyenne ne peuvent pas représenter des femmes indigènes ou des femmes de la classe ouvrière ne peuvent pas être représentées par des femmes exerçant une profession libérale ou des femmes d’affaires. Dans un contexte de pluralité d’intérêts parmi les femmes, si seules des caractéristiques personnelles comptent dans la représentation, il devient presque impossible de définir quand des femmes sont légitimement représentées par des femmes [2] .

Si l’on accepte que seules des femmes peuvent parler pour les femmes, cela signifie qu’il faut présumer l’existence d’une identité féminine intrinsèque.

Ces arguments démontrent que la théorie de la représentation descriptive ne peut expliquer le phénomène de représentation politique puisqu’elle met en cause la possibilité même de représentation [3]. Aussi faut-il à mon sens rejeter cette théorie à titre de théorie générale de la représentation. La conserver en effet comme un outil permettant d’introduire les intérêts de groupes spécifiques dans le processus politique dans certaines circonstances d’exclusion restant pertinent [4]. De plus, même si une sous-représentation au sens descriptif ne suffit pas à alléguer une sous-représentation politique [5], elle représente un indice important d’une forme de discrimination potentielle.

Mais pour analyser en toute généralité la représentation politique, une autre approche peut être privilégiée : la théorie de la représentation substantive d’Hanna Pitkin. Ici, c’est l’interaction entre personnalité des représentants et du comportement qu’ils vont adopter qui est mis en avant. Plus précisément, cette approche évalue le travail de ces derniers à l’aune de la concordance entre les résultats qu’ils obtiennent et ce pourquoi ils ont été élus. Ce qui importe, ce ne sont pas les caractéristiques personnelles, mais la « substance » de leur travail, leurs actions en faveur de leurs électeurs [6]. Pour chacun d’entre eux, ce qui compte est de pouvoir répondre à la question de savoir si « mes intérêts sont représentés » [7]. À cet égard, la représentation politique d’un groupe, disons un groupe autochtone, n’est pas la conséquence mécanique de la présence d’un des leurs au parlement, mais dépend de la représentation correcte de leurs intérêts par l’un ou l’autre élu [8].

C’est dans le cadre de cette théorie que l’affirmation de la sous-représentation des femmes prend tout son sens. Il ne suffit pas de dire que, puisqu’il y a un niveau élevé de femmes dans les fonctions publiques, elles sont représentées politiquement. Car ici il n’y a pas une identité féminine essentielle mais une diversité d’identités au sein de la population féminine. C’est pourquoi la présence de représentants de sexe féminin ne garantit pas nécessairement une représentation politique. Ce qui importe en matière de représentation des femmes, c’est de savoir si les intérêts des différentes catégories de femmes sont représentés dans le processus politique.

Ceci exige naturellement que soit clarifié ce qu’il faut entendre par intérêts des femmes, l’enjeu étant ici de résoudre la contradiction suivante : s’il n’y a pas une identité féminine essentielle, comment savoir quels sont les intérêts des femmes ?

Y a-t-il des intérêts spécifiques aux femmes ?

Ce que j’entends quand j’affirme qu’il n’existe pas une identité féminine essentielle, c’est que les femmes sont animées de priorités et de fins politiques extrêmement diverses [9]. Dans les termes de Sapiro [10], il est très peu probable que les femmes en tant que groupe soient dotées d’une caractéristique unique pertinente politiquement. Cela ne veut pourtant pas dire qu’on ne peut identifier certains intérêts féminins, du moment qu’il ne s’agit pas d’affirmer qu’il existe un intérêt unifié et homogène chez toutes les femmes mais plutôt de constater des différences entre intérêts masculins et féminins [11]. Ce qu’il faut souligner ici c’est que même si les femmes ne s’accordent pas sur certains points, ceux-ci gardent cependant un caractère de genre. Par exemple, comme l’a noté Phillips [12], le simple fait que les femmes ne sont pas toutes d’accord au sujet de l’avortement ne rend pas sa légalisation un sujet d’intérêt égal pour les hommes et les femmes.

