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UNE OEUVRE

Martha Nussbaum : femmes et développement humain

Pierre ANSAY
Docteur en philosophie, Pierre Ansay est l’auteur de nombreux ouvrages, dont "Le capitalisme dans la vie quotidienne", "L’Homme résistant", "Le désir automobile", "Le dictionnaire des solidarités" (...)

Une intuition forte habite la philosophe : la différence de genre est un problème de justice et la pensée des femmes doit se polariser sur les femmes du tiers monde où les inégalités, dans leur diversité, sont plus grandes et plus visibles. Il s’agit de faire des femmes indiennes des fins en soi, des sujets ; car bien souvent, bien des hommes considèrent qu’elles ne sont pas des êtres raisonnables, tout juste des reproductrices, des instruments au service des autres, objets sexuels, actrices de la prospérité générale de la famille.

Nussbaum et Rawls

Dans sa théorie de la justice, John Rawls a avancé une liste de biens premiers, biens que tout individu rationnel, indépendamment de son projet de vie plus complet, est supposé désirer comme conditions prérequises pour mettre à exécution ses projets. Le plus important de ces biens est le respect de soi-même. La liste comprend les libertés, les possibilités d’exercer ses talents, les capacités des citoyens dans leur environnement social, des biens matériels. Pour Nussbaum [1], il n’y a pas de raison de penser que cette liste de biens premiers est en quelque sorte occidentale. En tout cas, cette liste et la philosophie qui la soutend sont pertinents dans les coopératives de femmes en Inde, « on insiste sur les concepts de réflexion, de choix, de planification et de contrôle plus que sur aucun autre, et où il est tout à fait clair que ces activités ont pour base matérielle les droits de la propriété, les droits fonciers, l’accès à l’emploi... ».

La liste des biens premiers dont peuvent disposer les gens varie aussi à partir de leurs besoins spécifiques : une femme enceinte a des besoins nutritionnels plus importants qu’une jeune femme. Une personne paralysée a des besoins différents d’une personne sans handicaps. Ces variations pertinentes sont en quelque sorte sociales, associées en Inde aux systèmes hiérarchiques traditionnels. L’accord avec Rawls s’arrête ici : le fait que deux personnes disposent du même panier de ressources n’implique pas que leurs conditions de vie sont interchangeables et semblables. Il ne s’agit donc pas d’établir une égalité des chances formelle, mais une égalité des chances équitable et pour cela, il faut passer des biens premiers à la Rawls aux capabilités à la Sen. « Nous voulons une approche qui soit respectueuse de la lutte de chaque personne pour s’épanouir, qui considère chaque personne comme une fin et comme une source d’action et de valeur en elle-même. Ce respect signifiera ne pas être dictatorial au sujet du bien, du moins pour les adultes et du moins dans certains domaines de choix essentiels, en laissant aux individus un vaste espace pour les types de choix importants et pour une affiliation constructive. »

