RÉCIT

La justesse des Sidi Bouzid

Daniel SOIL

Le 21 décembre 2010, le jeune chanteur belgo-tunisien Karim Gharbi descend de l’avion à l’aéroport de Tunis Carthage. Il vient donner un premier concert dans son pays natal, tout auréolé de sa victoire à la Biennale de la Chanson française de Bruxelles.

Lilia, jeune journaliste au mensuel Tunivisions, est là pour le conduire à l’hôtel Africa et l’interviewer. La voiture traverse la Place Pasteur en direction de l’avenue Bourguiba. Vous voyez ces flics partout ? Et ceux-là, en civil ? Ça va exploser. Tout le monde le sent, tout le monde sait ce qui se passe dans les hautes-sphères, le vol du bateau, le racket au détriment des entrepreneurs, la violence contre les syndicalistes de base. Tout.

Le 23, au concert, on apprécie la finesse de la voix, les contrastes, les paroles fortes, mais on a la tête ailleurs, on se dit, alors même qu’on applaudit Karim, qu’un festival de musique réservé – une fois de plus – à la capitale ne peut rien contre le désespoir qui ronge à Sidi Bouzid dans l’arrière-pays, où l’ennui est la règle depuis si longtemps, où un jeune vient de s’immoler par le feu. Lilia est venue écouter Karim. Elle est ravie. Elle se tient à ses côtés quand s’approche un homme d’une soixantaine d’années, il s’appelle Jalloul, il a aimé les chansons tristes, car elles parlent de lui : depuis dix ans il animait une petite séquence télévisée sur le Maalouf, la musique traditionnelle tunisienne, quand un jour il s’est présenté devant l’immeuble de la radio-télévision et le gardien lui a dit, vous êtes sur la liste noire, ne revenez plus ! Il fait partie des Écrivains libres qui se réunissent régulièrement et discrètement pour réclamer l’amnistie, la libération des détenus politiques et la reconnaissance des associations interdites par le régime. Il sourit à Lilia et Karim : « La démocratie existe en Tunisie. C’est le nom d’une rue. Et j’y habite. » Lilia murmure à l’oreille de Karim : le seul mérite de ce régime, c’est d’avoir réussi à développer le talent de manier l’allusion.

"Le jeudi 20 janvier, l’ambiance est à la discussion fiévreuse sur l’avenue Bourguiba. Les Tunisiens ont tellement de choses à dire qu’ils ne savent pas par où commencer."

Karim décide de rester quelques jours de plus à Tunis. Il sent la colère, la détermination des gens de son âge et le désarroi progressif du pouvoir. Et puis il y a ces quatre jeunes tués à balles réelles par les « brigades de l’ordre public ». C’est Lilia qui a cité leurs noms. Marwane Jomni, 20 ans, Ahmed Boulaabi, 30 ans, Mohamed Omri, 17 ans et Nouri Boulaabi, 30 ans.

Le 14 janvier matin, Karim participe à la manifestation devant le ministère de l’intérieur. Ils sont des milliers à s’assembler sur l’avenue Bourguiba, il retrouve Jalloul, chéchia rouge sur belle tête de vieillard, une quinzaine d’écrivains libres autour de lui, ils veulent être reçus, que l’on reconnaisse enfin leur Ligue. La colère monte encore quand le cortège funèbre d’un manifestant tué la veille passe sur la Place de l’Horloge. Jalloul élève la voix pour s’adresser à Karim. « Cette explosion est le fait de la jeunesse et des réseaux sociaux, c’est un cri sincère et spontané qui dépasse toutes les structures mises en place par ma génération, c’est le triomphe d’une nouvelle culture, de la technologie. L’ingéniosité est occupée à vaincre la léthargie. Hier au téléphone, mon fils a été menacé d’être liquidé s’il poursuivait ses appels sur facebook. Il est comme mon père, il n’a pas peur. Ils nous tuent et après ? »