Il peut exister des différences d’intérêts entre hommes et femmes parce que les femmes sont plus concernées par certains problèmes que les hommes ou parce que, quel que soit leur degré d’implication pour des problèmes donnés, elles ont un point de vue spécifique d’où peuvent être déduits leurs intérêts, quand bien même ces intérêts sont différents [13]. L’existence de ces intérêts différents peut être liée aux problèmes, rôles et positions spécifiques qui affectent les femmes dans des contextes sociaux, politiques et culturels distincts. Par exemple, dans une société où l’éducation des femmes est traditionnellement négligée, les préoccupations de ces dernières concernant les politiques publiques d’éducation seront sûrement différentes de celles des femmes de pays occidentaux au sein desquels une part importante de la population féminine a accès à l’école.

Il est très peu probable que les femmes en tant que groupe soient dotées d’une caractéristique unique pertinente politiquement.

Il est important de noter que l’existence d’intérêts différents chez les femmes pour des problèmes particuliers ne signifie pas que les femmes aient le monopole sur ces problèmes. Il se peut fort bien que certains intérêts féminins coïncidents avec ceux de certains groupes d’hommes et donc que des hommes puissent s’en faire les ardents défenseurs. Il ne s’agit pas non plus de réifier le clivage des genres. Par exemple, la revendication de meilleurs salaires pour les femmes peut rencontrer des exigences semblables formulées par les syndicats, lesquels sont pourtant toujours aujourd’hui relativement phallocrates. Enfin, mon affirmation que les hommes et les femmes ont des intérêts divergents ne signifie pas que toutes les femmes ont conscience de ces intérêts et de ces divergences. En effet, bien souvent, ces différences ne sont pas apparentes pour toutes les femmes parce que leur sous-représentation politique est une conséquence d’une discrimination structurelle qui ne permet pas l’articulation de ces différences.

Pour résumer, bien qu’il n’existe pas une identité féminine essentielle, il est possible d’identifier des intérêts spécifiques qui concernent davantage les femmes que les hommes. Si ces intérêts ne sont pas correctement représentés par les institutions représentatives d’une société donnée, on peut affirmer que les femmes sont sous-représentées politiquement. Qu’est-ce que cela implique ? Je propose maintenant de montrer que, dans certaines circonstances, l’affirmation que les femmes (ou tout autre groupe) sont sous-représentées peut avoir d’importantes implications normatives.

Sous-représentation et conséquences normatives

J’ai montré que pour prétendre qu’un groupe d’individus est sous-représenté politiquement, il est nécessaire d’identifier leurs intérêts puis de vérifier s’ils sont pris en considération dans l’arène politique. Peu importe que dans certaines circonstances ces intérêts aient été écartés du processus politique et que ces individus rencontrent des obstacles juridiques, sociaux ou politiques pour faire valoir leurs intérêts sur la scène politique. Il serait donc légitime que des Boliviens de sexe masculin des classes supérieures prétendent être actuellement sous-représentés dans leur pays parce qu’un gouvernement démocratiquement élu par la population indigène ne met pas les questions qui les intéressent à son ordre du jour. Dans ce cas précis, nous avons affaire à une sous-présentation que je qualifierai de « douce ». Elle n’a pas d’importance normative dans la théorie politique puisque l’existence de groupes qui se voient écartés du gouvernement ou dont les intérêts sont ignorés est un aspect légitime de la politique. Aux exigences de ces Boliviens privilégiés, la démocratie et la théorie politique doivent répondre : « Utilisez les moyens institutionnels pour entrer en compétition dans l’arène politique et faire entendre vos intérêts ».

