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IDÉES

L’individu comme objectif ou moyen ?

Sophie HEINE
Chargée de recherche du FNRS et politologue à l’Université libre de Bruxelles. Auteur d’"Oser penser à gauche" (Aden 2010).

Dans une société de plus en plus multiculturelle, est-il envisageable d’unir les gens autour de valeurs communes ? N’est-il pas plus réaliste de les rassembler autour de droits fondamentaux ? L’intérêt individuel est-il vraiment néfaste à la société ? N’est-il pourtant pas à la base de toute revendication et action collectives, au niveau social par exemple ?

[Cet article est une critique du texte de Laurent de Briey, "L’humanisme, un projet politique spécifique" consultable ici : http://politique.eu.org/spip.php?ar...]

La critique du libéralisme formulée par de Briey, si elle reflète bien le scepticisme croissant face à un système glorifiant le marché et la propriété privée, tombe malheureusement dans un travers courant dans ces débats : assimiler des dimensions différentes du libéralisme et considérer que ce dernier doit nécessairement être rejeté en bloc [1]. On pourrait pourtant suggérer de combiner une critique forte d’un libéralisme économique débridé avec le maintien de l’idéal d’émancipation individuelle contenu dans le libéralisme politique [2].

Cet idéal constitue en effet un critère idoine pour dénoncer les multiples formes de domination existant encore aujourd’hui et dues non seulement aux inégalités socio-économiques et politiques mais aussi aux discriminations basées sur le genre ou sur l’appartenance ethnique ou culturelle. De même, pourquoi faudrait-il renoncer au principe philosophiquement libéral selon lequel l’organisation politique doit reposer sur des principes de justice universels plutôt que sur une conception particulière du bien [3] ? L’insistance sur des valeurs communes, incluse dans le projet humaniste promu par de Briey, risque en effet de poser d’importants problèmes à l’heure de la multiculturalité croissante de nos sociétés. La prétention à l’universalité des valeurs définissant ce projet humaniste ne préserve nullement ce dernier d’une dimension potentiellement particulariste [4]. Celle-ci réside non pas dans l’existence ou non d’une revendication universaliste, mais plutôt dans la concordance recherchée entre politique et valeurs, entre citoyenneté et identité. Or, pour réconcilier la diversité des conceptions du bien peuplant les sociétés modernes, il serait plus fructueux de pousser jusqu’au bout l’ambition initiale du libéralisme philosophique : unifier les membres de la société par le partage de principes de justice et, plus fondamentalement, faire reposer le politique sur l’action et le respect des droits fondamentaux plutôt que sur des valeurs ou une identité communes.

Matérialité plutôt qu’éthique

Par ailleurs, dans son récent ouvrage, les deux arguments principaux invoqués par de Briey pour justifier cette centralité des valeurs communes peuvent être questionnés : d’une part, la perte de repères identitaires, qui pousserait les individus à soutenir des courants extrémistes, d’autre part, la diminution de la solidarité nécessaire aux institutions garantissant la justice sociale. On peut se demander si le premier phénomène n’est pas autant dû aux déficits démocratiques et sociaux du libéralisme contemporain qu’à un déficit de contenu éthique, les partis extrémistes proposant des solutions erronées à des problèmes réels.

Quant à l’argument de la solidarité comme fondement des systèmes sociaux, il est également discutable. Une lecture attentive de l’histoire des changements sociaux tend plutôt à montrer que les systèmes de redistribution n’ont pas été mis en place grâce à un sentiment de solidarité partagé, mais plutôt suite à une évolution des rapports de forces sociaux et politiques, eux-mêmes fortement influencés par certaines contraintes structurelles. Dans une approche propositionnelle, on pourrait aussi arguer que le maintien ou le développement de mécanismes de redistribution pourraient reposer davantage sur l’intérêt de la majorité de la population que sur des valeurs communes ; autrement dit, on pourrait donner un fondement matériel et fonctionnel plutôt qu’éthique à ces institutions. En garantissant une application réelle des droits fondamentaux, celles-ci pourraient puiser leur légitimité dans leur conformité avec les intérêts de la majorité de la population. C’est non seulement envisageable pratiquement, mais c’est aussi hautement souhaitable car, en faisant appel aux valeurs ou à l’identité, on court toujours le risque de dérives exclusivistes [5]. Ainsi, fonder la sécurité sociale sur des valeurs ou une identité commune risque de déboucher sur la restriction de ses avantages à une partie restreinte de la population – il suffit d’observer les demandes flamandes de régionalisation pour s’en convaincre. Un tel argumentaire peut aussi créer une illusion d’homogénéité de la population censée partager les valeurs ou l’identité en question et, de la sorte, occulter des divergences d’opinion ou d’intérêts en son sein [6]. Pour reprendre l’exemple ci-dessus, on peut se demander si les valeurs et l’identité flamandes revendiquées par la majorité des partis en Flandre reflètent réellement les besoins de la population du nord du pays. De même, le discours sur nos supposées valeurs occidentales ou européennes permet-il à la fois d’isoler ou d’exclure les minorités ethno-culturelles en les présentant comme exogène à la communauté dominante et de voiler les contradictions sociales et politiques traversant les sociétés européennes ?