Vers 14h, les brigades de l’ordre public qui entourent le ministère de l’intérieur chargent la foule, tirent des grenades lacrymogènes à l’horizontale, des manifestants trébuchent, on les enjambe, les flics leur donnent des coups de pied au ventre, d’autres déjà ne bougent plus. Karim court en direction de la rue Ibn Khaldoun, il n’est pas le seul, on y respire plus que du gaz asphyxiant. Avec quelques autres il frappe à la porte d’une boutique de chaussures, une dame ouvre la porte, le groupe s’y engouffre, le volet est descendu, on ferme la lumière, on entend la police aller d’immeuble en immeuble, on hurle... Dans la boutique, il n’y a plus que des murmures. Karim se retrouve à côté d’une jeune fille. Elle s’appelle Imène. Elle est journaliste à l’hebdomadaire en langue arabe Hakahek. Elle l’interroge : «  Tu vis à Bruxelles ? J’y étais il y a un an pour suivre un stage du Bureau international Jeunesse sur les médias. Les participants m’ont demandé si nous avions le droit de critiquer le président. J’ai bien dû dire que non. Nous ne pouvons faire que des éloges et même les éloges sont suspects car vous êtes soupçonné de pratiquer l’ironie... À la vérité tout le monde est à bout. Rends-toi compte, personne n’osait parler... jusqu’au geste de Mohamed Bouazizi, l’homme flambé ». Dehors, les policiers, toujours ivres de rage. Le temps passe. Mais cette frayeur-là est peu de choses, ajoute-t-elle, si le but est atteint, si le dictateur dégage. « Ben Ali dégage ! » Imène raconte à Karim un concert qui a eu lieu à Hammamet l’été dernier. C’était le groupe d’Emir Kusturica, fabuleux cocktail de rock tsigane. L’enthousiasme des six cents jeunes présents faisait plaisir à voir. Un moment, le chanteur autorise les spectateurs à le rejoindre sur scène. C’est la folie. Panique du service d’ordre. « Laissez-les, c’est moi qui vais gérer ça. Vous allez voir ». Les jeunes se précipitent, entourent les saxos et les trompettes, dansent de plus belle. Dix minutes plus tard, le chanteur demande aux jeunes de retourner à leur place sur les gradins. Et sous les yeux éberlués des flics et des sorteurs, tout le monde obtempère. Imène assure que jamais elle n’avait assisté à une telle scène, à un tel déferlement suivi d’une docilité aussi assumée. Pour moi, conclut Imène, le système Ben Ali a été déboulonné ce soir-là…

Après quelques heures, le groupe tente une sortie, Imène et Karim s’embrassent et disparaissent furtivement, chacun de leur côté, pour rentrer à temps avant le couvre-feu de 20h.

Dans la nuit, Ben Ali quitte le pays. Sans doute, se dit Karim, Imène doit-elle écrire son premier article libre et critique, se demandant si demain, le rédacteur en chef d’Hakahek l’acceptera.

Le jeudi 20 janvier, l’ambiance est à la discussion fiévreuse sur l’avenue Bourguiba. Les Tunisiens ont tellement de choses à dire qu’ils ne savent pas par où commencer. On monte sur un banc, on harangue les passants et aussitôt un attroupement se forme, les points de vue s’échangent dans un mélange de respect et de véhémence. Les premiers livres interdits apparaissent à la devanture de la libraire El Kitab. Pour la première fois, les amateurs découvrent la couverture de Mon combat pour les Lumières de feu Mohamed Charfi, l’intellectuel sorti de prison pour devenir ministre de l’éducation et finalement empêché de mener sa politique de réforme des manuels scolaires. Il voulait en faire des outils d’apprentissage de l’esprit critique. Karim surprend un visage connu en reflet sur la vitrine de la librairie El Kitab. Lilia est là ! À la demande de Karim, elle revient sur sa journée de vendredi, son intuition du départ de Zaba (Zine Abidine Ben Ali), pronostic partagé par toute la sphère des internautes. La nuit du 13 au 14, elle n’a pas vraiment dormi, elle s’est mise sur facebook juste après le dernier discours de « Bac – 3 », elle a rafraîchi sa page d’accueil, vérifié que, comme Ben Ali le laissait entendre, youtube et dailymotion fonctionnaient et aussitôt communiqué sa joie à tous ses amis par un statut vibrant, bien vite des commentaires sont apparus sur son mur, faisant remarquer que cent morts pour accéder à youtube, c’était fort cher payé, qu’il fallait exiger plus, Ben Ali dégage !, certes, a-t-elle répondu aussitôt, mais la liberté d’expression va permettre de dénoncer les meurtriers, faire tomber le rideau de l’omerta, celle qu’on connaît depuis vingt-trois ans, la levée de la censure allait permettre ça, alors elle est sortie à bicyclette dans les rues de la médina, les ultimes pro-Ben Ali défilaient sur ordre, des flics en civil pour la plupart, les camions de la TV étant là pour braquer les projecteurs sur eux et pour donner l’illusion du nombre. Le fameux 14, elle s’est connectée à 7h, à 9h elle était au journal, à 12h30 elle est sortie, alors là, avoue-t-elle à Karim, elle s’est mise à pleurer carrément, à vrai dire elle ne pouvait rien dire, elle aurait voulu voler vers le centre-ville, mais ses collègues marchaient trop lentement à son goût, à la fin elle les a laissés, elle a couru vers le ministère de l’intérieur où les gens criaient « assassins ! », personne n’aurait jamais cru que cela arriverait, elle ne pouvait même pas crier avec les autres, elle se disait seulement, c’est bien, c’est fait.

