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HOMMAGE

Jules-Gérard Libois, pour mieux comprendre la Belgique

Xavier MABILLE
président du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp)

Intellectuel, homme de presse et de médias, passionné d’analyse, qu’elle soit historique ou politique, quelques lignes dans la presse lors de sa disparition ne pouvaient suffire à décrire le travail de plus d’un demi-siècle de Jules Gérard-Libois. Son successeur à la tête du Crisp retrace ici le parcours de cet homme qui aura débordé d’activité jusqu’à son dernier jour.

Les hommes les plus actifs ont souvent de multiples activités, au point que l’on ne peut guère parler d’eux sans prendre le risque d’omettre inévitablement l’une ou l’autre facette de leur personnalité. C’est le cas bien évidemment de quelqu’un comme le fondateur du Crisp, Jules Gérard-Libois, décédé le 26 décembre 2005. Il venait d’avoir 82 ans.

Un homme de presse

Il en avait donc 35 lors de la création du Crisp en 1958. À ce moment, il avait déjà une dizaine d’années d’activité dans la presse. Jeune docteur en droit de l’Université de Liège (il était aussi candidat en philologie germanique), il avait eu l’audace, à peine âgé de 25 ans, de lancer l’édition belge d’un hebdomadaire français au titre prestigieux issu de la Résistance, Témoignage chrétien. Rédacteur en chef de cette édition du 26 novembre 1948 au 10 octobre 1958, il se situait donc alors comme un intellectuel engagé politiquement atypique. Il entra le 1er octobre 1950 à la rédaction de La Cité : ce nouveau quotidien commençant à paraître à cette date présentait l’avantage de n’avoir pas participé aux polémiques de la question royale. Il y demeura jusqu’en 1956. Il fut aussi de 1951 à 1961 correspondant belge des quotidiens français Combat et La Croix.

L’expérience du TC-belge a revêtu sous plusieurs aspects une grande importance pour Jules Gérard-Libois. Tout d’abord par l’étroite collaboration entre lui et son épouse, née Andrée Libois. Tandis qu’elle signera du nom d’Andrée Gérard, tant ses travaux de secrétaire de rédaction que les articles de critique cinématographique qu’elle publiera dans la presse hebdomadaire, lui-même adjoindra à son propre nom celui de son épouse et fera officialiser ce nouveau patronyme. TC-belge marqua aussi le début d’une amitié jamais démentie avec le syndicaliste Hubert Dewez, qui deviendra l’historien du mouvement ouvrier sous le pseudonyme de Jean Neuville. Si l’équipe rédactionnelle du TC-belge était très réduite en nombre, Jules Gérard-Libois lui assura un surcroît de diffusion en mettant en place un réseau de vendeurs à la criée composé de jeunes lecteurs particulièrement motivés que leurs itinéraires ultérieurs conduiront souvent à des postes de responsabilité dans la vie sociale.

Au moment de la création du Crisp, Jules Gérard-Libois venait d’entrer dans les services d’information de la Haute autorité de la Ceca [1], ce qui le conduira ensuite dans ceux de la Commission européenne.

D’Esprit au Crisp

Il se plaisait à rappeler « le lien étroit qui existe entre le Crisp et une expérience antérieure : celle des groupes Esprit de Belgique (du nom de la revue d’Emmanuel Mounier). La référence à Esprit était importante en soi mais aussi commode, même si nombre de membres des groupes en Belgique en étaient de simples lecteurs occasionnels. Elle permettait de se démarquer par rapport aux groupes et aux institutions belges existants, d’écarter a priori une orthodoxie rigide sur le fond et sur les méthodes.

Le pluralisme était réel dans ces groupes : chrétiens (catholiques et protestants) et libre-exaministes y coopéraient avec un zèle, une amitié et une loyauté peu ordinaires, alors que l’« air du temps », c’était alors les grands affrontements, en Belgique, de la guerre scolaire et, en relations internationales, ceux de la guerre froide et de la décolonisation. Dans ces groupes, des hommes et des femmes, souvent jeunes, progressistes mais appartenant à des « mondes » idéologiques différents avaient pris l’habitude de dialoguer et de travailler en commun sur des thèmes fondamentaux.

