Corps et âmes

Mirage 2022

Jean-François BASTIN

En 2022, c’est décidé, la Coupe du monde de football aura lieu au Qatar. Mais à quoi ressemblera le monde en 2022 ? Et le Moyen-Orient ? Et le Qatar ? Le choix de ce pays est le plus extravagant de toute l’histoire de la Fifa. D’abord parce que la Fédération internationale ne s’y est jamais prise aussi tôt, 12 ans à l’avance, pour effectuer un tel choix. 12 ans, c’est le temps de trois mandats présidentiels américains ou iraniens, le temps séparant la première guerre (1991) et la seconde guerre du Golfe (2003), c’est beaucoup plus de temps qu’il n’a fallu au monde, à bien des époques, pour changer complètement de visage. Et le Qatar est à l’épicentre de la région la plus instable, la plus explosive de la planète, au centre d’un cercle de 1500 km de rayon, où se pressent l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Yémen, Israël, la Palestine, le Pakistan, l’Afghanistan…

Qui régnera en Arabie Saoudite en 2022 ? Qui sera au pouvoir en Iran, en Irak, au Pakistan ? Qui aura gagné la guerre d’Afghanistan ? Israéliens et Palestiniens seront-ils toujours en conflit ou enfin en paix ? L’Iran aura-t-il la bombe atomique ? Où en sera le « terrorisme » en 2022, et Al-Qaïda ? Et le pétrole, et le gaz ? Où en sera la production de l’Opep, le Qatar sera-t-il encore le troisième producteur mondial de gaz naturel ? Al-Jazira, basée à Doha, sera-t-elle encore la CNN du monde arabo-musulman ? Impossible de se projeter dans un avenir aussi lointain, aussi mouvant que les sables du désert. Cette Coupe du monde est un mirage, d’une irrésistible irréalité.

Si le Qatar a battu les États-Unis, autre candidat pour 2022, c’est parce que la Fifa a voulu s’affirmer comme une superpuissance du XXI e siècle. Ses raisons n’étaient pas financières, mais politiques.
Le choix de la Fifa est d’une audace inouïe, s’agissant d’un pays à l’étrange démographie (200 000 Qataris pour 1 500 000 étrangers), où le football est très peu pratiqué, où il n’y a que trois stades utilisables et quelques poignées de joueurs professionnels locaux. Le Qatar est 113e au classement mondial de la Fifa. En 2022, comme tout pays organisateur, il sera qualifié d’office pour la phase finale, mais qui jouera sous le maillot qatari ? Peut-être 11 joueurs fraîchement naturalisés… Cette Coupe du monde, si elle a bien lieu là-bas, tiendra du prodige. Il n’y a que trois stades ? Peu importe, on va en construire une dizaine, sur un territoire grand comme la province du Hainaut ! L’été saharien fait grimper le thermomètre à 50° ? Qu’à cela ne tienne, le Qatar va climatiser tous les stades ! Et pourquoi pas, tant qu’on y est, demander leur température préférée aux capitaines d’équipe ?… Rien d’impossible à l’émirat, qui croule sous les gazodollars et qui paie des salaires de misère à ses ouvriers pakistanais et philippins… Alors, ce choix du Qatar, une affaire de gros sous, de pots de vin, de commissions mirobolantes comme on l’a proclamé un peu partout à la suite du vote ? Non, pas seulement, pas principalement. Si le Qatar a battu les États-Unis, autre candidat pour 2022, ce n’est pas parce que les dollars qataris étaient plus tentants que les dollars américains, c’est parce que la Fifa a voulu s’affirmer comme une superpuissance du XXI e siècle. Ses raisons n’étaient pas financières, mais politiques. À Zurich, où la Fifa attribuait les Coupes du monde 2018 et 2022, nous avons assisté à une cuisante défaite anglo-saxonne, un fiasco du vieux monde dont les États-Unis commencent à faire partie.

Désormais, la Fifa va plus vite que le Conseil de sécurité de l’ONU, elle opte résolument pour un nouvel ordre mondial, elle ne veut pas croire à la « guerre des civilisations », elle s’ouvre à l’islam au moment même où celui-ci devient l’épouvantail d’une Europe perdue et d’une Amérique éperdue depuis que Ben Laden a défié Bush. Les États-Unis paient cash ces années Bush, leurs croisades inconsidérées, à l’extérieur et à l’intérieur, où ils n’ont pas fini de se déconsidérer eux-mêmes. Ils peuvent toujours se consoler en se rappelant qu’ils possèdent une énorme base aérienne au Qatar, qui fut leur QG lors de la deuxième guerre du Golfe. Mais l’auront-ils encore en 2022 ?

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