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DÉCODAGE

Plan Marshall : une politique économique du 3e type ?

Erik RYDBERG
Membre du Gresea (Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative)

Un milliard et demi d’euros en 2006-2009 et autant les quatre années suivantes. Les aides publiques du plan Marshall se proposent de propulser l’économie wallonne vers... Quoi, au juste ? Esquisse d’un débat futuriste.

« Je vous entends parler de “balises” par-ci, de “balises” par-là, mais moi, qui suis originaire du Borinage, j’aimerais savoir ce que ces “balises” vont changer pour une région qui est en train de crever depuis cinquante ans et où on en est réduit à former des assistantes sociales pour s’occuper des enfants de chômeurs de la 3e génération. »

L’intervention est symptomatique. Elle a jailli lors du débat organisé le 31 janvier 2011 par le réseau Éconosphères sur le plan Marshall faisant suite aux exposés de Stéphane Balthazar (Form’action André Renard) et de Muriel Ruol (service d’études de la CSC), dont on lira plus loin les analyses. De « balises », en effet, il en sera beaucoup question. Des balises afin que le plan de stimulation du gouvernement wallon soit plus social, des balises pour qu’il soit plus « écologique », des balises enfin pour que la vie des gens s’améliore et qu’ils trouvent du travail.

Auberge espagnole

En quoi symptomatique ? Non tant, d’abord, par les espoirs placés dans le plan Marshall pour créer des emplois. On sait que les communiqués officiels ont poussé des cocoricos que la grande presse a relayés les yeux fermés faisant état, lors du premier plan, de 29 852 emplois créés – soit, sur un « investissement » public d’un milliard et demi, quelque 50 000 euros par poste de travail « stimulé ». Qu’en est-il réellement ? Muriel Ruol exprimera sa frustration au sujet de l’absence de toute évaluation sérieuse de ces créations d’emplois et Stéphane Balthazar la sienne, concernant cette fois l’identité des entreprises bénéficiaires de la manne publique : « Il est difficile de savoir où l’argent est allé même si, d’après mes propres recherches, on peut clairement parler d’une concentration qui s’est faite entre très peu de mains. » De l’emploi, et du flou artistique qui occulte les données dures du plan Marshall – «  d’abord un plan de communication », dira Balthazar – on peut digresser longtemps : plus frappant, est son côté « auberge espagnole ».

Chacune et chacun en attend monts et merveilles. Ici, le « sauvetage » du Borinage. Là, un levier pour répondre aux multiples besoins sociaux en créant un énième pôle « services aux personnes ». Là encore, la voie royale pour jeter les ponts d’une solidarité intra-wallonne ou pour assurer la « transition » vers une « économie bas carbone socialement équitable ». C’est beaucoup demander d’un plan dont les deux orateurs seront les premiers à rappeler qu’il ne représente que 5% du budget wallon, soit quelque 400 millions d’euros par an, dont 150 millions en allégements fiscaux et un tiers en « financements alternatifs », c’est-à-dire, en clair, de l’endettement qu’il faudra bien un jour rembourser. Autant dire qu’il y a là, un autre sujet à « décoder »…

C’est le premier aspect symptomatique des discussions sur le plan Marshall. Épluchés au microscope, parcourus dans leur labyrinthe de sous-chapitres, tous convoqués pour résoudre tous les problèmes de la Wallonie, le plan et son succédané « 2.vert » planent comme un nuage rose bonbon descendu sur terre, obstruant la vision de tout le reste. Si le plan ne pèse que 5%, quels sont ses rapports avec les autres 95% ? – à commencer par, soulignera un intervenant, les stimulations classiques de type « expansion économique » : aux 400 millions d’euros annuels du « Marshall », elles en ajoutent environ 200 pour l’« expansion ». Il doit y avoir un rapport, s’agissant de politiques voisines, mais lequel ? De même, relèvera un intervenant, «  la concentration des moyens sur un nombre restreint d’acteurs et leur proximité avec les pouvoirs publics permet de caractériser le plan Marshall comme un moyen de réorganiser les rapports entre public et privé ». Mais, donc, motus. Là, c’est le deuxième aspect.

Made in Wallonia c/o USA

Car à force de scruter l’horlogerie fine du plan Marshall, on en vient à oublier d’interroger le projet de politique industrielle dont il n’est que l’expression administrative. C’est ce que vient aussi rappeler, en ramenant abruptement sur terre le débat, la question sur les chômeurs du Borinage. Une politique industrielle, c’est pour faire vivre une économie, c’est faire en sorte que les gens puissent fonctionner. Sur le projet même, cependant, sur ce qu’il pourrait être, il n’y a guère de débat.

