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DÉCODAGE

Les inégalités, une lecture économique de la démocratie

Erik RYDBERG
Membre du Gresea (Groupe de recherche pour une Stratégie économique alternative)

Les inégalités constituent l’ossature de la question sociale. De quoi est faite une société ? De divisions et de strates. Dit autrement : les inégalités offrent une lecture économique de la démocratie.

Chacun à leur manière, comme on le verra, Philippe Defeyt et Reginald Savage nous apprennent à lire.

La question des inégalités entre les citoyens – tous égaux selon la Constitution belge – est un fait de société étrange. Elle revient dans les conversations, dans le bruitage médiatique, dans une foule de rapports qui s’invitent dans la décision politique, par exemple les négociations sur la norme salariale. Avec le temps, les inégalités sont devenues une branche d’études développant ses propres appareils et critères de mesure, mais branche de quoi ? De l’économie, dont elle garde les tics de langage, ou de l’ethnographie ? C’est qu’on n’est pas loin, ici, des études sur les mœurs des populations « exotiques  » (sous l’angle des moyens choisis pour répartir les produits de subsistance ainsi que le superflu). Rapportée à la Belgique, cette approche porte en germe des enjeux de société : qui gagne quoi et pourquoi d’aussi grandes différences ?

"Avec le temps, les inégalités sont devenues une branche d’études développant ses propres appareils et critères de mesure."

Énoncée ainsi, cette « anthropologie politique » fera forcément usage des armes forgées par l’économie, son appareil statistique, son chiffrage des flux monétaires. Mais, déjà, elle va se heurter à un obstacle de taille. Enjeu de société, en effet, que l’état désastreux des statistiques en Belgique. Verdict de Philippe Defeyt : « Allez voir ce qui est publié sur les inégalités de revenus aux États- Unis, où existe une volonté de transparence infiniment plus grande. Chez nous, c’est bien simple, il n’y en a pas. Au point, d’ailleurs, que la Belgique devient le trou noir statistique de l’Europe pour toute une série de données. Et je ne suis pas sûr que, après la régionalisation, cela va s’améliorer. »

Mœurs belges

On peut tenter d’y voir clair, néanmoins. Avec Philippe Defeyt et avec Reginald Savage, tous deux économistes membres du réseau Éconosphères : à ce titre, lors du séminaire organisé par Éconosphères le 1er octobre 2010, ils ont cherché à éclairer, tant que faire se peut, la question des inégalités de revenus en Belgique. Il s’agit d’un double éclairage et tout l’intérêt est là. Il n’y aurait eu, à la tribune ou derrière la plume, que Defeyt, et la compréhension des machines à fabriquer de l’inégalité s’en serait trouvée appauvrie de la « dimension » Savage, et inversement – car ils ne disent pas la même chose. Mieux : si deux économistes progressistes et critiques diffèrent dans leur analyse, on sera automatiquement amené à penser qu’il en existe encore d’autres, susceptibles d’enrichir autrement l’affaire. Les sciences politiques se nourrissent de contradictions.

Le point de vue est différent et cela s’explique. Defeyt est aussi président de CPAS et l’approche sera donc plutôt « micro  », celle de l’« urgentiste » : diagnostic des victimes des inégalités, au jour le jour. Savage, lui, est au Conseil supérieur des finances et enseigne à la Faculté ouverte de politique économique et sociale (Fopes), donc vision « macro », celle du « médecin légiste », sa spécialité, c’est l’autopsie.

L’intra-salarial

Cela explique que Defeyt mette l’accent sur la « tension salariale » et, donc, les énormes inégalités qui existent en Belgique non seulement entre les hauts et les bas salaires mais, singulièrement, entre ceux et celles qui sont au bas de l’échelle, les 20% qui gagnent le moins. Selon qu’ils bénéficient ou non de tarifs sociaux, d’un logement social ou d’un bon CPAS, ils subissent, à situation semblable, « des différences qui se chiffrent à 300, 400 voire 500 euros par mois. Croyant bien faire, on a construit par la force des choses un système d’inégalités profondes au sein du bas de l’échelle des revenus » – et c’est, estime Defeyt, un combat par trop délaissé à gauche, d’autant qu’il s’agit du champ d’intervention « sur lequel on a le plus de prise ». Le salaire minimum garanti n’a été augmenté, en vingt-cinq ans, que deux fois, et ridiculement, à coups de 25 euros. L’accès aux « consommations collectives » (25% du pouvoir d’achat des ménages), c’est-à-dire la culture, la santé, l’enseignement, demeure quant à lui profondément inégalitaire, voire élitiste.

