Démocratie

Pourquoi cotiser ?

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)
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Depuis quelques années, les élus de tous bords, et notamment les socialistes, affirment qu’à l’avenir le paiement des pensions ne pourra plus être garanti ! On nous explique que dans le futur les cotisations des travailleurs actifs ne suffiront pas à payer les retraites des retraités, car ils seront de plus en plus nombreux et de plus en plus vieux, et avec le système « par répartition », l’argent des quelques premiers ne suffira pas à permettre aux nombreux autres de vivre dans la dignité avec une pension décente. Les cotisations des travailleurs actifs ne permettront pas de couvrir les revenus de remplacement des travailleurs arrivés à l’âge de la pension.

Si ce constat est vrai mathématiquement dans la mesure où on ne change pas le système, et qu’il justifie dès lors le développement de « pensions alternatives », il n’y a rien de plus catastrophique que de tenir ce genre de discours ! Car à bien des égards, ce n’est pas les pensions mais le principe même de la solidarité qui est ici remis en question. Ce n’est pas les retraites et leur montant mais le cœur de la solidarité qui s’effondre. Affirmer que les cotisants d’aujourd’hui ne pourront bénéficier du principe de solidarité demain, c’est clairement inciter à la méfiance vis-à-vis des cotisations chez les uns et au ressentiment chez ceux qui continuent à jouer le jeu. En effet, pourquoi continuer à cotiser si je sais d’emblée que j’appartiens à une génération qui sera exclue du principe de solidarité ?

En indiquant que les gens solidaires aujourd’hui ne pourront compter sur les mêmes garanties dans le futur, ce n’est pas les pensions que l’on remet en question, c’est l’idée même de la solidarité.

Le lien de solidarité propre à la sécurité sociale est très fort car d’une situation personnelle à une autre le bénéfice de la solidarité est très différent. On sait que des gens riches et en bonne santé peuvent cotiser beaucoup toute leur vie sans jamais avoir besoin du système de protection sociale alors que d’autres, pauvres et malades, peuvent en bénéficier tout au long de leur vie tout en s’acquittant de cotisations moins importantes en raison de leurs revenus. D’après le chercheur Bruno Palier [1], il implique que chacun doit financer le système en fonction de ses revenus et non en fonction de son état de santé, il implique également que chacun doit être soigné en fonction de son état de santé et non en fonction de ses revenus.

Si ce lien de solidarité peut être animé par des valeurs et des beaux discours sur le dignité et la fraternité, il repose surtout sur un principe de solidarité stratégique (de calcul) qui garantit à chacun un accès aux soins face à l’incertitude du lendemain qui concerne tout le monde : les riches et les pauvres, les gens en bonne santé et les gens malades, les jeunes et les vieux… Et en matière de pension, le lien de solidarité est encore plus fort ! Car si nous ne tomberons pas tous malade et que le cas échéant nos maladies seront très différentes les unes des autres, nous deviendrons en revanche tous vieux. Et à ce titre, nous avons tous intérêt à cotiser parce que nous serons tous des bénéficiaires : nous sommes tous dans le même bateau et c’est ce fait qui implique l’intérêt collectif. Affirmer qu’à l’avenir le paiement des pensions ne pourra plus être garanti, c’est donc véritablement remettre en question le cœur de la solidarité et partant l’idée même de solidarité, bien au-delà des pensions qui ne sont pas tant remises en question sur le fond mais sur la forme (montant, durée…).

La solidarité n’est pas affaire de hasard ou de charité, elle est un lien d’engagement et de dépendance réciproque entre des acteurs au sein d’un groupe qui fonctionne parce qu’il est utile pour tout le monde et partant indiscutable. Si la solidarité peut être animée par le respect de certaines valeurs, par des calculs hautement stratégiques, par l’attachement à l’idée de justice sociale ou par la soumission plus ou moins volontaire à une obligation morale telle que la générosité, elle est surtout le fruit d’un raisonnement rationnel et stratégique qui n’a de sens que si tous les cotisants sont sûrs de pouvoir profiter un jour ou l’autre du système. Les gens qui participent à la solidarité le font parce qu’ils ont conscience d’être logés à la même enseigne et qu’ils ont intérêt à aider le faible, le pauvre et le vieux en sachant qu’ils pourraient être concernés demain.

En indiquant que les gens solidaires aujourd’hui ne pourront compter sur les mêmes garanties dans le futur, ce n’est pas les pensions que l’on remet en question, c’est l’idée même de la solidarité.

Mots Clés : Sécurité sociale

[1] La réforme des systèmes de santé, Paris, Puf, Que sais-je ?, 2009.

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    Bravo.Judicieuse analyse ! Mais la question du financement des pensions est une question mal posée car imposée idéologiquement par la pensée qui imprègne toute notre société et ce de gauche à droite, qu’est le capitalisme-libéral. La question démographique d’abord. Est-elle vraiment source de problème ? Lorsque l’on dit qu’on vit plus vieux, on trompe l’auditoire qui croit entendre qu’il vivra plus âgé. En effet si statistiquement la moyenne d’âge augmente, ce n’est pas tant du au fait que plus d’individus meurent plus âgées mais bien parce que beaucoup moins de personnes meurent entre 45 et 65 ans. Cela (...)
    Posté par Olivier Montulet, le 10 mai 2011