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UN LIVRE

Norberto Bobbio : l’égalité, étoile polaire de la gauche

Gabriel MAISSIN
Gabriel Maissin est économiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement.

A propos de l’ouvrage de Norberto Bobbio, Doite et gauche (Paris, Seuil, 1996, 154 pages).

La distinction entre droite et gauche a semblé un moment disparaître de l’horizon politique. Vidés de tout contenu pertinent ces deux concepts ont connu une sorte d’éclipse dans le dernier quart de siècle. La pertinence de ces notions se serait affadie suite à « la fin des idéologies » et à l’écroulement du mur de Berlin. La course au centre des partis de la gauche européenne aurait achevé le travail.

Dans cette conjoncture particulière, marquée par l’échec du communisme, le règne sans partage de l’économie de marché et les canons de la démocratie libérale, continuer à penser suivant cette distinction cardinale nécessite une sérieuse boussole. C’est sans doute là le grand mérite de l’ouvrage de Noberto Bobbio, Droite et Gauche, dont l’édition originale italienne remonte à 1994, mais qui a été remis sous les feux de l’actualité lors du décès du philosophe en janvier dernier [1].

Rédigé dans un langage accessible et d’une structure limpide, cet ouvrage offre une véritable carte conceptuelle destinée à fixer les territoires respectifs de la droite et de la gauche. Non seulement la distinction est toujours pertinente, mais de plus, elle peut-être fondée sur un critère unique : « l’attitude qu’adoptent les hommes vivant en société face à l’idéal d’égalité qui est, avec la liberté et la paix, une des fins ultimes qu’ils se proposent d’atteindre et pour lesquelles ils sont prêts à se battre ». L’égalité serait donc, en première approche, ce qui caractérise "la gauche".

Mais attention, l’ouvrage de Bobbio est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il s’appuie sur le travail intellectuel de toute une vie, consacré à la philosophie politique et au droit. L’essai est construit autour de trois préoccupations : justifier la pertinence de la dyade droite gauche, caractériser la gauche à partir d’un critère pertinent et mettre en relations ce critère distinctif avec d’autres, en particulier ceux de liberté, de démocratie, et d’autorité.

Avant de revenir sur le critère distinctif entre droite et gauche, le philosophe du droit se fait un devoir de prouver que cette distinction plus que bicentenaire est toujours d’actualité. Prenant en compte que depuis une petite vingtaine d’années, cette dyade a été remise en cause, il s’attache à en montrer au contraire la vivacité. La distinction n’est pas fondée en premier lieu sur les seules « représentations ». Ces deux termes « recouvrent des divergences non seulement d’idées mais d’intérêts et d’appréciation sur la direction à donner à la société [...] dont on ne voit pas comment elles pourraient disparaître ».

Autres problématiques, autres clivages ?

Certes il existe bien des tentatives de dépasser cette dichotomie. Soit en invoquant d’autres clivages tels que celui entre conservateurs et progressistes, soit en mettant en cause le mode de pensée binaire que suggère l’approche de Bobbio, soit encore en cherchant à identifier davantage des problèmes que des positions.

L’écologie politique en fournit un bel exemple, elle qui est née comme un courant se revendiquant du « ni gauche ni droite », mais essayant de faire émerger une problématique transversale, celle du rapport de l’homme à la nature. Le même raisonnement pourrait s’appliquer à certains courants du féminisme prônant le principe de différence. D’autres approches invoquent également les défis que posent à la décision politique certaines avancées des connaissances biologiques et leur implications morales. Si l’on peut, en suivant Bobbio, distinguer en la matière des positions laxistes et des positions rigoristes, on conviendra aussi que l’on pourra les retrouver dans les deux camps.

Éclatement et complexification du jeu politique

Mais la dyade est aussi contestée par un autre biais, peut-être plus décisif. Face à la complexité des sociétés modernes caractérisées par de multiples positions, il peut apparaître que sur l’axe qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite, ce soient les positions centristes qui soient les plus nombreuses. Le centre devenant ainsi hypertrophié, capable de jouer le rôle de tiers inclus, c’est-à-dire d’un espace qui ne n’est ni de droite, ni de gauche. Mais la constitution de ce centre "ni-ni" ne résiste pas à la dynamique d’ensemble du jeu politique. Soit que ce centre joue à son tour un rôle distinctif qui force l’apparition de partis se définissant au centre-gauche, au centre-droit, ou revendiquant encore plus clairement l’ancrage à gauche ou à droite. Chez nous ne dit-on pas qu’il manque à la Flandre un véritable parti de la droite conservatrice capable d’assécher les marécages du Vlaams Blok ? En France, n’affirme-t-on pas qu’il faudrait retrouver une « gauche de gauche » ? Et lorsque la dynamique des distinctions, les jeux subtils des alliances entre partis et de la recherche de majorité rendent l’échiquier politique peu lisible, voire le pays ingouvernable, n’entend-on pas plaider pour un système politique bipolaire, favorisant l’alternance ?

N’en vient-on pas à invoquer la nécessité d’une claire démarcation entre la gauche et la droite par la constitution de plus vastes regroupements, comme le sont, en Italie, la coalition de « l’Olivier » et la « Maison des libertés » ?

L’éternelle troisième voie...

Une autre façon de dépasser les concepts de gauche et de droite est la recherche d’une troisième voie. Différente de la course au centre évoquée ci-dessus, cette position tente d’aller au-delà de l’une et de l’autre position. Le mécanisme est toujours le même explique Bobbio : « on tente de faire tenir ensemble deux systèmes d’idées opposés que l’histoire avait jusqu’alors tenus pour incompatibles, voire alternatifs, mais ce paradoxe est justifié par leur échec démontré et assumé, après qu’ils ont été appliqués unilatéralement ».

