Le dictionnaire du prêt-à-penser

Fenêtre d’opportunité

Mateo ALALUF
Sociologue

FENÊTRE D’OPPORTUNITÉ : Par ce terme on désigne un moment qui permet de faire passer des mesures qui n’auraient sinon aucune chance d’exister. La crise des finances publiques, consécutive au sauvetage des banques, apparaît ainsi comme une fenêtre d’opportunité permettant d’imposer aux peuples, sous couvert de réformes, une dégradation sans précédent des systèmes sociaux. Tout comme la suppression du préavis en cas de licenciement en Grèce ou la baisse de 12% du salaire minimum en Irlande ne sont de nature à financer la dette publique de ces pays, on peut se demander en quoi un allongement de la durée d’activité et un recul de l’âge de départ à la retraite seraient susceptibles d’assainir dans les cinq prochaines années les déficits publics en Grèce, en Irlande, en Espagne, en France, en Belgique et ailleurs ? La crise permet en réalité, comme l’explique l’économiste Philippe Askenazy [1], d’imposer aux peuples des mesures qui n’ont précisément aucun rapport avec la résorption des déficits. En ce sens elle est une fenêtre d’opportunité dont se saisissent simultanément les groupes dominants.

C’est parce que l’âge de la retraite avait diminué conjointement avec une meilleure couverture sociale que l’espérance de vie avait augmenté dans la deuxième moitié du XXe siècle.

En raison du vieillissement de la population en Belgique, c’est en 2060 que nous aurions à payer la facture du « choc démographique » dans une société qui serait peuplée de centenaires. Cette vision fantasmagorique, nourrie de l’extrapolation des tendances passées, n’est rien d’autre qu’un mensonge. Nous savons en effet que les tendances passées ne se reproduisent ni en démographie ni en d’autres domaines pour des périodes aussi longues. D’ailleurs, des démographes décèlent à présent tous les signes d’un plafonnement, voire d’une inversion de la tendance au vieillissement. Certains annoncent, compte tenu notamment du taux d’obésité et de la dégradation des conditions de vie, que les générations suivantes vivront moins longtemps que leurs aînés. Nous venons ainsi d’observer le déclin d’un mois de l’espérance de vie aux États-Unis entre 2007 et 2008. C’est précisément parce que l’âge de la retraite avait diminué conjointement avec une meilleure couverture sociale que l’espérance de vie avait augmenté dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Même les chantres les plus zélés du « travailler plus longtemps pour gagner moins » en conviennent à présent : « ça ne suffira pas à sauver les pensions ». Ainsi l’Institut Itinera, avant-garde des solutions ultralibérales, propose comme de juste de prolonger l’âge de la retraite à 70 ans. Mais cela ne résoudra rien si l’on ne crée pas 30 000 emplois par an ajoutent leurs « experts » [2]. Prolonger la durée de travail des uns pour augmenter le chômage des autres n’est pas en effet la meilleure solution pour diminuer les dépenses sociales.

Certes, selon la croyance néolibérale, la diminution des salaires pourrait créer des emplois au prix de l’augmentation des travailleurs pauvres. La prolongation de la durée d’activité pèserait aussi vers le bas sur le montant des pensions puisque les périodes nécessaires pour en bénéficier à taux plein seraient plus difficiles à réunir. Enfin l’augmentation de l’âge de départ à la retraite et l’intensification du travail entraîneraient une diminution de l’espérance de vie des salariés. Il est en conséquence temps de fermer la fenêtre sur les croyances idéologiques dont la seule opportunité consiste à parachever le démantèlement de l’État social qui nous a conduits à la crise.

[1] « La dette contre la démocratie », Le Monde, 14 décembre 2010.

[2] Le Soir, 18-19 décembre 2010.