Démocratie

Le chemin de la révolte

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)

Les révoltes populaires en Tunisie et en Egypte présentent évidemment un intérêt pour les peuples concernés, mais chez nous, elles ont surtout le mérite de nous montrer notre vrai visage. Ces révoltes affichent en miroir notre propre réalité démocratique, les valeurs qui nous préoccupent, et ce qui est jugé important ou non par nos médias en la matière. Elles révèlent aussi ce pourquoi nous sommes prêts à nous battre, mais aussi comment on se bat, et comment on pense se battre si on peut vraiment dire qu’il est parfois question de combat et de lutte chez nous !

D’abord les images : chez nous, quand les gens sortent en masse dans la rue pour crier leur joie et danser sur les voitures, quand le peuple passe la nuit dehors à hurler sa victoire, c’est une affaire de football et rarement une affaire de liberté, de droits ou de démocratie. En Tunisie et en Egypte, les victoires populaires ressemblent plus à nos finales de coupe du monde qu’à nos propres combats politiques qui d’ailleurs portent un autre nom – les « conflits sociaux » (plus consensuel) –, et qui sont souvent, contrairement à ce qui s’est passé en Afrique du Nord, très bien organisés et très bien encadrés par les syndicats. Ces « conflits » sont tellement banals et éloignés de la révolte, qu’on trouvera toujours quelqu’un pour se plaindre des embouteillages, et un journaliste évoquer la « prise en otage des citoyens », ils sont tellement inscrits dans l’ordre des choses qu’ils passent en fin de journal télévisé, avant la météo et après 20 minutes consacrées à l’un ou l’autre drame humain sans importance.

On pourrait d’abord penser que c’est une preuve de « démocratie avancée » que de descendre dans la rue gentiment pour les « conflits sociaux », et en hurlant très fort pour le football, mais c’est sans doute le contraire qui est vrai. Sauf à considérer que tout va bien chez nous et que nous ne subissons ni injustice, ni inégalité, ni oppression, et que tout le monde peut en dire autant, y compris les immigrés, les demandeurs d’emploi, les jeunes, les vieux et les handicapés. C’est-à-dire beaucoup de monde et pas une minorité.

Une personne sur sept en Belgique, et sur cinq en Wallonie, présente un risque élevé de pauvreté. C’est énorme et cela devrait susciter une révolte ! Marchez quelques minutes dans la rue, et vous aurez déjà croisé des dizaines de pauvres qui vivent dans des logements pourris ou insalubres situés dans des quartiers tout aussi délabrés, des pauvres dont les enfants risquent de développer des allergies, dont le paiement des factures à la fin du mois est une source d’angoisse terrible, et dont l’alimentation n’est pas bonne. Traversez une grande ville et vous aurez vu des milliers de gens en grande souffrance, stressés par le petit truc (la dette, la maladie…) qui les fera tomber encore plus bas dans la pauvreté.

Sans les allocations, presque un Belge sur trois vivrait dans la pauvreté [1]. Sortez quelques minutes dans la rue, imaginez la suppression des aides, et vous serez entourés de dizaines de milliers de pauvres en grande difficulté ! Il y a donc matière à révolte. Mais l’idée même de la révolte contre l’ordre établi, ses institutions, son idéologie et ses injustices ne passe plus par la tête des gens. La rue et les cris chez nous, les rassemblements de masse, le centre-ville bondé, les foules électrisées, c’est pour les victoires de la coupe du monde !

Les révoltes populaires en Tunisie et en Egypte présentent évidemment un intérêt pour les peuples concernés, mais au-delà de « l’histoire qui se fait » chez eux, ces révoltes nous renvoient une image de nous-mêmes assez pathétique.

Mots Clés : Révoltes arabes

[1] Communiqué de presse du SPF Economie (6 décembre 2010).