Dans la même veine, le retour des citoyens à la participation politique passe moins par le réveil de certaines valeurs ou d’une identité commune que par la réconciliation de ce que les philosophes politiques qualifient de motifs d’action « rationnels » (basés sur l’intérêt personnel) et « raisonnables » (prenant en compte l’intérêt collectif). Les individus ne se remobiliseront que s’ils comprennent que c’est seulement en s’impliquant un minimum dans la vie de la cité qu’ils pourront à la fois défendre leur intérêt personnel et satisfaire une aspiration universelle à une plus grande justice sociale. Mais si ces deux types de motivations expliquent la plupart des actions humaines, l’intérêt personnel demeure central quand il s’agit de mobiliser de manière substantielle [7]. L’intérêt peut donc être un moteur à la fois pour la vitalité démocratique et pour la mobilisation sociale. Faire appel à l’intérêt individuel pour mobiliser ne signifie toutefois pas que l’on adhère à une conception individualiste méthodologique de la société. En effet, les progrès démocratiques et sociaux passent nécessairement par la mobilisation des majorités sociales ayant intérêt à ce que de telles évolutions se produisent. Mais on ne peut mobiliser des groupes sociaux sans mobiliser les individus qui les constituent. Contrairement à l’idée selon laquelle valoriser l’intérêt individuel fait nécessairement de vous un partisan de l’orthodoxie économique, un fondement rationnel de ce type devrait aller à l’encontre d’une interprétation radicale des principes de marché. La libre concurrence, la propriété privée et une intervention minimale de l’État s’opposent en effet à la réalisation des droits de tous. On peut donc revendiquer une application réelle des droits humains impliquant un combat contre toutes les formes de domination au nom de l’intérêt de chacun à vivre dans une société plus démocratique et plus juste.

L’intérêt personnel a du bon

Mettre l’intérêt individuel au cœur du changement social n’implique cependant pas d’adhérer à une lecture individualiste méthodologique de la société, qui considère que celle-ci est formée par l’addition des actions individuelles. Contre cette conception aujourd’hui hégémonique, il est au contraire indispensable de réhabiliter les notions de structures et d’action collective. Faire appel à l’individu et à ses besoins doit servir à accroître les mobilisations sociales et l’engagement politique fondés sur des projets de société globaux satisfaisant les intérêts de la majorité. Les progrès sociaux semblent en effet difficilement réalisables sans l’action des groupes sociaux qui y ont intérêt, et cette action est facilitée par un certain contexte structurel et notamment économique sur lesquels les individus ont peu de prise. Tout projet progressiste devrait donc, d’une part, faire le lien entre l’intérêt de l’individu ordinaire et celui du reste de la société et, d’autre part, prendre en compte les possibilités offertes par le contexte structurel existant – caractérisé aujourd’hui notamment par la crise du capitalisme néolibéral, l’européanisation et la globalisation de l’économie [8].

Ne faisant pas exception à l’approche dominante du social, la critique formulée par de Briey contre « l’individualisme libéral » s’accompagne en revanche chez lui d’un certain individualisme méthodologique : il semble en effet que, pour l’auteur, la société évolue toujours grâce aux actions individuelles, même si celles-ci devraient reposer sur des principes moraux plutôt que sur des motifs égoïstes. Dans cette optique, l’objectif d’émancipation individuelle doit donc être atteint par une conformité de chacun à certaines valeurs. Une telle approche tend donc à assimiler fins et moyens – l’épanouissement individuel par l’action individuelle –, à l’instar du libéralisme dominant pourtant dénoncé. La seule différence résidant dans les raisons expliquant l’action des individus. Or, il devrait être possible de conserver l’idéal d’épanouissement individuel du libéralisme et de l’humanisme sans pour autant considérer que c’est par l’action individuelle qu’on y parvient. Autrement dit, la liberté individuelle comme objectif ultime mais le collectif comme moyen d’y parvenir.

[1] Pour une argumentation plus élaborée de cette proposition, je me permets de renvoyer au premier chapitre de mon ouvrage Oser penser à gauche. Pour un réformisme radical, Bruxelles, Aden, 2010.

[2] A. Renaut, Qu’est-ce qu’un peuple libre ? Libéralisme ou républicanisme, Paris, Grasset & Fasquelle, 2005, p. 28.

[3] J. Lacroix,Communautarisme versus libéralisme. Quel modèle d’intégration politique ?, Bruxelles, Editions de l’Université libre de Bruxelles, 2003, p. 10 et p. 32.

[4] Les arguments utilisés par les élites françaises pour justifier en 2004 l’interdiction du port du hijab constituent une illustration parlante de ce paradoxe : c’est au nom des valeurs républicaines de laïcité et d’égalité hommes-femmes qu’a été construit un discours faisant une interprétation particulièrement communautarienne de la laïcité en la liant intrinsèquement à l’identité nationale française, ce qui a permis de stigmatiser, derrière le foulard, toute un groupe culturel. Voir à ce sujet : S. Heine, « The Hijab controversy and French republicanism : critical analysis and normative propositions », French Politics, vol. 7, n°2, 2009 et S. Heine, « La dimension communautarienne du républicanisme français : L’affaire du foulard islamique comme réactivation d’un imaginaire national », Raison Publique, n°9, novembre 2008.

[5] M. Sanchez-Manza et al., « La citoyenneté européenne et l’Autre du dedans », M. Sanchez-Manza et L. Licata (Ed.), L’Autre. Regards psychosociaux, Presses universitaires de Grenoble, 2005.

[6] M. Löwy, Patrie ou planète. Nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, Lausanne, 1997, p. 2.

[7] Remarquons que l’un des principaux fondateurs du socialisme belge insistait davantage sur cette dimension que les socialistes contemporains : E. Vandervelde, Le marxisme a-t-il fait faillite ?, Bruxelles, L’Eglantine, 1928, p. 128.

[8] Il s’agit donc d’éviter à la fois les travers du structuralisme excessif qui a longtemps caractérisé une grande partie de la gauche marxiste et social-démocrate, assimilant l’intérêt des individus à l’intérêt objectif de leur classe, et ceux de l’individualisme méthodologique aujourd’hui dominant et pour lequel le social s’explique uniquement par les intérêts individuels.