Nussbaum et Sen

Les capabilités humaines centrales constituent une liste que Nussbaum développe en s’inspirant directement des travaux de Amartya Sen, mais elle les retravaille dans une optique à la fois féministe et en intégrant les conditions de vie de la femme indienne. Pour elle le problème n’est pas de déterminer le niveau de satisfaction de la femme indienne ni son niveau de ressources disponible, mais plutôt : « Qu’est-ce que cette femme-ci a réellement les moyens de faire et d’être ? De quoi est-elle capable avec les ressources disponibles ? Atteint-elle, dans le développé de ses actions, un fonctionnement pleinement humain ? ». Les capabilités à assurer, leur niveau de base, doivent permettre à la personne de vivre une vie pleinement humaine. Quand une personne lutte pour sa survie, elle s’empare de la nourriture sans égards pour sa dignité et celle des autres, au contraire de la personne qui vit au sein d’un collectif où un éventail étendu de capabilités est disponible : « L’idée essentielle est celle de l’être humain en tant qu’être libre et plein de dignité qui, homme ou femme, forge sa propre vie dans la coopération et l’échange avec les autres, plutôt que d’être passivement façonné ou malmené à la façon d’un animal vivant en troupeau ou en bande (…), chaque personne doit recevoir les capabilités essentielles, fondamentales pour la réussite d’une vie ». Et il y a l’idée d’un seuil : en-dessous d’un certain seuil, la personne ne peut pas vivre une vie humaine digne. Les institutions publiques doivent favoriser à tout le moins un niveau seuil de ces capabilités humaines. Dès lors, peut se construire une liste bien concrète de capabilités. Dans une société bien ordonnée, chaque personne, prise une à une, doit disposer de d’un ensemble de capabilités. Vie, avoir les moyens de vivre jusqu’à la fin une vie de durée normale, santé physique, avoir les moyens de jouir d’une bonne santé, avec alimentation convenable et logement décent, intégrité physique. Avoir un corps souverain, liberté de déplacement, protégé contre les agressions, en ce compris contre les agressions sexuelles et pouvoir disposer d’une sexualité satisfaisante, sens, imagination et pensée, avoir les moyens d’utiliser ses sens, ses capacités de penser et de raisonner, grâce à une éducation adaptée, comprenant l’alphabétisation et la formation mathématique élémentaire, émotions, avoir les moyens d’éprouver de l’attachement pour des objets ou des personnes extérieurs à nous-mêmes, aimer ceux qui nous aiment et se soucient de nous et ne pas avoir un développement affectif altéré par une crainte et une anxiété excessive, raison pratique, avoir les moyens de se forger une conception du bien et de s’engager dans une réflexion critique sur la façon de conduire sa vie, protection de la liberté de conscience, affiliation, avoir les moyens de vivre avec les autres et d’être ouverts à eux, sollicitude, compassion, faire preuve de justice et d’amitié. Avoir aussi les bases sociales pour le respect de soi-même et l’absence d’humiliation, relations avec d’autres espèces, avoir les moyens de vivre en se souciant des animaux, des plantes et de la nature et de vivre en relations avec eux et contrôle de son environnement, avoir le moyen de participer aux choix politiques, avoir le moyen de détenir des biens, autant fonciers que mobiliers.

Deux capabilités, la raison pratique et l’affiliation, se distinguent par leur importance particulière, parce qu’elles organisent et imprègnent toutes les autres et leur mise en œuvre rend la vie véritablement humaine. « Forger des projets pour soi-même sans être capable de le faire dans des formes complexes de discussion et d’échange avec les autres êtres humains, et en se souciant d’eux, c’est, une fois encore, se comporter d’une manière qui n’est pas totalement humaine ». Donc, la pleine humanité, c’est la pensée de son devenir et sa connection avec les autres. L’action de l’État ne vise pas à ce que les gens « fonctionnent » [2] mais qu’ils détiennent les capabilités. Les gens combinent comme ils veulent. Leur liberté est inviolable : « les citoyens doivent être laissés libres de définir leur propre ligne de conduite après cela (...) il y a une grande différence entre jeûner et mourir de faim ». Quelqu’un qui a du temps libre peut cependant choisir d’être un bourreau de travail et une personne bien dans sa peau peut mener une vie d’ascète alors qu’elle a un grand potentiel de satisfaction sexuelle. Mais ce n’est pas la même chose que d’être sœur dans un couvent par libre choix et d’avoir subi une mutilation sexuelle. Le respect de la liberté de la personne est essentiel. C’est la capabilité qui est l’objectif politique, pas le fonctionnement. Ou encore : ce n’est pas la même chose d’être un cadre d’entreprise speedé et d’être contrainte à la double journée de travail comme bien des femmes indiennes. Mais ce ne sont pas les capabilités qui rendent les gens heureux et dignes, ce sont les manières dont les gens fonctionnent réellement en utilisant les capabilités à leur disposition. De ce point de vue, les capabilités sont des potentialités réelles qui peuvent, de diverses manières, s’actualiser dans leur fonctionnement.

