LE POINT

Copernic

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

L’astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543) est beaucoup évoqué ces temps-ci à propos de la "révolution copernicienne" que les actuelles négociations politiques engagent quant à l’avenir de la Belgique. Une révolution copernicienne, c’est un changement radical de la manière de penser les choses. Ainsi, Copernic a réfuté les théories du cosmos alors en vigueur en démontrant que la Terre n’était pas au centre de l’univers et qu’elle n’était finalement qu’un modeste rouage du système solaire.

Ce rappel est une invitation à lever les yeux du guidon. Oui, le processus politique en cours a quelque chose de singulier qui force à relire l’histoire de ce pays comme lieu d’un enchevêtrement inédit d’une question sociale et d’une question nationale. La myopie chronique du mouvement ouvrier socialiste a l’égard de la question nationale a laissé le champ libre à un nationalisme flamand marqué à droite aux racines populaires incontestables. Le vote massif pour la N-VA manifeste sans doute la volonté de solder une fois pour toutes les comptes de cette histoire.

Mais cette lecture est trop courte. Ce n’est pas pour le seul plaisir d’être maîtres chez eux ou pour se guérir d’un vieux complexe que les forces politiques et économiques dominantes en Flandre souhaitent doter leur Région d’un maximum d’autonomie. Cet emballage nationaliste est seulement nécessaire pour conquérir les faveurs de la population. D’ailleurs, la politique prônée par les fines lames du capitalisme qui servent de mentors économiques de la N-VA n’a rien d’intrinsèquement flamand. Notre "révolution copernicienne" a aussi pour objet de mieux nous insérer dans un système européen et, au-delà, mondial dont la Belgique, et a fortirori ses composantes, ne sont que des modestes rouages. Le projet de la droite hégémonique en Flandre est aujourd’hui la chose la mieux partagée en Europe.

Ce n’est pas pour le seul plaisir d’être maîtres chez eux ou pour se guérir d’un vieux complexe que les forces politiques et économiques dominantes en Flandre souhaitent doter leur Région d’un maximum d’autonomie.

Ce projet a été fixé à Lisbonne en 2000. Son objectif affirmé est de "faire de l’Europe la société la plus compétitive du monde", et donc de battre les États-Unis, le Japon, la Chine, les pays émergents... dans la bataille de tous contre tous. Pour y arriver, il faut libérer la concurrence fiscale à l’intérieur de l’Union européenne afin de pouvoir récompenser les économies les plus performantes. Certaines régions "riches" espèrent ici tirer leur épingle du jeu. Mais c’est un calcul à courte vue dont les populations feront les frais.

Car quel est l’objectif de la droite flamande quand elle réclame l’autonomie fiscale et la maîtrise de son marché du travail ? Conquérir de nouveaux marchés au détriment de ses voisins en comprimant ses coûts et en défiscalisant les profits ? Inefficace : tous les États feront pareil. Quand plusieurs États se seront livrés à cet exercice de dumping fiscal et social, un nouvel équilibre européen interviendra pour entériner le nouveau rapport de forces dégradé entre capital et travail. Une Flandre libérée du (contre)poids francophone pourra jouer à plein dans cette partie.

Dans le concert européen, le maintien en Wallonie et à Bruxelles d’un centre de gravité politique au centre-gauche fait désormais figure d’exception. Comment conserver voire consolider cette position fragile ? Il faudra assurément pouvoir engager ces deux Régions dans une transition économique qui échappe, au moins en partie, au règne de la "concurrence libre et non faussée" et qui puisse enrayer la spirale productiviste suicidaire sans dégâts sociaux.

Mais il y a aussi une opportunité à saisir dans la conjoncture institutionnelle. Si on fait l’hypothèse que la réforme annoncée évacuera en majeure partie le niveau fédéral du contentieux communautaire, alors il n’y a plus de raison majeure pour maintenir au Parlement fédéral des groupes linguistiques séparés au sein des mêmes familles politiques [1]. Ce que les écologistes ont réalisé, les socialistes devraient aussi pouvoir le faire. Ce qui permettrait de désenclaver la gauche politique et associative flamande et de raccommoder des solidarités qu’on n’aurait jamais dû laisser s’étioler.

Utopie ? Mais pourquoi ce qui est possible au Parlement européen serait-il impossible à plus petite échelle ? Copernic, à l’aide...

23 août 2010

Retrouvez Henri Goldman sur les blogs de Politique : http://blogs.politique.eu.org

Mots Clés : Institutionnel , Fédéralisme

[1] Et si on prend au sérieux le crédo régionaliste des partis de l’Olivier et de la gauche flamande, ceci vaut aussi pour la Région bruxelloise où le clivage communautaire est une insulte au bon sens.