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LE THÈME

Le patrimoine entre poussière et commerce [introduction]

À l’occasion du dossier de Politique consacré au Congo pour les 50 ans de l’indépendance (n° 65 de juin 2010), un article consacré au musée de Tervuren avait jeté une lumière crue sur les évolutions hésitantes d’un musée colonial, sans pour autant prendre en compte l’influence de notre débat institutionnel sur l’avenir des collections ou le statu quo qu’il entraînait dans la gestion des musées. Par ailleurs, la polémique culturelle de l’été 2010 a opposé plusieurs intervenants dans la succession au poste de la direction des musées du Cinquantenaire [1]. Elle ne pouvait manquer de retenir notre attention car c’est à un véritable débat sur nos choix culturels, politiques et économiques qu’on assiste via les querelles muséales. En cette matière, le vent précurseur souffle souvent depuis Paris ; la bataille homérique qui a opposé les partisans du Musée de l’Homme à ceux du Musée du Quai Branly a nourri notre réflexion, par l’éclairage qu’elle jetait sur une discipline méconnue et qu’on aurait naïvement pensée éloignée des contingences politiques : la muséologie.

Mais notre débat se pare de couleurs locales, en période de recherche intensive d’un compromis fédéral, les arbitrages institutionnels se font au prix de concessions (et non de véritables stratégies), lourdes de conséquences dans ce domaine. Le « tout à l’économique », tendance lourde dans la question muséale, implique des choix que la collectivité paie à court et moyen terme sans être certaine des retours qu’elle en tirera à long terme, pas plus en matière économique que scientifique. Aux musées on assigne successivement des missions qui s’empilent sans nécessairement se compléter : protection, préservation, acquisition, transmission et étude du patrimoine sont ses fonctions classiques liées à son statut de service public.

Depuis les années soixante et le développement de la société de loisirs, le musée est convoqué, instrumentalisé diront d’aucuns, au service d’une politique économique, voire d’intérêts privés.

Mais depuis les années soixante et le développement de la société de loisirs, le musée est convoqué, instrumentalisé diront d’aucuns, au service d’une politique économique, voire d’intérêts privés. Ces mutations, notamment de l’engagement financier public, sans lui enlever ses missions traditionnelles, le mettent face à des choix cornéliens que ses moyens financiers ne lui permettent pas d’assumer : la tentation est grande alors de « valoriser » les collections dans le sens vénal du terme : la question de la marchandisation des œuvres d’art et de l’inaliénabilité des collections publiques est partout en débat, André Gob nous l’indique et nous met en garde contre ses dangers. Mais la question est plus large qu’il n’y paraît de prime abord et ne se limite pas à la vente d’œuvres d’art. Gratia Pungu relève que le fait de considérer un musée, non comme un service public, mais comme un outil au service de l’économie, relève de la même logique.

La question des musées, quoique faisant rarement la une, est chez nous autant qu’ailleurs intensément politique ; c’est loin d’être neuf, André Gob encore nous rappelle que l’utilisation politique non seulement signe la naissance du musée moderne dès la Révolution française, mais ne cesse de l’habiter chez nous, en France et partout ailleurs ; Olivier Paye nous en fait une démonstration inquiétante en poussant un véritable cri d’alarme à propos du Jardin Botanique, de ses collections et de son partage éventuel : il entrevoit le sacrifice d’un potentiel scientifique exceptionnel auquel il s’oppose avec l’énergie du désespoir. Philippe Mettens et Didier Viviers nous livrent leur vision, dissemblable, de l’avenir des collections du Musée du Cinquantenaire ; à travers elle c’est à un choix cornélien entre option universaliste du musée ou identitaire et managériale qu’on assiste. C’est dans ces interviews qu’on perçoit le mieux le dilemme actuel qui se pose au conservateur ; confronté à une baisse des dotations publiques, ou à leur insuffisance, sommé parfois non seulement d’être rentable mais de contribuer au rayonnement politique et économique d’une région, le musée est écartelé entre ses différentes missions.

À côté des opérateurs culturels internationaux bien connus comme l’Unesco, les dernières décennies ont vu les opérateurs économiques disposer d’une forte influence. Les communautés européennes d’abord, les institutions managériales, de bonne gouvernance, ensuite, dont l’OCDE, ne sont pas en reste ; peu à peu le manager s’est glissé, à la place ou aux côtés du conservateur ; et cette innovation n’est pas sans conséquence : l’économie touristique s’empare de la culture et donc des musées : Treignes, le village des musées de l’entité rurale de Viroinval, en est un cas d’école. Quelque vingt ans après le lancement du projet réunissant musées publics, privés et antennes locales des universités, quel enseignement tirer de cette expérience ? Le village culturel, niché au creux d’une vieille région industrielle a-t-il permis ou participé à la reconversion de celle-ci ? Pierre Cattelain et Claire Bellier nous en dressent un bilan ; conservateurs de ce petit patrimoine rural, ils nous décrivent sans fard un quart de siècle d’expérimentation culturelle.

Pas de musée, sans patrimoine, pas de transmission sans volonté, fut-elle subliminale, de mettre en avant une identité ; c’est là, en filigranes, la raison lancinante qui souvent justifie l’existence du musée. Patrimoine de la Nation, il encense ses victoires militaires, ses succès coloniaux, ses acquis scientifiques, ses réussites économiques en un mot ses spécificités, son identité ou du moins, celle qui politiquement est au goût du jour. Anne Morelli, analysant les promesses, non tenues, de création d’un musée de l’immigration à Bruxelles nous le rappelle : malgré de beaux engagements, ce projet de musée est aujourd’hui au point mort ; les récentes assises de l’interculturalité en ont déploré l’abandon et souhaité que le projet renaisse sans trop d’écho jusqu’ici. Dans le même temps qu’on nous vend de manière insistante de « nouveaux musées », d’autres choix passent à la trappe : le Musée de l’Immigration mais aussi, de façon plus feutrée, le Musée Constantin Meunier, dont la fermeture partielle, provoque l’ire justifiée de citoyens. Tous ces choix, nécessitent aussi le débat, toute cette politique mérite vraiment d’être durable.

Ce dossier a été coordonné par Gratia Pungu.

Mots Clés : Culture

[1] Musées royaux d’Arts et d’Histoire.