Formulation et déformation des préférences

Les femmes et en plus général, les exploités, offensés, humiliés sont-ils (elles) manipulés, grugés et victimes, en quelque sorte, de déformations de préférences ? Pendant longtemps, une femme d’une coopérative interviewée par Nussbaum a pensé que la violence, endurée du fait de son mari, était certes mauvaise, mais que cette violence faisait partie du sort et de la destinée de la femme mariée et que les femmes devaient s’arranger avec ça. Elle n’avait aucune idée du fait que son mari agissait en violation avec la loi et qu’elle-même avait des droits. Et ces idées, que les violences violent la loi et que les femmes ont des droits opposables à ces comportements, bien des femmes aujourd’hui n’en ont pas encore pris conscience. Dès lors, Nussbaum va repérer trois étapes dans le progrès de cette coopératrice : d’abord, la violence endurée est mauvaise et ne peut être supportée, prise de conscience donc de sa situation, ensuite prise de conscience qu’elle a des droits et qu’elle peut les faire valoir pour faire cesser cette situation, et enfin, elle va parler aux autres femmes pour leur montrer qu’elles sont sujettes de droits et qu’en s’unissant, elles pourront collectivement faire cesser ces situations. Nussbaum prétend avec raison que certaines préférences sont déformées en fonction de certaines situations. En effet, les habitudes de vie, la crainte de l’oppression, les faibles espérances, un contexte de conditions de vie injustes déforment les choix des gens et faussent la formulation de leurs souhaits. Dès lors, les féministes qui veulent corriger ces effets de déformation des préférences sont fréquemment accusées d’être totalitaires et anti-démocratiques : « Qui sont-elles, pour dire aux femmes réelles ce qui est bon pour elles, ou pour s’introduire dans un domaine façonné par la tradition et la coutume avec des normes universelles pour ce que quelqu’un devrait réclamer ou désirer ? ». En tout cas, les gens qui ont connu la liberté et l’absence de liberté, la justice et l’injustice préfèrent radicalement la liberté et la justice. Et dans une société sans liberté, les capacités humaines dépérissent et meurent de faim. Dès lors, est-ce que la liste des capabilités proposée par Nussbaum est le résultat de propositions colonialistes discréditées ? Si certaines femmes dans certaines circonstances, adaptent leurs préférences au contexte d’aliénation et d’exploitation dans lequel elles baignent, il faut en effet prendre en compte les effets de l’asservissement, le manque de connaissances et d’informations.

Consensus par recoupement et désir éclairé

Rien n’interdit d’étudier les bases sociales nécessaires pour un fonctionnement pleinement humain. Et ces bases ont des racines profondes dans des traditions multiples et variées. C’est possible d’arriver à un consensus par recoupement [3]. d’avis différents : « Il me semble que des gens, issus d’une grande variété de cultures, se trouvant ensemble dans des conditions propices à une critique réfléchie de la tradition, et n’étant ni intimidés ni soumis à une hiérarchie, soient d’accord pour dire que cette liste est une bonne liste qu’ils choisiraient ». La liste de capabilités proposée par Nussbaum est le résultat d’études théoriques recoupées avec des discussions au sein de groupes de femmes et d’interviews et entretiens en Inde. Quand il n’est pas soumis à des intimidations de toute sorte, ce désir est un désir éclairé : « Quand les gens sont respectés comme égaux, non soumis à l’intimidation, capables d’apprendre à connaitre le monde et à l’abri d’une misère écrasante, leurs jugements sur ce qui doit être au cœur d’une conception politique seront probablement plus sûrs que les jugements formés sous la pression de l’ignorance et de la crainte comme du besoin urgent ».