En Wallonie, pour faire court, on table sur les technologies de pointe, sur la situation géographique (centres logistiques de transit) et, alpha et oméga de la philosophie, sur l’investissement étranger. De ce dernier point de vue, des cocoricos aussi, on salue Google, Microsoft ou Janssen Pharmaceutica (filiale de Johnson & Johnson, USA), sans trop interroger ces investissements venus des États-Unis (44% du total en 2009) et d’ailleurs qui ont abouti à ce qu’un emploi industriel wallon sur quatre soit le fait de sociétés étrangères, et les deux tiers de ses exportations, les quatre cinquièmes de sa « R & D » (Recherche et Développement) [1]. Voilà qui fait, à l’inverse, débat aux États-Unis, où le camp des champions d’une renaissance industrielle tournée vers l’exportation se voit rappeler à l’ordre par les adeptes de l’expansion des investissements à l’étranger, chiffres à l’appui : les filiales étrangères des entreprises américaines ont engrangé des revenus de 5 000 milliards de dollars en 2008, soit trois fois la valeur des exportations des biens et services la même année [2]. Donc, y réfléchir à deux fois. On le fait dans le Tiers-monde où, régulièrement, les effets indirects des investissements étrangers sont critiqués, en termes de profits rapatriés ou de perte de contrôle sur l’économie [3]. En Wallonie (en Belgique, en Europe), cela fait moins débat. S’il y a investissement, on est content.

Cela fait d’autant moins débat que la religion édictée par la Commission européenne frappe d’excommunication tout ce qui ressemble de près ou de loin à du protectionnisme, à de la distorsion du libre jeu de la concurrence ou de l’entrave à la circulation des capitaux, donc, pour le dire autrement, à toute forme de politique industrielle.

Une politique industrielle sans industrie ?

Jusqu’à éteindre toute réflexion là-dessus ? Ce n’est pas le cas aux États-Unis, en Chine, voire en France (les grands États membres « osent »), où, pour enrayer le déclin de l’industrie, le gouvernement a organisé en 2009 des états généraux réunissant quelque 5 000 participants pour, ensuite, mettre au programme des aides publiques à la relocalisation, c’est-à-dire porter le fer là où le bât blesse : le pays a perdu en vingt ans deux millions d’emplois industriels et ce secteur ne représente plus, en 2008, que 16% des richesses créées [4], donc, stop.

Même inquiétude aux États-Unis où l’industrie a subi une dégringolade similaire. Elle comptait pour près de 30% dans le produit intérieur brut dans les années cinquante et n’a cessé de fondre pour, aujourd’hui, flirter avec les 11%. Évolution semblable en Wallonie où, si sa part dans la valeur ajoutée brute est restée assez stable (24-25%), l’industrie est passée en 2005, en tant que pourvoyeuse d’emplois, sous la barre des 20% – contre 78% au secteur tertiaire. Que dit, à ce sujet, le plan Marshall ? Pas grand-chose. En son temps, comme avant lui Keynes, le PDG d’Umicore Thomas Leyssen avait rappelé l’importance de garder « une base industrielle maximale en Belgique » car, disait-il, « on peut rêver d’une économie de pur service, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, plus de 80% de la recherche sont financés par l’industrie. Ce ne sont pas les supermarchés et les banques qui font qu’on a une base de recherche scientifique dans ce pays » [5]. Une discussion – un décodage – du plan Marshall devrait commencer par là.

On trouvera la transcription de l’ensemble des interventions et débats lors du « Midi » sur le plan Marshall wallon organisé le 31 janvier 2011 sur le site d’Éconosphères (http://www.econospheres.be).

Mots Clés : Wallonie , Economie

[1] « Doing business in Wallonia », The Financial Times special report, 16 novembre 2010.

[2] Ed Crooks, « Riveting prospects », The Financial Times, 7 janvier 2011.

[3] En dix ans, entre 1995 et 2005, 43% de la valeur boursière des entreprises cotées à Bruxelles est passée sous contrôle étranger, relevait Jerry van Waterschoot dans le Bulletin financier d’ING (n°2425 de novembre 2005).

[4] Les Echos, 4 mars 2010.

[5] L’Echo, 18 août 2005.