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LE THÈME

Lutter contre la richesse plutôt que contre la pauvreté

Jean BLAIRON

Il s’agit aujourd’hui de lutter contre une répartition inégale des richesses, contre une production de la richesse qui s’opère au détriment de la réalité du travail collectif, au détriment de l’autonomie culturelle et au détriment du rapport culturel à la nature.

En tant qu’organisme de formation dans le secteur de l’aide à la jeunesse [1], nous retirons essentiellement de notre collaboration avec les réseaux de lutte contre la pauvreté quatre confirmations qui touchent à ce qu’Alain Touraine appelle les « conflits sociétaux ».

La déconstruction et la délégitimation des conquêtes sociales, conquêtes présentées désormais comme un handicap voire comme des obstacles à la croissance, pourraient aller jusqu’à inclure le retour du philanthropisme bourgeois comme modèle d’intervention sociale.

Une récente étude de l’Université de Mons-Hainaut consacrée à l’évaluation de l’état de danger (éducatif) a pu par exemple prétendre que les indicateurs suivants étaient pertinents en la matière : la possession ou non d’un travail, la possession d’un logement suffisamment spacieux, l’existence d’un projet scolaire… Bref des repères normatifs issus des standards après lesquels court la classe moyenne. En suivant les modèles d’une telle université patronnesse, les travailleurs sociaux pourraient devenir les jouets et les agents d’un centrisme de classe qu’on croyait révolu. Il faut donc réaffirmer avec force qu’il n’y a pas de relation d’implication entre difficultés sociales et difficultés éducatives ; il faut aussi combattre la désimplication des agents de l’État éducatif qui pourraient ne pas apercevoir que certaines de leurs exigences peuvent constituer « la goutte en trop » qui fait basculer des situations qui « tenaient » jusque-là, même loin de l’équilibre.

Pourquoi de telles régressions ?

Beaucoup d’auteurs ont montré l’efficacité du retournement, par le patronat, des idéaux défendus par les mouvements culturels des années soixante. Ainsi le capitalisme a-t-il pu prétendre que c’était lui qui répondait aux demandes de liberté et de créativité, en « responsabilisant » les travailleurs, en leur fixant des objectifs individualisés, en négociant individuellement les salaires « au mérite » ; la réalité a plutôt consisté en l’attaque contre les dynamiques collectives et la déconstruction de la solidarité.

Dans l’aide à la jeunesse, on observe un fonctionnement similaire : la défense légitime des droits de l’enfant, la promotion bienvenue de son autonomie culturelle ont pu être retournées en une obligation (pour les parents comme pour les enfants) d’investissement permanent dans un développement physique et psychique opéré sur le modèle de l’entreprise (fixation d’objectifs individuels, obligation de se comporter comme un petit entrepreneur (accompagné) de son existence, moyennant projets successifs et contrats omniprésents, promotion d’un consumérisme au nom des « besoins » de l’enfant…).

Deux « cinquièmes colonnes »

La montée en puissance des conflits culturels a été mise en lumière par Alain Touraine : pour ce sociologue, le conflit central dans nos sociétés de l’information porte sur la liberté du sujet, sur son droit à ne pas être réduit au statut de « pion » (on pense aux ouvriers par rapport aux stratèges financiers) ou de « cibles » (dont les besoins sont manipulés, par exemple dans une logique consumériste), mais aussi sur son droit à ne pas être nié comme individu dans une logique communautariste (pensons ici à la « fidélité » à un groupe de pairs aspirés par un « trou noir »).

Le capitalisme a pu prétendre que c’était lui qui répondait aux demandes de liberté et de créativité, en « responsabilisant » les travailleurs, en leur fixant des objectifs individualisés et en négociant individuellement les salaires « au mérite ».
L’aide à la jeunesse, dès le décret de 1991, s’inscrit clairement dans ce combat pour les droits du sujet, pour le droit d’être soi et le droit d’avoir des droits. Cette lutte (cette résistance) est cependant affaiblie, comme dans d’autres champs, par l’activité de deux « cinquièmes colonnes », qu’Alexandre Koyré désignait comme les « amis de l’ennemi » [2]. La première touche à la conception même de la lutte pour le sujet : pour certains, cette lutte ne peut être qu’individuelle ; ils rejettent donc l’idée même d’un mouvement social : c’est souvent le cas des « théories de la reconnaissance », qui ne se démarquent guère, in fine, des revendications individuelles de « réalisation de soi ».

La deuxième « cinquième colonne » est constituée par ceux qui considèrent la culture – par exemple la culture d’un « monde à part » qu’ils ont constitué comme tel – comme une substance à défendre, protéger… et préserver en l’état, au lieu de lutter pour l’égalité de tous devant les occasions d’expérimenter des « devenirs », de nouveaux espaces de liberté et d’égalité.

Engagement et désengagement

Si, comme nous venons de le voir, les luttes culturelles sont aussi des luttes sociales (elles concernent en effet l’inégale répartition des occasions de production culturelle), il nous faut convenir que les luttes sociales sont aussi devenues doublement culturelles.

En premier lieu, l’objet des luttes sociales est de fait souvent devenu culturel, comme en témoignent les résistances diverses au formatage technocratique de l’action, qui concentre le pouvoir de conception dans les mains de quelques-uns.

En second lieu, nous cherchons tous à combiner la liberté du sujet dans ses luttes avec la force du mouvement, qui ne peut venir quant à elle que des alliances et de l’adoption de repères et moyens de lutte communs.

Il nous appartient de trouver des formes d’engagement qui permettent que des désengagements ne soient pas pris comme des abandons ou des trahisons et des formes qui gagnent en force sans écraser les singularités.

La lutte politique en attendant

En attendant que des mouvements sociaux de grande ampleur se décident à lutter contre la richesse plutôt que contre la pauvreté – nous entendons par là non seulement la lutte contre une répartition de plus en plus inégale des richesses, mais aussi la lutte contre une production de la richesse qui s’opère au détriment de la réalité du travail collectif, au détriment de l’autonomie culturelle, au détriment du rapport culturel à la nature – le secteur de l’aide à la jeunesse montre tout l’intérêt de l’action politique : les séminaires [3] qui sont menés actuellement à l’initiative du délégué général aux droits de l’enfant, de la direction générale de l’aide à la jeunesse, de l’Office de la naissance et de l’enfance pour créer ensemble de nouvelles « jurisprudences », en constituent une illustration particulièrement encourageante.

Le terme « jurisprudence » fait ici écho à la position de Gilles Deleuze dans son Abécédaire :

« Quand on s’adresse à la justice (…), la justice ça n’existe pas, les droits de l’homme ça n’existe pas, ce qui compte c’est la jurisprudence, c’est ça l’invention du droit. Alors ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme et de réciter les droits de l’homme, mais c’est des débiles ! Il s’agit de créer, il ne s’agit pas de faire appliquer les droits de l’homme, il s’agit d’inventer les jurisprudences où pour chaque cas ceci ne sera plus possible, c’est très différent. »

Mots Clés : Pauvreté

[1] RTA est une association d’éducation permanente également agréée comme organisme de formation pour les quelque 300 services privés qui interviennent dans le secteur de l’aide à la jeunesse.

[2] Le terme est inventé par le général Franco, qui avait soutenu que les quatre colonnes de la contre-révolution qui marchaient sur Madrid seraient aidées par une « cinquième colonne » qui y était déjà.

[3] Suite au rapport que le délégué général a consacré à la question des conséquences et des incidences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et les familles, ces trois instances ont décidé de s’allier pour améliorer concrètement la prise en compte de ces situations dans leur zone de pouvoir.