En travaillant avec les femmes en Inde, Nussbaum a bien compris leur désir éclairé : détenir une propriété, avoir des droits de succession égaux à ceux des hommes ; Elles attachent en outre une importance considérable au fait d’avoir les moyens pour acquérir une propriété foncière en nom propre. Les droits de propriété jouent un rôle important dans la définition de soi, dans la négociation et dans le développement du sentiment de soi. Le désir de propriété peut donc agir en soutien de politique progressiste et lui servir de réservoir de justification. Les femmes peuvent rapidement changer leurs préférences dues à l’habitude et ajuster leurs aspirations conformément à un sentiment nouveau de leur dignité et de leur égalité. Les véritables préférences sont empreintes de dignité et de respect et les fausses sont dictées par l’habitude.

Féminisme laïc et féminisme traditionnaliste

Les libéraux ont coutume de considérer que les libertés religieuses sont des valeurs extrêmement importantes et que les protéger est une fonction primordiale des gouvernements. Cette liberté prend place à côté d’une palette élargie de libertés : se déplacer, chercher un emploi hors du foyer, droit de réunion, droit d’intégrité physique, droit à l’éducation et le droit d’hériter et de posséder une propriété en propre. Mais certaines religions ne soutiennent pas ces libertés pour les femmes de leur communauté. Dès lors apparaît un dilemme pour l’État libéral. D’une part, s’il intervient dans la liberté religieuse pour en modifier l’exercice, c’est porter un coup contre les citoyen(ne)s dans un domaine d’intime expression de soi et de liberté élémentaire. Par contre, ne pas intervenir entérine d’autres restrictions de l’expression de soi et de la liberté. Les femmes adhérant à des religions dominées par des patriarches vivent elles aussi ce dilemme : elles peuvent être déchirées entre la fidélité à leurs racines dominées et le désir de liberté et de justice. Sont-elles perdantes à chaque coup ? Deux positions clivées, le féminisme humaniste laïc et le féminisme traditionnaliste, apparaissent dans le débat international. Les féministes laïques ont tendance à considérer la religion comme un dispositif éminemment patriarcal et comme une puissance alliée à l’oppression des femmes. En outre, certaines d’entre-elles sont marxistes et considèrent le rôle social de la religion comme négatif. Elles ne respecteront pas le libre-arbitre des femmes en ces matières. Le féminisme traditionnaliste, par contre, estime que toute attaque contre les religions menace les sources de valeurs pour les femmes et les hommes. Ces substrats religieux ont eu une énorme importance pour la recherche du sens de leur existence et il convient de protéger les femmes religieuses contre les attaques de leurs consœurs féministes laïques. Certaines, donc frontalement opposées à la démarche de Nussbaum, sont des adeptes du relativisme culturel et estiment impossible de justifier des normes morales transculturelles. Elles pensent tout simplement que les sources de valeur locales seront vraisemblablement meilleures pour les gens que ne le sont les normes internationales des droits humains proclamées par des intellectuelles libres d’attaches. Elles estiment que le rôle traditionnel des femmes fait partie de leur identité. L’humanisme laïc semble cependant fort attrayant pour les femmes, tant les religions traditionnelles patriarcales ont contribué à l’oppression des femmes. « Certes, la religion doit exister, mais elle ne doit pas être dispensée de mettre de l’ordre dans sa loi, en conformant ses propres règles et sa conduite à un ensemble fondamental de critères moraux internationaux, sans recevoir de protection particulière de l’État ». Mais pratiquement, cette position apparaît fort difficile à tenir : « Il est assez risqué (…) de s’adresser à des gens pieux avec un ensemble d’exigences morales manifestement extérieures, en leur disant que ces normes sont meilleures que celles de leur religion ». En outre, les féministes laïques omettent de rechercher des alliances avec les forces féministes au sein de chaque tradition religieuse. « Les traditions religieuses ont effectivement été de puissances sources d’oppression des femmes ; mais elles ont été également de puissantes sources de protection des droits humains, d’engagement pour la justice et d’énergie au service du changement social ».