La cause en serait avant tout à chercher à l’intérieur de la « masse salariale », selon Defeyt : « Les inégalités au sein du monde du travail sont depuis vingt-cinq ans le principal moteur de la croissance des inégalités dans les revenus. » Autre lecture chez Savage qui, pour être complémentaire, n’en prend pas moins le contre-pied.

Le supra-salarial

Ce qui compte, pour lui, c’est la répartition des revenus entre capital et travail, soumis au plan mondial depuis 25-30 ans à la tendance lourde et historique d’un nouveau système inégalitaire qui se traduit par un décrochage entre ce qui retourne aux travailleurs et ce qui s’envole, par ponction sur les richesses créées, vers les strates les plus riches, les plus intéressées au capital, auquel elles ont un accès direct (dividendes réservés, parachutes dorés et primes en tous genres). Il n’y a pas photo, dit Savage : même en Belgique, relativement épargnée jusqu’ici, on assiste à « une baisse structurelle de la part salariale, depuis les années 1960 jusqu’en 2010. On est aujourd’hui descendu à un palier de 5% inférieur à ce qu’on connaissait alors. C’est à l’intérieur de cette part salariale qui s’est rétrécie que l’augmentation des inégalités intra-salariales s’est produite. »

« Des différences qui se chiffrent à 300, 400 voire 500 euros par mois. Croyant bien faire, on a construit par la force des choses un système d’inégalités profondes au sein du bas de l’échelle des revenus ».

Des chiffres ? En France, de 1998 à 2005, les « 90% de ménages les moins riches » (quasi toute la population, 31,5 millions) ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 4,6%. Au sommet de l’échelle ? On a le 1% des ménages les plus riches (350 000 foyers) avec un pouvoir d’achat accru de 19,4%. Un cran plus haut, au 0,1% (35 000 foyers), c’est +32%, et le 0,01% (3 500 foyers) « fait » +42,6%. Idem aux États-Unis, 1979- 2007 : « À lui seul, le top 1% a accaparé près de 39% de l’augmentation du pouvoir d’achat. En clair : 39 fois plus que sa part relative. À l’autre extrême, les 20% en bas de l’échelle ont dû se contenter de 0,4%. Soit 1/50e de ce à quoi ils auraient eu droit s’il y avait une répartition égalitaire. En termes de concentration, vous avez ici un rapport de 1 à 1 500 : une personne située au 1% supérieur de l’échelle a, en moyenne, vu son pouvoir d’achat augmenté 1 500 fois plus que les 20% des Américains les moins bien lotis. » Mais ce n’est pas tant le gouffre qui sépare les super-riches des autres que le mécanisme venant élargir la faille qui doit retenir l’attention.

Savage décode : la déconnexion entre salaires et gains de productivité se traduit « automatiquement et mécaniquement par une augmentation de la part du profit et une diminution de la part salariale dans le produit intérieur brut ». Cause des inégalités, il forme aussi la toile de fond, air connu, du discours (pas seulement patronal) sur l’absence de « marges » pour revaloriser les revenus, même les plus faibles, et plus encore pour renégocier le partage entre salaire direct et indirect afin de refinancer la sécurité sociale. Débat tabou. Vu ainsi, les inégalités ne forment que la pointe émergée d’une impossibilité de penser l’économie autrement.

Ce compte-rendu n’engage que l’auteur, qui en a volontairement forcé le trait. On trouvera la version longue des interventions de Réginald Savage et Philippe Defeyt (dont toutes les citations ici ont été extraites) lors du « Midi d’Éconosphères » sur la question des inégalités sur le site du réseau (www.econospheres.be).

Mots Clés : Economie