Il se peut cependant que cette réponse ne soit pas adéquate pour un groupe donné parce que ses intérêts sont écartés de la scène politique par suite d’une discrimination structurelle et/ou d’une oppression. Comme l’a noté [14], le désavantage systémique et les barrières dans le domaine politique rendent impossible que les intérêts d’un groupe donné soient effectivement représentés.

La sous-représentation politique devient un concept « fort » dans la mesure où il implique que des obstacles sociaux, politiques et/ou juridiques ne permettent pas que certains intérêts, dans ce cas-ci ceux des femmes, soient traités sur la scène politique.

Ici le concept « fort » de sous-représentation politique a de très importantes implications normatives. En effet, pour inverser l’exclusion structurelle des femmes, il faut bien plus que les instruments institutionnels traditionnels. La démocratie doit offrir une réponse différente aux femmes sous-représentées : une politique de discrimination positive pour mettre fin à l’oppression et à l’exclusion structurelles. Comme le dit Young [15], cette réponse implique de mettre en œuvre des mesures institutionnelles garantissant la reconnaissance explicite des groupes opprimés [16].

Dans cet article, j’ai soutenu que l’affirmation que les femmes sont sous-représentées doit être fondée sur une théorie de la représentation substantive plutôt que descriptive. Comme nous l’avons vu, cette approche dépend de considérations empiriques. Bien qu’il n’y ait pas une identité féminine unique et essentielle, il est possible d’identifier des intérêts spécifiques aux femmes distincts de ceux du sexe masculin. Et c’est eux qu’il importe de « représenter ». Mais la difficulté ne s’arrête pas là. Car ces intérêts distinctifs résultent des problèmes inhérents aux rôles et des positions qu’occupent les femmes dans une société donnée.

De plus, j’ai avancé que l’affirmation de sous-représentation politique des femmes conduit à des implications normatives si le manque de représentation est une conséquence de désavantages systémiques et de barrières au sein du processus politique qui rendent impossible une représentation effective d’un groupe spécifique. C’est indéniablement le cas des femmes, contrairement à d’autres groupes mis de côté par le jeu démocratique. Ce qui compte dès lors, d’un point de vue normatif, ce n’est pas seulement que les intérêts des femmes soient sous-représentés, mais aussi d’avoir une conception forte de cette sous-représentation qui induise d’intervenir directement sur les obstacles sociaux politiques et/ou juridiques qui en sont la cause.

Traduction : Christine Pagnoulle (avec Bruno Frère et Sophie Heine)

Mots Clés : Féminisme

[1] A. Phillips, The Politics of Presence : The political Representation of Gender, Ethnicity and Race, Oxford, Clarendon Press, 1995, p. 22.

[2] A. Phillips, op. cit..

[3] W. Kymlicka, Multicultural citizenship : a liberal theory ofminority rights, Oxford, Clarendon, 1995.

[4] A. Phillips et W. Kymlicka, idem.

[5] A. Phillips, op. cit., p. 39.

[6] H. Pitkin, The Concept of Representation, Berkeley, University of California Press, 1967.

[7] V. Sapiro, “When are Interests Interesting ? The Problem ofPolitical Representation of Women”, A. Phillips (ed.) Feminism and Politics, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 164.

[8] Rappelons-nous que dans certaines circonstances, comme l’a très bien souligné Anne Phillips, une représentation substantive dépend de l’interaction entre la personnalité des représentants et du comportement qu’ils vont adopter.

[9] A. Phillips, op. cit..

[10] V. Sapiro, op. cit., p. 164.

[11] A. Phillips, op. cit..

[12] A. Phillips, op. cit., p. 68.

[13] V. Sapiro, op. cit..

[14] Kymlicka W. Kymlicka, op. cit., p. 141.

[15] I. Young, Justice and the politics of difference, Princeton, N.J, Princeton University Press, 1990.

[16] Que des femmes supplémentaires soient au parlement ne conduit pas nécessairement à ce type de mesures politiques. Que leurs intérêts de groupe opprimé y soient représentés bien (ndlr).