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UNE OEUVRE

Susan Moller Okin : mariage et famille, ces institutions injustes

Pierre ANSAY
Docteur en philosophie, Pierre Ansay est l’auteur de nombreux ouvrages, dont "Le capitalisme dans la vie quotidienne", "L’Homme résistant", "Le désir automobile", "Le dictionnaire des solidarités" (...)

À quelles conditions les familles peuvent-elles devenir des foyers éducatifs pour la justice ? Est-ce que le genre comme expression sociale du sexe et domination persistante des hommes sur les femmes peut persister dans une société juste avec des familles reconfigurées pour faire droit aux principes de justice les plus élémentaires ? À ces questions, Susan Moller Okin [1]. répond avec une virtuosité philosophique extraordinaire, discutant pied à pied avec les grands philosophes américains, autant son maître Rawls que les philosophes dits communautariens, qu’ils soient modérés comme Walzer ou plus radicaux comme Sandel et MacIntyre. Le tableau est accablant : l’ensemble de la tradition philosophique occidentale laisse apercevoir, dès Aristote, « la femme comme une sorte de "monstre" ou du moins comme un type subordonné caractérisé par une sorte de "difformité naturelle" ». Non seulement Aristote exclut-il les femmes du genre humain, mais il compte fermement sur elles pour le repos du guerrier, l’éducation de ses fils et le repas à préparer pour le démocrate fatigué après ses longues séances politiques dans l’agora ensoleillée, pauvre chéri va ! Comme Okin le précise elle-même, le genre est l’institutionnalisation profondément enracinée de la différence sexuelle, et affirmation capitale : « La famille est le pivot du genre ».

La thèse nodale, argumentée et remise sur le métier à chaque confrontation avec l’actualité et la tradition philosophique est au fond bien simple : « Le mariage et la famille, tels qu’ils sont pratiqués dans notre société, sont des institutions injustes ». Dès lors, Okin va démontrer, par une analyse rigoureuse rapportant des faits avérés, que la famille, contrairement à l’opinion répandue dans les foyers et les facultés de philosophie, est une institution politique pour laquelle il est impératif de se poser la question de la justice. En philosophe libérale ayant bien intégré les leçons de son maître Rawls, elle va traquer toutes les inégalités de genre : « Une fois reconnue l’existence des femmes en tant qu’individus à part entière, le présupposé de l’unité totale des intérêts de la famille est démasqué comme le mythe qu’il a toujours été ».

Susan Okin nous livre des propositions destinées à rétablir les conditions de la justice dans la construction du genre, dans la famille et dans l’institution du mariage.

Okin ne va cesser de plaider vigoureusement afin que l’État libéral mette son nez dans les affaires familiales, afin de modifier les rôles traditionnels et de mieux faire respecter les droits de chaque individu qui la composent. Comme l’indique opportunément sa traductrice, Okin n’est pas du genre « gauchiste acariâtre », mais constructive, féministe vigilante mais non guerrière. Elle s’emploie à «  rechercher des dispositifs qui pourraient tout à la fois être correcteurs des inégalités existantes et ne pas ouvrir pour autant sur un combat perpétuel où le genre masculin devrait s’acquitter à tout jamais des réparations d’une guerre aussi ancienne que l’humanité elle-même ».

Les analyses et les propositions d’Okin apparaîtront intempestives aux traditionalistes crispés, mais elle déconstruit plus qu’elle ne veut détruire, elle nous livre des propositions destinées à rétablir les conditions de la justice dans la construction du genre, dans la famille et dans l’institution du mariage. Ces analyses seront prolongées relativement à la condition des femmes immigrées dans un article célèbre dont le titre annonce bien le contenu : « Est-ce que le multiculturalisme est mauvais pour les femmes ? ».