Échanges d’arguments

Trois arguments peuvent être opposés aux féministes laïques. En un, l’exercice de la croyance religieuse est un moyen extrêmement important pour la poursuite des objectifs généraux de capabilité. La croyance religieuse constitue une base importante pour l’éducation des jeunes et est reliée aux capabilités d’expression artistique, éthique et intellectuelle. « La religion a toujours été un véhicule essentiel de continuité culturelle, et par là un soutien inestimable pour d’autres formes d’affiliation. Attaquer la religion est par conséquent risquer de mutiler la vie morale, culturelle et artistique aussi bien que spirituelle des gens ».

L’approche par la capabilité fournit non pas le fonctionnement mais la possibilité d’exercer librement la croyance religieuse. Supprimer ce potentiel, c’est causer un préjudice grave à ses commettants. En deux, en décidant à leur place sur ce qu’il est bon de faire, les humanistes laïcs font preuve d’intolérance. Certes, l’État est un arbitre qui permet à chacun de vivre sa conception de la vie bonne, mais il ne peut permettre que l’on porte tort à des conceptions de la vie bonne qui ne violent aucun droit. L’humanisme laïque fait preuve à tout le moins de manque de respect et de dédain. Même s’il s’avére qu’il s’agit là d’une concrétion de superstitions, nous devons respecter l’autonomie des personnes en ne les empêchant pas d’utiliser ces voies d’accès à l’investigation et à la définition de soi. En trois, la religion est plus complexe qu’un simple opium du peuple et les religions ne sont pas un bloc monolithique. En considérant les religions de cette manière, en les résumant à des prises de pouvoir patriarcales, elles font le jeu de ces patriarches et s’aliènent, au sein des communautés religieuses, certains groupes de femmes et d’hommes progressistes. Aucune tradition religieuse n’est un tout bloqué, il y a souvent débat et dynamisme. Quant aux féministes traditionnalistes, elles aussi ne tiennent pas compte des voix dissidentes au sein de leur tradition. Bien souvent, les racines historiques et les traditions anciennes sont moins oppressantes pour les femmes que des reformulations contemporaines. Autant dans la religion hindoue que musulmane, les règlementations opprimant les femmes ont été introduites tardivement et sont difficiles à justifie dans les textes fondateurs. Tout comme les féministes laïques, elles semblent refuser de reconnaître que les femmes peuvent rechercher des significations appropriées en dehors du recodage religieux patriarcal. Tout comme leurs rivales, elles semblent sous-estimer combien la capabilité religieuse peut se combiner à d’autres pour construire une vie digne. En outre, la tradition religieuse foule aux pieds d’autres capabilités, donnant à la religion toute latitude pour définir la qualité de vie d’une femme, même quand cela menace sa dignité, sa santé, son droit à l’instruction, les moyens de vie et l’intégrité physique. Certaines composantes de l’oppression des femmes par des organisations patriarcales ne font pas partie du noyau central des religions, mais les féministes traditionnalistes ne veulent pas reconnaître comment les patriarches déforment le message religieux originel pour asseoir leur domination.