Karim la serre contre lui et c’est ensemble qu’ils se tournent vers la foule sur l’allée centrale de l’avenue Bourguiba, ils mesurent soudain à quel point les gens ont changé, leur visage, leur attitude, ces sourires, ces civilités, on ramasse ce qui tombe, on fait la file pour le pain, « même à la grande manif du 14, tout le monde me cédait le passage pour que j’aille devant prendre des photos et des vidéos ». Lilia n’a pas assisté à la charge terrible. Elle n’a pas eu, comme Karim, à se cacher dans les immeubles, dans l’odeur de gaz et les cris. Elle a choisi d’assister aux funérailles d’un des jeunes tués à la Cité Ettadhamen, elle a pris des images, puis elle est rentrée chez elle, placer tout sur internet. Et le lendemain, il a fallu acheter des vivres, remplir la réserve d’eau. Son magasin habituel était saccagé par les milices pro-Ben Ali. Elle voulait sortir pour filmer, mais ses colocataires l’ont retenue. Lilia rajuste le col de Karim : « Tu sais, je n’ai jamais vécu ça, alors peut-être suis-je un peu inconsciente, je crois à la bienveillance de mon Dieu, chaque fois que je m’adresse à Lui pour qu’Il me protège, Il le fait... » Karim la questionne sur Tunivisions, le mensuel où elle travaille. Lilia le défend, il a été le premier média à introduire sur son site la vidéo des rappeurs rebelles, El General ou Bendir Man, maintenant elle a mille projets, créer un site d’info continue, ouvrir un lieu où pourraient se réunir, bloggeurs, tweeters, facebookeurs, et parler enfin politique jusqu’à plus soif. Un vrai forum internaute. Tu pourras y chanter, si tu veux. Tu viendras ?

Le 24 janvier, Karim se rend devant l’immeuble du Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti du président déchu. Cinq mille personnes se sont donné rendez-vous là pour crier « RCD dégage ! ». Ils veulent la dissolution de ce parti, symbole de vingt-trois ans d’humiliation et de délation. On y allait pour chercher un emploi, on ne vous le donnait pas tout de suite, on attendait que vous transmettiez une ignominie sur un voisin ou un collègue, ça pourrait toujours leur servir, puis on voyait. Immense clameur quand les lettres géantes R, C et D posées sur le toit de l’immeuble sont décrochées par les plus hardis et jetées aux pieds des manifestants.