La justice et le genre

Les études et les statistiques de terrain démontrent ce qu’un observateur de bonne foi et à moitié futé peut constater sans recourir à l’analyse scientifique : les femmes sont massivement discriminées sur le marché du travail, à travail égal salaire inégal et bien des ménages pauvres sont maintenus à flot par un seul parent de sexe féminin. Le taux de pauvreté est lui-même genré. Prétendre comme certain(e)s que nous vivons une époque post-féministe est être de mauvaise foi ou prendre ses vœux pour une réalité. Bien des décisions de justice tout comme les mœurs syndicales laissent encore massivement présupposer que « les travailleurs ont des femmes à la maison ». Mais ces femmes qui travaillent à l’extérieur sont aussi « les épouses employées [qui] accomplissent toujours de loin la plus grande part des tâches domestiques non rémunérées, comme le soin des enfants ou le ménage ». En outre, dans la société américaine plus mobile que la nôtre, elles déménagent là où va la carrière de leur mari. Les maternités les handicapent dans leur progression barémique et de carrière, « les épouses progressent plus lentement que leurs maris dans leur travail, elles conquièrent ainsi moins d’ancienneté, et l’écart entre leurs salaires se creuse au fil du temps ». La structure générique du mariage « rend les femmes vulnérables (…), l’institutionnalisation profondément enracinée de la différence sexuelle envahit toujours notre société » à leur détriment.

La structure générique cachée de la famille

Avant Okin, les théoriciens de la justice avaient la vie facile. La vie publique et la vie privée étaient deux sphères différentes : la philosophie et la politique n’avaient, hormis des questions de sécurité et de santé, rien à faire dans l’espace familial, souvent caractérisé comme infra-politique. Même Rawls, le grand chéri d’Okin, présuppose que la famille est une institution juste. Les théoriciens de la justice, quand ils parlent de travail ne pensent qu’au travail rémunéré sur le marché, pourtant « nous savons que les êtres humains croissent et acquièrent de la maturité uniquement pour avoir bénéficié d’une grande attention et d’un labeur ardu, dont la majeure partie est de loin fournie par les femmes ». La famille est oubliée dans les grands débats philosophiques et pourtant : « Le fait que les êtres humains soient nés comme des enfants sans défense (…), est opacifié par l’acceptation implicite de familles fondées sur le genre (…), dans une large mesure, les théories contemporaines de la justice, comme celles qui étaient issues du passé, se préoccupent des hommes dont les femmes sont à la maison ».

Les rôles féminin et masculin, plus n’est besoin d’appeler les sciences humaines en secours pour l’argumentation, sont socialement déterminés par la culture ambiante, donc modifiables.

Est-ce que les théories de la justice doivent se limiter à la moitié de l’humanité, sauf à prétendre que l’autre n’en fait pas partie ? Et pourtant, ces mâles argumenteurs, ces forcenés de l’agora, ces syndicalistes courageux ont été élevés par des femmes qui leur ont inculqué, par l’exemple et l’éducation, des valeurs qui ont fait d’eux des hommes intelligents et des agents moraux, encore un effort, Robert ! Les rôles féminin et masculin, plus n’est besoin d’appeler les sciences humaines en secours pour l’argumentation, sont socialement déterminés par la culture ambiante, donc modifiables : « Nous ne sommes pas nés comme des individus isolés et égaux dans notre société, mais dans des situations familiales (…), la famille détermine de façon décisive nos chances dans la vie en même temps que ce que nous "devenons" ». Et les filles ont tiré, dans cette loterie, le mauvais numéro : « Les chances des filles et des femmes sont prioritairement affectées par la structure et les pratiques de la vie familiale, en particulier par le fait que les femmes sont presque toujours les parents principaux ». Pourtant, on est en droit d’attendre que les familles deviennent un lieu potentiel « où nous pouvons apprendre à être justes ». C’est dans le cercle familial que les enfants apprennent par l’ambiance : est-ce une ambiance de hurlements et de maltraitance ? Une ambiance de manipulation perverse et de domination ? Une ambiance faite d’altruisme sacrificiel unilatéral pratiqué par la mère ou les deux parents ? Ou encore une ambiance formatrice avec des rapports entre adultes parents empreints de justice et de réciprocité ?