En 1956, un souci particulier s’exprima plus fortement dans ces groupes : celui de développer également une analyse sérieuse de la société belge et d’étudier dans sa réalité le système politique national. Un sous-groupe fut constitué à Bruxelles pour l’étude de ce que nous appelions « les pouvoirs réels en Belgique ».

C’est à travers cette expérience qu’est née l’idée de créer le Crisp. Le travail entrepris dans le sous-groupe Esprit était certes passionnant et révélateur mais, malgré tous les efforts des volontaires, l’exigence d’une permanence et de moyens documentaires importants s’imposait. L’expérience nous avait pourtant enseigné que le refus des cloisonnements sur lequel était construit le groupe, le pluralisme interne réel (même s’il était moins large qu’aujourd’hui au Crisp) constituaient des atouts importants : ainsi, l’accès à l’information était en effet mieux assuré vers des milieux différents et, aux yeux du public auquel était fait rapport des travaux, ce pluralisme dans la composition de l’équipe constituait un facteur non-négligeable de fiabilité-crédibilité [2]

Ce texte rend parfaitement compte des circonstances dans lesquelles a été créé le Crisp, sauf sur un point : il ne met pas assez en lumière le rôle décisif qui fut celui de Jules Gérard-Libois.

Pluralisme et réalisme

Des membres du groupe Esprit furent majoritaires parmi les fondateurs – et au sein du premier conseil d’administration du Crisp, dont les premiers conseillers scientifiques furent, autour de Jules Gérard-Libois, Jean Ladrière, François Perin, Jacques Taminiaux et André Zumkir, eux aussi membres actifs des groupes Esprit, comme l’était Jean Van Lierde, premier permanent du Crisp. Maurice-Pierre Herremans, qui avait participé en 1951 à la création de l’Institut belge de science politique et était l’auteur d’ouvrages pionniers sur la question flamande et le mouvement wallon, compta aussi parmi les fondateurs du Crisp.

L’équipe de collaborateurs d’origines, de formations et d’orientations différentes que Jules Gérard-Libois parvint à réunir et à motiver se distinguait par plusieurs traits. Tout d’abord par son pluralisme alors que la guerre scolaire était encore toute proche et que la société était encore fort cloisonnée. Ensuite, par le réalisme de l’approche des structures et des processus socio-politiques, en fort contraste avec le formalisme qui caractérisait à l’époque l’enseignement universitaire en ces matières.

En 1958, l’objectif du Crisp était formulé en ces termes : « Dans ses analyses, le CRISP s’attache à dépasser le cadre des apparences et le schéma théorique pour étudier les phénomènes, les groupements et les processus de décision dans leur cadre réel, historique et sociologique. (…) le but est de démonter et d’analyser les rouages de la vie publique belge et de saisir la vie de la société belge dans son mouvement historique. »

En perpétuelle recherche

En créant le Crisp, Jules Gérard-Libois n’a pas seulement créé une structure qui s’est perpétuée à travers le temps, il a aussi créé des formes, celle du Courrier Hebdomadaire, des collections de livres, une collection de Dossiers. Il avait le sens le plus aigu de l’information à saisir, à présenter et à diffuser et de ce qui en constituait le véritable enjeu. Son travail en la matière s’appuyait sur les documents les plus sûrs que son intuition lui permettait de détecter et que la confiance qu’il inspirait aux interlocuteurs les plus divers lui permettait de recueillir. Les travaux qu’il a menés pour le Crisp lui ont ainsi permis de rassembler une documentation qui n’a sans aucun doute que peu d’équivalents.

Sans jamais se présenter comme un théoricien, il était attentif à l’évolution des méthodes et des thèmes traités tant en science politique qu’en histoire. Dès 1958, il avait fait son profit des travaux de l’atelier sur les groupes de pression au Congrès de Rome de l’Association internationale de science politique. Témoignent aussi de cet intérêt les rapports suivis qu’il entretint avec les correspondants étrangers du Crisp au premier rang desquels Val.R. Lorwin, Jean Meynaud et Stein Rokkan.

Il ne s’est jamais laissé enfermer, même pas dans les structures qu’il créait lui-même. Il avait déjà donné une dizaine d’articles à La Revue nouvelle entre 1951 et 1958. Il fut membre du comité de la revue de 1960 à 1984. Il fut aussi membre du conseil d’administration de l’Institut belge de science politique en des années qui furent cruciales pour celui-ci, à la veille de sa scission.