Parmi les protestataires, Karim aperçoit un homme accompagné de trois garçons. Il s’approche et fraternise. Habib est syndicaliste. À l’écoute du dernier discours de Zaba aux abois, il a compris qu’il était fini. Pathétique finalement. Pour le 14, la direction du syndicat UGTT appelait à la grève... sur le lieu de travail ! Pour éviter les rassemblements. Le secrétaire général du syndicat avait vu Ben Ali la veille, il était d’accord pour temporiser. Ce sont les jeunes et les internautes qui ont insisté. Ce sont eux qui voulaient aller jusqu’au bout : Ben Ali dégage ! Habib montre ses trois garçons, « jusqu’au-boutistes comme tous les autres. Ce sont eux les vrais dirigeants ! » Karim s’aperçoit qu’Habib claudique quand il marche. Que vous est-il arrivé ? Presque rien, un 4X4 des milices Ben Ali l’a renversé alors qu’il était sur une barricade érigée par son comité de quartier contre les ultimes razzias… Habib explique. Deux lignes traversent le mouvement : les politiques – tous les politiques, y compris les exilés – qui n’excluaient pas de négocier avec Ben Ali et le RCD ; et les jeunes qui refusent tout compromis. Habib s’empourpre, sa colère est grande, il désigne le gratte-ciel somptueux, le RCD est une force dangereuse pour la révolution et ce sera encore le cas dans les prochains mois. Il faut réquisitionner tous les avoirs du RCD, c’est de l’argent public, tout ça ! Il martèle : « Aujourd’hui, la légitimité, ce sont les comités populaires locaux qui se mettent en place pour protéger les gens et les biens contre les milices et les pilleurs. Ensemble ces comités locaux peuvent élire un comité national. Grâce à internet et facebook. Plus d’un million et demi de jeunes Tunisiens sont connectés. Tout le monde suit le fil de la révolte en temps réel. » Habib présente à Karim son association culture ouvrière, qui cherche depuis des années à contourner les embûches mises par l’ancien régime aux initiatives de la société civile. L’urgence des urgences, c’est la transition démocratique. Habib insiste sur un point : s’il est vrai que les jeunes ont porté cette révolution, c’est l’armée qui l’a permise et accompagnée. Donc un pan de l’appareil d’État. On ne peut pas tout changer ! Il faudra inventer un nouvel équilibre entre classe politique, société civile et appareil d’État. D’autant plus que les partis politiques – les établis de longue date comme ceux qui naissent ces jours-ci – n’ont aucune expérience de la gestion. Il faudra garder des hommes d’expérience dans l’appareil administratif et en gagner d’autres. Quant à la démocratie participative, elle est nouvelle pour tout le monde ici, nous vivons depuis des siècles dans une tradition centralisatrice. Habib est partisan du pluralisme syndical. Il veut développer un nouveau syndicat à côté de l’UGTT. Cette CGTT en construction veut célébrer Mohammed Ali, Tahar Haddad, les syndicalistes historiques. « C’est fini, le temps d’une seule organisation, même si l’unité dans l’action reste une nécessité. Par ailleurs, il faut créer une vraie base sociale pour la gauche. Dans ce but aussi, la CGTT aura son utilité. Un mouvement syndical fort et pluriel doit exister à côté des partis. Il faut se préparer à une période chaude  ».

"Ils ne se situent pas hors de la société, ce ne sont pas des sauvages comme certains les ont décrits. Six semaines après le sacrifice, ils montrent une fois de plus qu’ils sont lucides et justes."

On annonce l’arrivée des « Sidi Bouzid » à Tunis. Ils veulent rejoindre la Kasbah, là où se trouve le premier Ministère. Eux seuls semblent capables d’obtenir un gouvernement sans ministres RCD. Ils font quatre cents kilomètres à pied depuis le centre du pays, ils sont maigres, burinés, ils parlent un patois de l’arabe que les Tunisois comprennent mal. Karim assiste à une discussion fervente entre ces jeunes, porte-parole du mouvement depuis le premier jour et un homme plus âgé, la mèche en bataille. Bien vite Karim apprend son nom, c’est Abdeljelil Temimi, directeur d’une fondation para-universitaire indépendante qui travaille depuis des années à outiller, pour le moment venu, les animateurs d’une telle révolution. Bien sûr, aujourd’hui, cela va dans tous les sens, mais c’est normal, assure Temimi qui prend Karim un peu à l’écart, après une si longue période de mutisme. « Les jeunes de Sidi Bouzid ont raison d’exiger le départ des ministres RCD, complices des exactions, fût-ce par leur silence. Et puis il y a tant de talents à mettre en piste à leur place. Une pépinière de compétences. Ils ont leur mot à dire sur l’enjeu majeur du pays aujourd’hui : comment passer de l’État sécuritaire à l’État de droit ? Car la situation reste délicate, vous le sentez ? » Peu d’intellectuels fréquentaient sa fondation jusqu’au 14 janvier. Il a le souvenir de trois Belges, Nouria Ouali, Éric Remacle et Abraham Franssen, qui ont participé à un Forum sur le rôle de la société civile en démocratie. Aujourd’hui, des dizaines de gens contactent la Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information et veulent s’exprimer auprès de son fondateur, dont l’autonomie par rapport au pouvoir se voit récompensée.