La famille n’est pas au-delà de la justice

Okin va affronter les plus redoutables adversaires de la pensée libérale américaine, dont Michael Sandel [2] et Alasdair MacIntyre. Pour Sandel, la justice ne doit pas être la vertu première qui organise les sociétés. En effet, prétend-il, de nombreux groupements sociaux sont organisés par d’autres principes que la justice. Il en va ainsi, poursuit Sandel, de la famille où prédominent les valeurs de l’affection spontanée et de la générosité.

De plus, si la justice y devenait la valeur première, certaines vertus plus nobles dont la posture sacrificielle seraient minorées et la justice, au lieu d’être une vertu, deviendrait un vice. Pour Sandel, la justice doit rester une vertu compensatoire à actionner dans des conditions de vie dégradées. Il y a plus haut que la justice, poursuit notre philosophe : « Des actes bénévoles ou de pitié, d’héroïsme et de sacrifice de soi-même » découlant de «  sentiments moraux d’un ordre plus élevé qui servent à lier ensemble une communauté de personnes » [3]. Okin a la donne facile pour réfuter cette argumentation futée car la famille à la sauce Sandel est une idéalisation tronquée de la réalité concrète.

Les familles ne sont pas, in concreto, des associations de saints d’accord sur un idéal commun et disposés au sacrifice mutuel. Les faits nous enseignent, hélas, bien souvent le fait que certains n’hésitent pas à sacrifier certaines et que certaines sont éduquées à se sacrifier pour certains. Une théorie de la justice ne doit pas s’intéresser à des abstractions généreuses, mais à ce qui se passe vraiment sous la couette et dans la vie familiale : qui va se lever pour nourrir bébé ? comment nous partagerons-nous les ressources de chacun pour comptabiliser le travail non payé de maman ? En outre, il convient de considérer la justice comme une vertu « fondationnelle », une vertu de base, et non pas comme l’affirme Sandel qui fait mine de ne pas comprendre, la vertu par essence.

Il est impossible d’aimer véritablement autrui si notre relation à lui est structurée par des distributions injustes.

Non, la justice occupe une place fondationnelle, celle d’une valeur sur lesquelles toutes les autres s’appuient : sans elle, le jeu est pervers, avec elle, d’autres constructions morales peuvent se développer en prenant appui sur elles, tels la générosité, les comportements de dévouement sacrificiel et les actions éducatives qui font des petits hommes et femmes de futurs agents moraux. La famille, poursuit Okin, est une sphère importante de distribution. Les familles seront meilleures si s’y allient les sentiments spontanés d’amour et de générosité et la justice rendue à leurs membres. Il est impossible d’aimer véritablement autrui si notre relation à lui est structurée par des distributions injustes. Certes, les membres de la famille partagent des intérêts communs, mais ses membres « demeurent des personnes distinctes avec leurs propres buts et espoirs particuliers qui peuvent parfois s’opposer (…), bien des ressources appréciées à l’intérieur de la sphère de la vie de famille, le loisir, le repas, l’argent, l’attention… ne peuvent en aucun cas être toujours abondantes. » Dans la famille, certains biens sont rares.

