Le dictionnaire du prêt-à-penser

Climategate

Mateo ALALUF
Sociologue

CLIMATEGATE : En novembre 2009, quelques semaines avant le Sommet de Copenhague supposé sceller un nouveau plan mondial de lutte contre le réchauffement climatique, la divulgation sur la toile de courriels piratés dans les serveurs de l’Université d’East Anglia au Royaume-Uni semait le doute dans l’opinion, doute largement conforté par de nombreux gouvernements et milieux industriels. Selon « les révélations » de ses détracteurs, l’incurie, le catastrophisme et la politisation du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat serait un scandale d’une telle ampleur qu’il constituerait, par similitude au watergate, un climategate. Ces accusations ont menacé l’existence même du Giec et contribué surtout à paralyser la conférence de Copenhague.

À présent, quelques mois avant le Sommet de Cancun, les enquêtes indépendantes menées sur les supposés scandales dénoncés par les « climatosceptiques » ont montré à suffisance que les accusations contre les climatologues étaient sans fondement. C’est aussi parce que le Giec a reconnu avoir fait des erreurs, dont il a expliqué l’origine, qu’il inspire à nouveau confiance. Des données en effet, pour être scientifiques, doivent pouvoir être contestables.

Fallait-il prendre des mesures climatiques uniquement parce que l’origine humaine du réchauffement de la planète était prouvée ? Sinon fallait-il arrêter de protéger l’environnement ? C’est précisément sur cette liaison univoque entre constat scientifique et mesure politique que repose le pouvoir de nuisance des climatosceptiques. Il faut en convenir, à l’instar par exemple de Claude Allègre, ceux que l’on a appelé climatosceptiques sont des adversaires politiques avant toute considération d’ordre scientifique.

Le débat est ancien. Déjà, lors de la constitution du premier parti socialiste allemand, le programme rédigé par Ferdinand Lassalle en 1875 proclamait : « Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation ». Dans la critique de ce programme que rédige Karl Marx, stigmatisé pourtant aujourd’hui comme « productiviste », il répondait en affirmant : « Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage et ce sont les valeurs d’usage qui constituent la richesse et non le travail » [1]. Le fait de ne pas considérer la terre comme une simple ressource naturelle relève d’abord d’une conviction politique. De ce point de vue, le réchauffement de la planète résulte tout autant d’un système social, d’une façon de penser et de produire et d’un mode d’organisation fondé sur l’accroissement des inégalités. C’est en ce sens que l’association entre climat et justice sociale s’était imposée lors du « contre sommet » de Copenhague.

La dénonciation des experts du Giec comme des artisans d’un climategate a heureusement fait long feu. Les connaissances scientifiques sont une source aussi précieuse qu’indispensable pour les mouvements de contestation sociale. Encore faut-il que la science ne soit pas vidée des incertitudes de la recherche et réduite à des formes dogmatiques de scientisme. Car alors, la politique serait réduite aux injonctions des groupes dominants et privée de ses potentialités émancipatrices, c’est-à-dire de l’expérience, des capacités et des compétences de ceux précisément qui en sont écartés.

Mots Clés : Environnement

[1] K. Marx, Critique du programme de Gotha, Geme, Editions sociales, Paris, 2008.