Dans le vacarme des mots d’ordre scandés par des voix de plus en plus rauques, survient alors une femme très brune qui semble proche de Temimi, elle s’appelle Najoua, elle est enseignante et se mêle à la discussion avec l’aplomb d’une Tunisienne familière du débat et du raisonnement. Comme tout le monde, Najoua a été surprise par le soulèvement. Face à sa progression inéluctable, dit-elle, les intellectuels ont été des citoyens comme les autres, sans clairvoyance particulière. Elle revient sur l’immolation. La demande primordiale de Mohamed Bouazizi, ce n’était pas le pain, ni même le travail, mais la dignité. Il a été suffoqué par l’indifférence du gouvernorat quand il a voulu porter plainte contre la policière qui lui avait pris ses fruits et l’avait frappé. « Ces jeunes autour de nous veulent être reconnus comme êtres humains. Ils ont fait quatre cents kilomètres à pied, ce n’est pas pour demander un emploi, mais pour chasser les symboles d’avant. » Najoua se tourne vers eux, les interpelle, ils réagissent, puis elle revient vers Karim : oui, pour eux, c’est une question éthique. Voyez-vous, ils ne se situent pas hors de la société, ce ne sont pas des sauvages comme certains les ont décrits. Six semaines après le sacrifice, ils montrent une fois de plus qu’ils sont lucides et justes.

À cet instant, le général Ammar – celui qui a refusé de tirer – sort du premier ministère, il s’avance parmi les Sidi Bouzid et annonce à l’aide d’un porte-voix le remaniement qui est intervenu : les principaux ministres RCD quittent le gouvernement, aucun poste de souveraineté (justice, intérieur, défense, finances) n’est plus détenu par le parti honni. Les Sidi Bouzid ne savent pas trop s’ils doivent se réjouir. Mais Najoua n’hésite pas : « Je connais le nouveau ministre de l’intérieur, il ne devrait pas nous décevoir. C’est un magistrat qui ignore la langue de bois. » Najoua s’adresse à Karim : « Il y a une intelligence chez ces jeunes qui me sidère tous les jours. Ils sont seulement désarmés devant les arguties juridiques qu’on leur oppose. Et ils demandent l’aide des juristes pour les aider à y voir clair. » « Et le Premier ministre ? Pourquoi il reste en place, lui ? », semblent confirmer les jeunes. Najoua explique : « Pour éviter le vide. Car toute l’administration est gangrenée, or il faut une impulsion politique rapide. Le délai de six mois est très court pour remanier la constitution. » Faut-il un État laïque ? Un régime parlementaire ? Un président pour quatre ans et limité à deux mandats ? Un seul mandat de cinq ans ? Certains veulent une assemblée constituante. Najoua y est opposée. Il y a beaucoup de risques à partir de zéro. Najoua ajoute : « Sur toutes ces questions, il faudra accepter le choix de la majorité. Même s’il s’oppose à ses préférences personnelles. » Mine de rien, Najoua a commencé, devant Karim ébahi, son travail de pédagogie politique. Sa vocation d’enseignante est visible. Najoua n’a pas peur d’aller au charbon.

Et l’intégrisme ? « L’intégrisme, c’est politique. C’est pas religieux. Le Tunisien est bon vivant. Il se défiera d’Ennahda. Jeunes comme vieux. Ils veulent seulement avoir un travail et être respectés. Sans domination d’une oligarchie interne ou d’intérêts extérieurs. » Najoua se proclame citoyenne du monde. En cela elle tranche sur l’orgueil national partout exalté…

C’est Lilia qui raccompagne Karim à l’aéroport. Des concerts l’attendent en Belgique. Nul besoin, entre eux, de préciser ce qui adviendra de leur complicité, déjà ils pensent au message facebook qu’ils se lanceront, une fois revenus chacun chez soi. Leur gorge à tous deux se noue dans le hall des arrivées : deux groupes stationnent là, côte à côte, l’un attend le dirigeant politique qui retrouve la Tunisie après vingt ans d’exil, l’autre voit approcher la famille immigrée qui vient assister aux funérailles d’un fils martyr.

Mots Clés : Révoltes arabes