LE THÈME

Re-prendre le temps

Delphine CHABBERT
Ligue des familles

Éclaté, raccourci, rigidifié : le temps est devenu une source de pression permanente.

Le temps consacré au travail reste socialement très valorisé. Celui occupé dans le domaine privé, notamment la famille, beaucoup moins... alors que les parents en ont de plus en plus besoin.

Quelle conciliation possible ?

L’intérêt de la Ligue des familles pour les temps de vie ne date pas d’hier. Et pourtant, aujourd’hui, les besoins de temps exprimés par les parents ont pris une telle ampleur qu’ils appellent des réponses fortes et rapides. L’équilibre entre les vies parentale, professionnelle, personnelle et sociale est un défi pour la collectivité. Le relever implique une réflexion sur le projet de société que nous voulons. La Ligue des familles ouvre le débat sur les valeurs reconnues à ces différents temps, sur l’évolution de notre système de protection sociale et sur l’organisation du travail, à l’aune de trois principes  : l’égalité entre les femmes et les hommes, le respect de la diversité des familles et la prise en compte des inégalités socio-économiques entre les parents.

Les besoins de temps

Le temps est une matière universelle et abstraite. Il est également le fruit d’une construction sociale. Aujourd’hui, les modes de vie doivent concilier urgence et immédiateté à des impératifs de planification dus à l’augmentation du nombre d’activités. Le blanc des pages de l’agenda disparaît, le temps est fragmenté, serré et rigidifié. De plus, l’excellence est attendue dans chaque activité  ; ne renoncer à rien pour se réaliser sur tous les plans. Et cela vaut pour les parents autant que pour les enfants. Le temps est donc soumis à la performance. Il est aussi prescripteur : « Il faut s’amuser à la Saint Sylvestre et s’aimer le jour de la Saint Valentin ». Les parents sont mis sous pression, les enfants aussi [1]. Dans ce contexte, du temps de qualité pour être ensemble n’est pas un luxe. C’est une nécessité.

La diversité des situations parentales est une donnée désormais incontestable  : familles monoparentales, homoparentales, familles recomposées qui réinventent le modèle de la famille nombreuse, mais également familles avec moins d’enfants qui vivent plus longtemps au domicile des parents, familles avec des parents de plus en plus âgés, familles bi-actives. Les besoins de temps sont pluriels.

"Même si l’engagement des hommes dans la paternité est aujourd’hui réel, ce sont toujours les femmes qui adaptent leur temps professionnel et personnel, et qui assument les charges domestiques."

Cette diversité se conjugue à un éclatement des formes de travail. Les plages horaires occupées par le travail croissent (par le télé-travail, les horaires fragmentés) et envahissent de ce fait les autres temps dits libres (loisirs, famille...). La flexibilité nous met face à cette ambivalence  : la durée du travail ne cesse de diminuer tandis que le temps occupé par le travail augmente et le stress encore plus.

La gestion du temps dans la vie familiale et professionnelle est, par ailleurs, au cœur des inégalités entre les femmes et les hommes. Fruit d’une conquête progressiste, l’augmentation du taux d’activité des femmes (désormais établi autour de 60%, loin des objectifs de Lisbonne : 75% d’ici 2020) est pondéré par la prégnance du poids des charges familiales et domestiques qui freinent leur carrière. Concrètement, plus les femmes ont des enfants, moins elles travaillent ; la tendance inverse est constatée dans le chef des hommes. Même si l’engagement des hommes dans la paternité est aujourd’hui réel, ce sont toujours les femmes qui adaptent leur temps professionnel et personnel, et qui assument les charges domestiques. En d’autres termes, les nouveaux papas ne sont pas encore les nouveaux maris.

Une question sociale

Ces diversités, issues de mutations sociologiques et professionnelles fortes, n’ont pas été (suffisamment) intégrées par les pouvoirs publics. L’itinéraire de vie du parent est fragilisé par un risque accru de ruptures personnelles et/ou professionnelles : séparation, chômage. Or, les dispositifs actuels de soutien à la parentalité, comme les congés, sont inadéquats. Le niveau d’indemnisation du congé parental, par exemple, exclut de fait les familles les plus précaires ; en première ligne, les familles monoparentales qui devraient prioritairement en bénéficier. Il est également si peu pris par les hommes qu’il entretient la spécialisation des rôles de genre. L’allocation de temps est au cœur des inégalités entre les femmes et les hommes.

Par ailleurs, l’offre des services collectifs d’accueil de l’enfance – crèches et extrascolaire – est scandaleusement insuffisante. De son côté, le rythme de l’institution scolaire n’a pas non plus évolué et semble ignorer l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail. Deux chiffres suffisent à résumer l’inadéquation entre le temps de l’école et le temps du travail : environ 80 jours de congés scolaires annuels contre 22 jours de congés pour un salarié à temps plein.