Au bazooka sur MacIntyre

Chacun à son tour. Okin affronte ensuite, selon un autre profil d’attaque, Alasdair MacIntyre, un autre chef de file de l’école communautarienne. Certes, nous vivons une époque troublée, vacillante, on ne sait pas où on va mais on y va, et plus vite encore. Pas étonnant que certains, et certains philosophes les premiers, se précipitent, c’est le cas de MacIntyre, sur les leçons du passé. Pour le philosophe communautarien, je n’acquiers pas un comportement moral en l’air mais au sein d’ensembles sociaux concrets, historiquement et géographiquement situés, comme mon école, ma famille, mon association, voire ma patrie, « les biens ne sont jamais rencontrés que sur un monde situé » [4]. Il s’en suit que je trouve la justification de ma fidélité aux règles morales au sein de ma communauté particulière. C’est là et seulement là que je vais trouver les raisons et les motivations d’être et de rester moral : « C’est parce que nous sommes constamment susceptibles d’être aveuglés par le désir immédiat, d’être distraits de nos responsabilités, de nous laisser aller à des écarts de conduite, et parce qu’il peut arriver, même au meilleur d’entre-nous, de rencontrer des tentations tout à fait inhabituelles, qu’il importe à la morale que je ne puisse être un agent moral que parce que nous sommes des agents moraux, que j’aie besoin de ceux qui m’entourent pour me redonner des forces morales et pour m’assister en cas de défaillance » [5].

Bref, je ne peux apprendre à devenir moral qu’au sein d’une communauté qui en incarne une version particulière faisant l’objet d’un attachement fidèle et loyal. Je ne peux justifier ni évaluer la valeur morale de mes actes qu’au regard de règles attachées au fonctionnement et à la vie d’une communauté déterminée et je ne peux me comporter moralement que si je suis soutenu et « surveillé » par une communauté déterminée dans laquelle je suis susceptible de m’épanouir. Les références morales auxquelles MacIntyre nous convie, Saint Thomas, Aristote et Saint Augustin, excluent les femmes de la question « qu’est-ce qu’une vie bonne ? ». Dans la famille « philosophique » de MacIntyre, tous les individus agissent comme les agents des ménages dirigés par un homme.

Le philosophe a beau évoquer l’homme, sans spécification de son genre, terme sexuellement neutre mais cet usage est trompeur, car le maelström traditionnel auquel il nous convie renvoie à des sociétés où la différence sexuelle et la subordination des femmes étaient choses acquises et de plus, ces sociétés ne pouvaient fonctionner au bénéfice des mâles qu’à partir de la servitude imposée aux femmes et aux esclaves. MacIntyre dit que si les enfants ne sont pas éduqués moralement par des traditions morales, chacun d’eux ne sera qu’un bafouilleur anxieux et mal préparé dans ses actes comme dans ses paroles à affronter les défis d’une vie adulte. Ces histoires morales édifiantes enseignent, précise-t-il, « la distribution des rôles dans la pièce où ils sont nés et comment va le monde ».

L’histoire nous apprend que les femmes, dans ces sagas héroïques, restaient au foyer. Leurs vertus consistant au premier chef dans leurs attraits physiques et dans leur fidélité.

Dans ces histoires citées par MacIntyre, les femmes sont souvent des sorcières, des marâtres ou une louve en train d’allaiter, et à suivre MacIntyre, remarque férocement Okin, « les filles ont largement plus de chances de devenir des bafouilleurs anxieux et mal préparés par le fait d’être assujetties à de tels rôles que par celui d’être privées de telles histoires ». Pour éviter d’être paumés, serine MacIntyre, il faut se confronter aux traditions, et prioritairement en situation de crise, de changements radicaux auxquels la vie nous soumet. La vertu homérique des guerriers présentée par la sagesse grecque constitue pour lui une bonne confrontation, de style « patriotisme héroïque ». Mais l’histoire nous apprend que les femmes, dans ces sagas héroïques, restaient au foyer. Leurs vertus consistant au premier chef dans leurs attraits physiques et dans leur fidélité. Est-ce que les hommes étaient si attachés que ça à leur foyer ? Okin mentionne qu’Ulysse a mis dix ans pour revenir dans son foyer après une guerre qui en a duré neuf ! Est-ce que ces prétendues joutes héroïques ont pour but de défendre les foyers où les attendent des épouses éperdues de reconnaissance et devenues, à la longue, des Eddy Merckx du tricot ? Sans doute que nos héros étaient travaillés par des passions plus viriles, plus mâles, cet attrait insensé de la guerre et des grands frissons où toute grandeur véritable réside dans l’assaut. L’homme pour MacIntyre s’enracine dans une tradition mais le problème est que les enracinements qu’il propose non seulement excluent les femmes des communautés héroïques et morales, mais leur dénient le pouvoir de s’en détacher par des actions libérales où elles prendraient distance par rapport à leur servitude subie.