Remise en cause des traditions

Est-ce que la remise en cause des traditions par l’acquisition de capabilités constitue une perte et une tragédie pour celles et ceux qui effectuent ce trajet existentiel ? Il y a certes une tension entre le mode de vie traditionnel et la mise en fonctionnement des capabilités. En cas d’affaiblissement d’une tradition, les femmes adoptent volontiers d’autres conduites, effectuent des choix divergents par rapport à leurs traditions de vie. Pour Hamida Khala, jeune femme issue de l’Inde cultivée du Nord, la purdha, coutume visant à empêcher les hommes de voir les femmes par l’adoption de vêtements amples les dérobant à leur regard, est essentielle à sa vie de foi. Lors de son mariage avec son mari, elle a obtenu l’accord de pouvoir retourner dans sa famille si elle devait renoncer à la purdha. Durant leur mariage, son mari estimait leur progression sociale handicapée car il ne pouvait jamais présenter son épouse à ses collègues occidentaux dans des évènements sociaux où ils participaient à des soirées accompagnés de leur épouse. Un jour, les hommes débarquent dans une salle réservée aux femmes où elles s’étaient dévoilées. Mme Khala vit cette intrusion comme un traumatisme majeur et écrit à ses parents. Son père lui indique que la purdha n’est en rien une prescription coranique, mais une tradition culturelle indépendante. Dès lors, elle y renonce progressivement et élabore ses propres règles de pudeur. Elle signale, que non voilée, elle a acquis des habiletés non négligeables ; elle mentionne sa plus grande agilité physique grâce aux promenades en ville et sa capacité de gérer les comptes de la maison. Même si elle déclare que renoncer à la purdha a été un grand sacrifice, elle se dit satisfaite de son évolution qui lui a permis une plus grande autonomie et à faire face, au décès de son mari, à la gestion des comptes du ménage. Elle attache une valeur constitutive à la pudeur mais indique, dans son évolution, que le problème de la pudeur peut être résolu en dehors de ces prescriptions, si seulement les hommes se montraient coopératifs. Elle ajoute : « Laissez un millier de femmes sortir en même temps, pas seulement quelques-unes (…) alors vous verrez à quelle vitesse les hommes s’habitueront à voir des femmes et n’en penseront rien ». La vie de Hamida contient, dans son observance de la purdha, d’authentiques valeurs religieuses et cette vie ne lui apparaissait pas être marquée d’une intolérable soumission ; elle insiste sur la valeur morale et esthétique de la pudeur et « la véritable purdha, c’est la pudeur ». Les femmes observant la purdha vestimentaire sont fréquemment lésées par des intermédiaires lors des transactions commerciales car elles n’ont pas les moyens de traiter directement avec les directeurs et les employeurs. L’histoire de Hamida « montre aussi combien des femmes et des hommes profondément religieux et ingénieux peuvent être capables d’adapter leur conception morale de la religion à une réalité qui évolue ». La religion est une pratique humaine, donc faillible et évolutive. Elle doit être réexaminée à la lumière d’intérêts humains dont la liste des capabilités semble une traduction opportune.

Famille, je vous hais et/ou je vous aime ?

Dans l’espace familial, les femmes dispensent, de manière privilégiée, amour et soins. Leur rôle traditionnel est de prendre soin des enfants, de les éduquer, de s’occuper de la famille et du mari. Ces vertus et aptitudes sont associées à de grandes vertus morales et à des attitudes morales spécifiques à leur genre : aptitudes à comprendre les situations et les besoins particuliers des autres, ingéniosité pour trouver des solutions. Si la famille est le lieu de la générosité et du soin des autres, elle est aussi le lieu de la violence, le lieu majeur de l’oppression des femmes. Y coexistent amour, soins, viols, abus sexuels sur mineurs, sous-alimentation des filles, violations de la dignité et de l’égalité des personnes. Dans certaines cultures, force est de constater que la femme n’y est pas considérée comme une fin en soi, mais comme une auxiliaire ou un instrument au service des autres, domestique, reproductrice, bonne à cuisiner, dérivatif sexuel. La famille peut être une école de vertu comme une école d’inégalité, une matrice de reproduction et de légitimation de comportements violents et inégalitaires, exerçant une influence notable sur les comportements et les attitudes politiques dans la sphère publique. Cette supériorité que les hommes y revendiquent ressemble à la royauté ; une supériorité de fait, « et ce n’est sans doute pas très bon pour la démocratie ». Que faire dès lors de la famille dans le cadre d’une réflexion à visée émancipatrice et universalisante ? Est-elle un lieu d’épanouissement, de socialisation opportune ? Est-ce qu’elle aide, impulse ou inhibe, voire interdit les besoins d’affiliation de chaque personne ? L’approche des capabilités fournit un cadre excellent pour le jugement : la famille peut être un lieu et une place de premier plan pour l’amour et l’attention en tant qu’objectifs importants d’organisation sociale et d’aptitudes morales majeures. Elle est le lieu où peuvent se mettre en place deux capabilités majeures, l’affiliation et la raison pratique : fabrique donc de citoyens disposés à s’engager, à aimer et à œuvrer pour le bien commun. Mais en cas de dérapage majeur ou d’organisation sociale qui fabrique de l’aliénation, de la domination et de l’exploitation, est-ce que ces familles là, sous prétexte de libéralisme politique et de bienveillance pour la cellule de base, bénéficient en quelque sorte d’immunités « diplomatiques » ? La famille est-elle exemptée de tout examen ? Est-elle infra-politique et intouchable ? La famille a donc une énorme influence sur la distribution et l’implémentation des capabilités. Les Constitutions sont généreuses et affirment des droits égaux pour tous, hommes/femmes, maris/épouses. Mais la vie familiale est autre : usurpation de dot, viols légalisés, restitution des droits conjugaux obligeant la femme à réintégrer le toit conjugal, grossesse non désirée... Ainsi, le gouvernement indien promeut des droits égaux pour les femmes et les hommes. Il constate certes les injustices coulées dans les pratiques religieuses traditionnelles, mais estime que la famille est un lieu privé dont il ne doit pas se mêler.