Pour ces raisons, et pour d’autres (mobilité, consommation...), l’intensification des besoins de temps des parents est considérable, et pourtant peu considérée. Ces besoins, composés d’une succession d’ennuis quotidiens apparemment anecdotiques et singuliers, n’appellent pas, de facto, de grands débats. Et pourtant, la répétition des problèmes, même mineurs, use au point de rendre malade une personne, un « genre », voire une société lorsque le problème atteint une masse critique. L’organisation du temps, comme l’équilibre entre les temps de vie, est devenue une question sociale qui appelle une réponse politique. Plus encore, la politique de soutien à la parentalité souligne la nécessité de politiques concertées et cohérentes dans la mesure où elle relève de niveaux de pouvoirs différents : sécurité sociale (congés, allocations familiales), services aux personnes (petite enfance, extrascolaire) et organisation du travail. Il est vain d’espérer une action publique concertée sans l’expression d’une priorité politique.

Moderniser la sécurité sociale

La Ligue des familles plaide résolument pour une réponse collective à des besoins individuels, meilleur moyen pour assurer une égalité entre les parents. Comme l’argent, le temps est une ressource redistribuée par la sécurité sociale à la collectivité, via des congés assimilés à des périodes de travail. Ces allocations de temps sont importantes en ce qu’elles structurent nos temps de vies ; c’est la sécurité sociale qui définit le temps de la vieillesse, par exemple, en déterminant un âge à partir duquel on cesse de travailler pour faire autre chose. Le temps est donc aussi une question de solidarités [2]. Du point de vue des parents, une amélioration des systèmes de congés thématiques est attendue afin de les rendre plus accessibles et mieux utilisés. Deux priorités : une revalorisation financière (par une indemnisation proportionnelle aux revenus, plafonnée) et une plus grande flexibilité. Ces évolutions sont nécessaires à un renforcement du travail professionnel des femmes, à un engagement des hommes dans la famille et à la prise en compte de la diversité des situations parentales. Le temps lance aussi un défi à la sécurité sociale  : solidariser la société autour de nouveaux besoins.

"Les carences en matière de services collectifs d’accueil de la petite enfance et d’accueil extrascolaire obligent les parents à sans cesse trouver des solutions et courir derrière le temps.

En qualité de mouvement de parents, nous abordons l’organisation du travail du point de vue des possibilités sécurisées de s’en extraire momentanément : les congés. Là, l’attention est attirée sur les transitions entre les périodes de retrait du travail et de retour des congés. Comment re-lier des temps de vie au travail et hors du travail ? Fautil prévoir une durée de stage pour garantir le retour à l’emploi après l’interruption, particulièrement des jeunes femmes fragilisées professionnellement lorsqu’elles s’arrêtent trop tôt ? Quid du remplacement des personnes en congés ? Actuellement, la prise de congés liés à la parentalité nuit à la carrière des travailleurs, hommes et femmes. Il en va de la mise en oeuvre de ces dispositifs mais également des mentalités et de la suprématie de la valeur travail sur les autres. Par ailleurs, les mesures de réduction du temps de travail retiennent toute notre attention. À l’évidence, une redistribution du travail permet de mieux redistribuer le temps, aussi. L’enjeu, en vertu de la perspective d’égalité qui nous anime, est de moins faire travailler ceux qui travaillent le plus pour mieux répartir le travail non professionnel. Beau défi.

Renforcer les services collectifs

Les carences en matière de services collectifs d’accueil de la petite enfance et d’accueil extrascolaire obligent les parents à sans cesse trouver des solutions et courir derrière le temps. Une place pour chaque enfant est une priorité  ; l’accueil est un droit de l’enfant non respecté à ce jour. L’accompagnement des personnes adultes dépendantes est également insuffisant. Et le pas à franchir vers une « familialisation » du soin n’est pas loin. Or, ces services relèvent de politiques publiques, essentielles au triple objectif d’une meilleure articulation des temps de vie pour les femmes et les hommes, d’un réel soutien à la parentalité et de la garantie de l’accès au travail des parents.

Enfin, nous n’oublions pas les besoins financiers exprimés par les parents. Là réside tout le débat autour des allocations familiales, vaste sujet à développer dans un futur sans doute très proche. En attendant, la nouvelle campagne de la Ligue des familles est lancée depuis le 3 octobre 2010, sur le thème « Re-prendre le temps ». Des propositions et des revendications vont en sortir. Nous invitons à une large réflexion collective sur les temps de vie et sur les conditions d’une politique ambitieuse de soutien à la parentalité. Les deux sont intimement liés. L’ambition est affichée : répondre aux besoins des parents et tendre vers de meilleures égalités. Entre les hommes et les femmes, entre les différents types de familles, entre les travailleurs, mais aussi entre des valeurs : la valeur du travail, du loisir, de la famille, de la citoyenneté... et du temps libre.

Mots Clés : Temps de travail

[1] Ces réflexions sont inspirées de l’intervention de Nathalie Frogneux, philosophe à l’UCL, à l’Université d’automne de la Ligue des familles, les 16 et 17 septembre 2010, consacrée au « Temps ». Renseignements : www.citoyenparent.be.

[2] Cf. Pascale Vielle, professeure en droit à l’UCL, Université d’automne de la Ligue des familles, 2010.