En plus, c’est mentionné, il feint d’oublier que ces morales ne peuvent tenir le coup que si Madame travaille à la cuisine et pond des héritiers mâles pour continuer la lignée. Les sujets moraux de MacIntyre semblent être nés directement dans l’âge adulte. L’impasse est faite sur leur éducation et sur le travail rendu nécessaire par cette formation morale. Imaginons, en prenant au sérieux le test de MacIntyre qui invite les êtres humains normalement constitués à se confronter aux traditions thomiste, augustinienne ou aristotélicienne, imaginons une femme blanche jeune, en bonne santé, hétérosexuelle, mariée vivant dans un ménage à revenu moyen. Elle espère mener une vie incluant à la fois la maternité, l’amour et un travail rémunéré. Son travail actuel lui pèse.

Imaginons qu’elle veuille trouver un emploi plus exigeant mais plus intéressant, mais qu’elle redoute, elle est assez réaliste, que cette nouvelle situation en vienne à menacer son mariage et à la priver de ce fait partiellement de ses enfants. Que va-t-elle trouver comme support chez les philosophes traditionnels chéris par MacIntyre ? Avec Aristote, elle apprendra que la femme est une difformité dans la nature, dont la seule fonction qui vaille est d’enfanter le sexe masculin. Notre madame peut alors, en désespoir de cause, se tourner vers Platon. Elle qui chérit sa vie de famille est-elle disposée à vivre dans une caserne collective, le fameux gynécée de Platon, « pour s’accoupler quand on lui dit de le faire et avec qui on lui dit de le faire, sans savoir qui sont ses enfants » ?

En plus, vivre une activité sexuelle hors du mariage est pour ces professeurs de sagesse un péché grave dont elles sont toujours, parce que tentatrices, les causes premières. Saint Thomas ajoutera que la sexualité féminine est responsable de la coupable luxure des hommes. Bref, les leçons de la tradition « MacIntyre » semblent être de peu de secours pour les femmes actuelles. Il est certain qu’elles doivent inventer leur destin et leur avenir en se confrontant à l’univers libéral où n’existe pas de tradition féministe, tant ce champ, libre, est fait d’apports différents voire divergents : « Les théoriciens féministes sont en désaccord les uns avec les autres sur bien des points, ils débattent aussi bien avec leurs prédécesseurs qu’avec leurs contemporains, sur tout, sauf sur ce qu’il y a de plus fondamental, à savoir que notre conviction que les femmes sont des êtres humains qui n’ont pas à être tenus, à aucun égard, pour inférieurs aux hommes, et qui exigent une considération égale à celle des hommes dans toute théorie politique ou morale ».

Le mariage traditionnel est une institution injuste

Bien des sociologues voient dans la famille un obstacle à l’égalité des chances, mais curieusement, sans porter la moindre attention aux inégalités génériquement engendrées entre les sexes. Avec cette omission, ils se privent d’un facteur explicatif supplémentaire et pertinent, car la vulnérabilité spécifique des femmes au sein de la famille patriarcale démultiplie les facteurs d’inégalité des chances pour leurs enfants. Les enfants d’une femme rendue au célibat par un divorce ont bien moins de chances de concourir valablement dans la course aux meilleures places et carrières. Dès lors, questionne Okin, «  en l’absence de familles justes, avons-nous la moindre chance d’espérer qu’une société soit juste ? ». Elle poursuit : « Si les relations que les parents d’un enfant entretiennent entre eux ne sont pas conformes aux critères les plus élémentaires de justice, est-il vraisemblable que leur enfant devienne un adulte doté d’un sens de la justice ? ».