Et pourtant, c’est l’État démocratique qui de multiples manières authentifie, légalise, organise ce qu’est une famille et comment elle fonctionne. Il organise le droit du mariage, du divorce, de l’héritage, il donne une définition juridique à ce groupement et il les authentifie et leur confère une légitimité sociale et une légalité juridique quand elles naissent, le refusant par exemple à certains groupements dans l’homoparentalité, le mariage homosexuel, autorisant dans certains pays le divorce entre enfants et parents à la demande des enfants. L’État doit-il ou non et à quelles conditions intervenir à l’intérieur de la sphère familiale ? Elle est à la fois déjà formatée par divers dispositifs légaux et constitue par ailleurs une sphère d’amour et de sollicitude prétendument privée. Divers choix personnels s’y forgent et il répugnerait à un libéral d’y voir l’État y mettre le nez, mais par ailleurs c’est dans la famille que l’on fabrique les citoyens ou les brigands, donc l’État doit y intervenir : dilemme. Est-ce que la famille doit être un lieu démocratique où parents et enfants délibèrent à égalité sur l’avenir de la cellule familiale ? En a-t-on fini avec les ukases paternels ? La famille n’est pas une institution volontaire, du moins pour les enfants et souvent pour les femmes qui y sont enfermées et dont le travail d’éducation n’est pas « lu » par le marché ni l’État et n’engendre aucune rétribution monétaire.

L’État légitimé

Pour Nussbaum, il convient de protéger la capabilité de chaque personne et tout particulièrement au sein de la famille, la capabilité à aimer et à être aimé. Les actes de violence et de contrainte morale ne peuvent pas être protégés dans le chef de celui qui les commet. L’État est légitimé à intervenir pour protéger les capabilités de chaque personne et une attention prioritaire devrait être consacrée à ceux qui y sont défavorisés et victimes de distributions injustes voire d’agressions répétées. La manière de solutionner le dilemme « intervenir et violer la liberté » versus « ne pas intervenir et laisser les patriarches opprimer » serait la suivante : « L’Etat devrait donner aux acteurs de la famille une immense liberté d’association et de définition de soi, mais dans le cadre des contraintes imposées par les capabilités centrales, qui devraient, dans la mesure du possible, être intégrées à la structure juridique qui constitue et réglemente la famille ». Ainsi, une série de lois peuvent déjà régenter l’intérieur à partir de l’extérieur : lois relatives au divorce, à l’héritage, à l’enseignement obligatoire, au travail des enfants, aux pratiques de dot, la rétribution de la contribution de l’épouse, la nutrition et la santé, surtout des petites filles, la pénalisation du viol et des violences domestiques, et. Ces contraintes extérieures sont légitimes et définissent pour partie l’intérieur. Nussbaum est une partisante résolue de l’interdiction de la dot dans le droit conjugal indien : « Il serait donc juste de rendre la pratique de la dot illégale en Inde, compte tenu de la preuve convaincante que le système de la dot est une cause majeure du manque de capabilité des femmes ». Pour Nussbaum, l’État doit vigoureusement intervenir dans la famille indienne pour protéger les petites filles et rectifier les capabilités des hommes et leur fonctionnement. Et d’une manière générale, protéger ses membres et pas la famille en tant que telle. Et selon elle, toute intervention protectrice se légitime comme suit : « Toute personne qui se montre cruelle et injuste dans cette sphère ne mérite pas d’y être inclue et la famille, correctement comprise, représente la sollicitude et l’amour ; nous pouvons donc nous demander si les actes de violence peuvent jamais être tenus pour des actes qui défendent les valeurs de la famille ». En outre, Nussbaum propose quelques principes pour guider l’action publique. Celle-ci doit proposer aux femmes des lignes arrières pour valider leur position de rupture au sein d’une négociation avec l’homme : accès à l’emploi, accès au crédit, aux droits de propriété et à l’alphabétisation, mettre en place des centres d’accueil pour femmes battues, formations professionnelles pour prostituées ou enfants de prostituées, repas de midi à l’école pour les enfants. L’État doit aussi aider à valoriser la contribution des femmes au bien commun en modifiant la loi sur le divorce, la discrimination en matière de salaire, l’encouragement à la fondation des coopératives...