Jules l’Africain

Sa disponibilité au traitement de l’événement dès le moment où il survient, rien n’en a peut-être autant témoigné que le travail qu’il réalisa dès 1959 sur l’actualité politique congolaise.

L’objectif initial du Crisp était centré sur la Belgique. Le programme élaboré par Jules Gérard-Libois pour 1959 prévoyait pour le second semestre un Courrier Hebdomadaire consacré aux manifestes et groupements congolais favorables à la décolonisation. L’accélération de l’histoire qui se produisit alors imposa un autre calendrier. Le n°2 du Courrier Hebdomadaire fut intitulé « Éléments pour une sociologie d’une émeute ». Il paraissait dans les jours qui suivaient l’événement [3] survenu à Léopoldville qui en constituait le sujet. Il avait été réalisé dans l’urgence, grâce à quelques collaborateurs et amis du Crisp bien informés, situés les uns à Bruxelles, les autres à Léopoldville. Ce fut le point de départ d’une série importante de publications du Crisp consacrées au Congo-Zaïre pendant plusieurs années. Jules Gérard prit l’initiative par ailleurs de créer un organisme pluraliste à Léopoldville, l’Institut politique congolais.

En 1970, il prit l’initiative de créer le Centre d’étude et de documentation africaines [4], qui reçut alors en dépôt la documentation du secteur africain du Crisp et dont il co-présida le conseil d’administration avec Jef Van Bilsen, professeur aux universités de Gand et d’Anvers.

Son intérêt pour les problèmes d’Afrique centrale ne faiblit jamais et sa compétence en la matière ne cessa d’être reconnue. C’est ainsi qu’on le vit encore présider, en 2000-2001, le collège des experts institué auprès de la commission d’enquête parlementaire chargée de déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle de responsables politiques belges dans celui-ci.

Une certaine manière d’informer

Jules Gérard-Libois n’a cessé de prendre des initiatives. C’est ainsi qu’il créa encore en 1989, avec Jean Heinen, la collection « Politique et Histoire », « Pol-His », qui publia une trentaine d’ouvrages en 15 ans.

Cet homme de l’information immédiate était devenu, avec l’édition par le Crisp en 1970 du livre L’An 40, la Belgique occupée co-rédigé avec José Gotovitch, l’auteur d’une œuvre historique unanimement reconnue. Cet homme de l’information écrite fut aussi l’homme d’autres médias. Grâce à lui, le Crisp a touché en certaines occasions le public le plus large par sa participation à des émissions de radio et de télévision, que ce soit en étant associé à la préparation et au déroulement de séries d’émissions, de « grands dossiers », en assurant le commentaire ponctuel d’événements et de situations ou en réalisant l’analyse immédiate des résultats au cours des soirées électorales.

Par ses diverses initiatives et réalisations, Jules Gérard-Libois a profondément marqué les pratiques en matière de traitement de l’information. Le Crisp, dont il a présidé le conseil d’administration jusqu’en 1996, n’a pas décidé de changer d’objet d’observation mais l’objet qu’il a décidé d’observer a profondément changé. Il y a eu extension du champ de la décision politique. Il y a eu institutionnalisation de plus en plus poussée des procédures de négociation comme de la représentation des groupes acteurs et des pondérations entre eux et en leur sein. Il y a eu – et il y a encore – enfin déplacement des centres de décision. Dans un monde en évolution, le Crisp poursuit son œuvre en restant fidèle aux grandes orientations tracées dès le départ par son fondateur.

[1] Ndlr : Communauté européenne du charbon et de l’acier.

[2] Voir « Genèse, création et premières créations du Crisp », Le Crisp, Hors série du Courrier hebdomadaire, février 1989, p.3.

[3] Des incidents avaient éclaté à Léopoldville le 4 janvier 1959 et s’étaient poursuivis jusqu’au 7. Les troubles furent réprimés par la Force publique renforcée par des corps de volontaires européens et des unités de para-commandos de la base de Kamina. L’émeute et sa répression firent un nombre de victimes évalué, selon les sources, de 40 à 200 morts et de 150 à 1800 blessés.

[4] Cedaf, ou Asdoc - Afrika studien en documentatie centrum.