La ségrégation des rôles à l’intérieur du ménage se prolonge dans la ségrégation sur le marché du travail et les femmes sont, à tâches et prestations égales, victimes de discriminations salariales négatives.

La thèse exposée par Okin indique que « le mariage structuré selon le genre entraîne les femmes dans le cercle vicieux d’une vulnérabilité profondément asymétrique exclusivement produite par des facteurs sociaux ». Cette vulnérabilité est dangereusement accrue, et les données factuelles recueillies le prouvent aisément, en cas de divorce. Okin nous convie à ne pas confondre la vulnérabilité naturelle qui est celle des enfants, en tant que telle vulnérabilité inévitable et la vulnérabilité culturelle politique du mariage, évitable par la constitution de liens socialement plus justes et rendant la femme moins vulnérable.

La tradition est massive et distille deux convictions critiquables : l’éducation des enfants devrait être assurée par la mère et la femme doit être subordonnée, dans le déroulé de sa vie, aux intérêts du mari, protecteur et nourricier du foyer. Il y a là une asymétrie dans la structuration du lien : les femmes doivent, au sein de la famille conjugale, rendre des services non rémunérés aux hommes alors que ces derniers doivent assumer la responsabilité d’entretenir les femmes en exerçant un métier rémunéré. Les comparaisons entre les couples hétérosexuels, les couples gais et lesbiens montrent que la différence de genre, dans le couple hétérosexuel, détermine les rôles respectifs de chacun, ce qui est beaucoup moins le cas dans les couples gais et lesbiens : « Ils lient leurs vies l’une à l’autre de façon plus souple, en s’aménageant plus de chances d’égalité lorsqu’ils s’engagent les uns envers les autres ». La ségrégation des rôles à l’intérieur du ménage se prolonge dans la ségrégation sur le marché du travail et les femmes sont, à tâches et prestations égales, quand c’est le cas, victimes de discriminations salariales négatives. Le fait que l’homme gagne mieux sa vie à l’extérieur du foyer installe les hommes dans un modèle de domination. Les femmes « voient leurs propres contributions au mariage dévaluées et leur droit à bénéficier de ses avantages sous-évalué ».

Quand les femmes anticipent le mariage, « il faut faire un bon mariage », elles s’attendent à devenir le parent principalement responsable de leurs enfants. Trouver un bon mari et devenir une bonne mère anticipent en quelque sorte, font le lit de leur future condition dominée. Et ces attentes qui se réaliseront au sein de rôles figés et inégaux embrayent sur leur future condition vulnérable et sur la condition des femmes qui ne se marieront pas. Comme bon nombre de titularisations et de bonifications des carrières se passent entre 30 et 35 ans, bon nombre de femmes verront leur progression barémique et hiérarchique handicapée relativement aux opportunités offertes à leurs collègues masculins.

Quant au mariage lui-même, il parachève le cycle de l’inégalité. Les femmes vont s’engager dans une vie familiale et de couple dans lesquelles des tâches essentielles pour la formation de la bonne société ne seront pas rémunérées et souvent peu valorisées socialement. Les dominations et les inégalités vécues dans la sphère familiale et dans la sphère professionnelle font cercle vicieux entre elles. Les femmes vont, à l’intérieur de la famille prester des tâches essentielles pour la tenue du ménage, en prestant un volume horaire bien plus important que les prestations de leur époux. Cette répartition irrégulière du travail au sein de la famille se redouble du fait que le travail familial n’est pas rémunéré et cette inégalité perdure jusqu’à la fin de l’éducation des enfants. Et cette répartition inégale avec non-rémunération affecte durablement la vie des femmes dans les autres sphères, professionnelle, sociale, amicale, culturelle… De la sorte, les femmes mariées ne disposent pas d’un éventail d’opportunités égal à celui de leur conjoint. Le mariage est une institution qui fabrique de la dépendance et instaure une vulnérabilité durable de la femme face à l’homme.