Aider les femmes à devenir des agents de changement au sein de leurs collectivités, à leur apprendre les techniques de négociation renforce leur position vis-à-vis des hommes. Il convient enfin de mettre en place divers programmes qui leur permettent de prendre conscience de leur propre valeur : favoriser les collectifs de femmes est une bonne manière de procéder. « Les femmes qui ont de la dignité et du respect pour elles-mêmes peuvent aider à modeler de nouvelles communautés souvent bien plus aimantes que celles qu’elles ont connues auparavant ».

Philosophie et libération des femmes

« A peu près partout dans le monde, les femmes sont perdantes du seul fait d’être femmes. (…) Et dès lors, que viendrait faire la philosophie dans cette galère ? les personnes concernées par le changement politique ont souvent des doutes au sujet de la philosophe, se demandant comment une discipline si abstraite et si distante peut bien être une aide pour ceux qui souffrent ». Notre monde politique est dominé par des idées philosophiques utilitaristes et Nussbaum fait partie d’une famille de philosophes de gauche qui s’y opposent. Nous avons besoin, précise-t-elle, d’une bonne théorie pour chasser la mauvaise. Et il nous faut penser grâce à nous propres idées intuitives pour les soumettre à la critique et sélectionner celles que nous voulons garder. Et il convient de délibérer publiquement, car en l’absence de délibération, ce sont les idées les plus influentes, celles qui sont soutenues par les individus les plus puissants qui triompheront. La philosophie ne cherche pas des partisans, mais des arguments, elle cherche la cohérence du propos et pas les hurlements. Les femmes d’un collectif de l’Andrha Pradesh chantaient : « Femmes, pourquoi pleurez-vous ? Vos larmes devraient se transformer en pensées ». Avec Martha Nussbaum, philosophe, un bout du chemin est fait dans cette direction, les larmes deviennent, en la lisant, des pensées fortes.

Mots Clés : Féminisme

[1] M. C. Nussbaum, Women and Human development. The capabilities approach, Traduit de l’anglais par C. Champlain, Femmes et développement humain, l’approche des capabilités, Paris, Editions des femmes, 2008. Toutes les citations de cet article sont extraites de cet ouvrage

[2] Dans la terminologie de Nussbaum, « fonctionner » signifie mettre en œuvre les capabilités. Cette distinction entre, d’une part, fourniture des capabilités par l’État et l’action publique et, d’aute part, fonctionnement ou non de ces capabilités par les citoyens est essentielle et capitale pour comprendre la position de Nussbaum.

[3] Consensus par recoupement : concept rawlsien. C’est le socle moral commun sur lequel des citoyens animés par des différences et des divergences quant à la nature du bien peuvent s’accorder et s’appuyer pour vivre ensemble dans le cadre d’une société démocratique et pluraliste