Le divorce tente à devenir la règle et la pérennité des couples l’exception. Et à cette augmentation exponentielle du taux de divorce s’adjoint l’accroissement de l’écart existant entre les conséquences financières qu’ils entraînent pour les femmes et les hommes. La moitié des ménages monoparentaux vivent en dessous du seuil de pauvreté et même quand ils bénéficient d’une pension et en outre « plusieurs études ont montré que la situation financière des hommes s’améliore après le divorce et que celle des femmes et des enfants se dégrade sérieusement ». Pour les femmes, le divorce rime avec une diminution rapide de la mobilité aussi bien financière que sociale, privations, chute sociale, conditions de logement dégradées, vives pressions dans la vie quotidienne dues à l’insuffisance du temps et de l’argent, et ce pour la femme seule avec enfants, avec bien souvent non-versement de la pension alimentaire.

Le divorce ne fait qu’accroître et relancer les inégalités structurelles entre hommes et femmes, il aggrave considérablement la dureté de condition de la mère chef de foyer monoparentale car dans 90% des cas de divorce, les enfants vivent plutôt avec leur mère qu’avec leur père. Les arrangements relatifs au patrimoine familial, la vente de la maison, les déménagements signifient aussi pour la femme la perte de son statut social. Le divorce s’accompagne bien souvent pour la femme d’une dégringolade financière et sociale. Les femmes seules ont en outre bien moins de chances de se remarier que leurs anciens conjoints : « Une mère divorcée continue essentiellement d’assumer la responsabilité des enfants tout en perdant la majeure partie des revenus qui étaient à sa disposition dans le mariage, ce qui fait d’elle une partenaire virtuellement moins attirante pour le mariage que l’homme divorcé moyen. La garde des enfants est connue pour être un facteur décourageant du remariage ». Dans le divorce actuel, où les juges tentent à considérer les femmes et les hommes comme des citoyens égaux devant la loi, confondant l’égalité juridique et l’iniquité des positions sociales, la situation de la femme est structurellement inégale à celle de l’homme car elle arrive au moment du divorce avec une somme non rémunérée de travaux domestiques et d’éducation alors que l’homme est bien souvent au sommet de sa carrière. La vulnérabilité de la femme mariée s’accroît, par rapport à la célibataire et si elle a en outre des enfants et si enfin elle divorce : «  Le mariage contemporain, structuré selon le genre, est un excellent exemple de vulnérabilité socialement provoquée ». Le divorce accomplit le maximum de ce que peut enfanter une relation sociale asymétrique inégalitaire : il accouche en quelque sorte les pré-conditions d’injustice préformées dans l’institution du mariage.

Vers une société désencombrée du genre

Si les femmes sont déjà fragilisées par leur éducation, elles se vulnérabilisent davantage par le mariage et davantage encore par le divorce, qui concerne, à l’aube du nouveau millénaire, un ménage sur deux. La femme vulnérabilisée, certes mais les enfants avec. Pour Okin, il n’y a pas photo, «  la famille doit devenir une institution juste ». Et pour elle, la société doit construire son avenir désencombré du genre, avec un partage rigoureux du travail ménager et éducatif, elle doit rendre possible « une meilleure distribution du travail naturellement productif et du travail non directement rentable par lui-même ». Nous n’avons pas fait le compte des impulsions même inconscientes qui nous font accorder des privilèges indus au genre masculin, soutenus et approuvés dans nos bévues autant par la foi religieuse que par les productions culturelles et les décisions de justice : Okin indique que les enfants vont à l’école où ils sont éduqués par des femmes dirigées par des hommes. La fonction de juge reste encore majoritairement masculine et les patrons d’entreprise portent rarement jupon. Hormis, et encore dans l’église anglicane uniquement, les curés restent les curés et la pédophilie est un quasi-monopole tristement masculin. Certes, des progrès incontestables ont été enregistrés concernant l’égalité juridique mais comme l’indiquait le New York Times, « les femmes sont hors de la maison, mais pas hors de la cuisine ».

Quelle sera une société constituée de jeunes adultes au potentiel moral renforcé qui considèrent les inégalités structurelles issues de la domination comme non négociables ?

Une société où le genre serait aboli verrait certainement les femmes occuper davantage de positions de pouvoir, autant dans l’appareil d’État, dans les responsabilités politiques que dans les entreprises. On peut gager, à tout le moins, que cette société serait une société moins injuste, moins mauvaise avec des familles moralement relevées, une société qui protégerait les personnes vulnérables, en priorité les enfants, car, n’en déplaise aux libéraux, « la société doit protéger les personnes vulnérables ». Dans une société désencombrée du genre, la condition civique des femmes sera radicalement transformée. Elles ne seront plus écartées de positions sociales, politiques et économiques dominantes et les hommes connaîtront davantage les saveurs et les répétitions pénibles de la vie domestique. La famille en tant que structure fondamentale et fondatrice de la société sera profondément transformée : au lieu d’être un laboratoire légitimé de l’injustice, elle formera des agents moraux moins complaisants face à la gamme étendue des injustices structurelles auxquelles, nous hommes de gauche, nous laissons la main sous prétexte de réformisme par étapes. Le sexe qui nous échoit à la naissance ne deviendra plus le genre et la disparition des relations de genre, qui construisent des cercles vicieux avec l’exploitation et l’aliénation des travailleurs, pourrait engendrer des effets pervers positifs pas encore mesurables.

Quelle sera en effet une société constituée de jeunes adultes au potentiel moral renforcé qui considèrent les inégalités structurelles issues de la domination comme non négociables ? Y aura-t-il des liens plus forts entre le berceau et la barricade politique ? Fini ces ménages traditionnels qui sont des viviers d’exploitation, de harcèlement et des écoles perverses valorisant la dépendance ? À quand ces familles devenues les institutrices et les usines de fabrication d’agents moraux renouvelés ? La famille désencombrée du genre permettra aux filles de mieux se frotter à l’abstraction et aux gars de cultiver leur potentiel empathique : « Fusionner la capacité féminine de l’empathie et la capacité masculine de l’abstraction favoriserait une alchimie entre des capacités moralement ancrées dans les identités sexuelles des individus, et dont la combinatoire est profondément indispensable pour tout individu souhaitant agir de manière juste ». Toute théorie de la justice, avec ses implications pratiques pour la construction politique d’une société juste, ne doit pas accepter que les femmes, et prioritairement les femmes seules divorcées soient considérées comme des marchandises usagées. Un quart des enfants, dans nos sociétés occidentales développées, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Éduquer ses enfants équivaut avec le fait de prendre des risques sociaux dont l’appauvrissement est la vérité immédiate. Devenir un bon parent doit-il conduire à un devenir d’handicapé social ? « La famille, notre cellule sociale la plus intime, est souvent une école de l’injustice au quotidien. Souhaitons-nous vraiment que les familles soient des lieux d’équité ? Si nous désirons sincèrement une société juste, il nous faudra considérer que seules de telles familles sont susceptibles de former le type de citoyen dont nous avons besoin ».

[1] Susan Moller Okin, Justice, genre et famille, Paris, Champs Essais, 2008. Les citations non référencées sont tirées de cet ouvrage

[2] M. Sandel, Le libéralisme et les limites de la justice, Paris, Seuil, 1999.

[3] Idem.

[4] A. MacIntyre, After Virtue. A study in Moral Theory, Londres, Duckworth, 1981.

[5] A. MacIntyre, Is Patriotism a Virtue ?, The Lindsay Lectures, University of Kansas, 1984.