Cette position ne se définit donc non pas comme un compromis pragmatique du genre : « les élections se gagnent« au centre, mais « comme une doctrine à la recherche d’une praxis qui au moment où elle est mise en œuvre, se transforme en position centriste ». Et Bobbio de nous rappeler fort à propos que « la pensée politique, ou peut-être vaudrait-il mieux dire l’imaginaire politique, nous offre une myriade d’exemples de ces troisième voies ». Dans ce sens, le cas présent du libéral socialisme ou du socialisme libéral — expression typique d’une pensée de tiers incluant- a eu un certain succès au sein d’une gauche en crise [2]. Fort à propos, il nous rappelle que l’exemple de la révolution conservatrice qui s’est développé dans l’entre-deux-guerres avait pour fonction de permettre à la droite de répondre à la subversion bolchevique, aux succès du mouvement ouvrier et de « digérer » ses propres échecs. Tous les fascismes se présentent aussi comme des « dépassement » ou des « renouveaux ».

Toutefois en ce qui concerne le thème du dépassement de la dyade droite/gauche, cette variante de la troisième voie peut toujours être interprétée comme une tentative de sauver l’essentiel de sa position et de neutraliser l’adversaire. Elle apparaît donc aussi devoir se situer soit à partir de la gauche ou de la droite. C’est au nom du renouveau de la social-démocratie que s’opère le tournant du social libéralisme.

Extrémistes et modérés

La validation de la dyade passe aussi par une exploration du rôle des extrémismes et du rôle de la violence. L’extrémisme, que Bobbio distingue du radicalisme, se caractérise par une défiance à l’égard de la démocratie et par une glorification de la violence comme moyen d’action. Sur le plan intellectuel, avec beaucoup d’à-propos, l’auteur souligne que des migrations intellectuelles peuvent s’opérer entre les deux camps. On songe par exemple à la pensée d’un Georges Sorel, inspirateur d’un certain syndicalisme révolutionnaire, mais dont certains adeptes italiens rejoignirent Mussolini [3]. Mais quelles que soient les "similitudes" entre les extrêmes fasciste et communiste au niveau des méthodes, voire des schémas théoriques, les fins irréconciliables qui les animent empêchent toute alliance durable. Par contre, dans certaines circonstances exceptionnelles, on peut voir se dessiner des alliances entre modérés et extrémistes au sein de chaque camp [4].

Après avoir apporté la démonstration de l’existence et de la pérennité de cette opposition droite/gauche, Bobbio va tenter d’en définir le critère distinctif. Il passe en revue de manière systématique quelques tentatives d’établir cette distinction : selon les critères : profane ou religieux, égalitaire ou hiérarchique, universaliste ou différentialiste, rationalisme ou irrationalisme, classes inférieures ou classes supérieures,... Même s’ils apportent des éclairages utiles, aucuns de ces critères ne peuvent être suffisants.

Le seul critère fondateur de la distinction entre la droite et la gauche serait le critère d’égalité [5]. "L’égalité est le seul critère qui résiste à l’usure du temps, à la dissolution qui touche les autres critères, au point que la distinction entre droite et gauche finit elle-même par être remise en question". En positif, on pourrait affirmer que si la dyade droite/gauche devait aujourd’hui être refondée ce serait "à partir d’une réorganisation des critères dérivés à partir de la valeur fixe de l’égalité, ou du caractère crucial de l’égalité comme valeur".

Égalité versus égalitarisme

Cela étant établi le critère de l’égalité doit être clairement spécifié. Il ne s’agit pas de verser dans l’égalitarisme défini comme "l’égalité de tous en tout". Dans un second temps, l’égalité doit être rapportée à la liberté, celle-ci faisant à son tour l’objet d’une approche serrée.

L’égalité n’est pas posée ici à partir d’un jugement de valeur qui postulerait qu’elle est bonne en soi et donc devrait être recherchée pour elle-même. Bobbio propose d’aborder la question de manière "relative et non absolue". Chaque fois que l’on cherchera à savoir si l’idée d’égalité est souhaitable et/ou réalisable, il faudra examiner successivement : a) les sujets entre lesquels il s’agit de répartir les charges ou les biens ; b) les biens ou les charges à répartir ; c) le critère de répartition.

À partir de là, de multiples visions possibles de l’égalité émergent, qui à leur tour détermineront des positionnements politiques. Ainsi les critères de répartition peuvent être : le besoin, le mérite, la capacité, le rang, l’effort et à la limite l’absence de tout effort [6]. Ces critères étant eux-mêmes combinables. Si, dans la famille, le critère premier de répartition est sans doute le besoin, il n’exclut pas forcément le mérite et dans des familles autoritaires le rang. On peut établir une hiérarchie ou un ordre de priorité entre les biens à répartir : les emplois et les charges, les revenus, l’éducation, la culture,... Il est également possible d’établir une distinction suivant le nombre plus ou moins grand de sujets concernés par telle ou telle forme de (re)distribution.

Ces distinctions sont nécessaires "car soutenir que la gauche est égalitaire n’implique pas qu’elle soit égalitariste". Tout en rappelant qu’au sein de la gauche, il existe une forte tendance "égalitariste" qui va des premières utopies incarnées par Thomas More à la société sans classe de Marx [7] en passant par la société des égaux de Babeuf, Bobbio tient à se démarquer de cette "inclinaison" totalitaire. Pour Bobbio, "il est correct d’appeler égalitaires ceux qui tout en n’ignorant pas que les hommes sont à la fois égaux et inégaux mettent l’accent avant tout sur ce qui les rapproche pour permettre une bonne vie en commun ; et au contraire, d’appeler inégalitaires ceux qui, partant du même état de fait, jugent plus important pour bien vivre ensemble de donner la première place à la diversité". Le terme disparité serait plus approprié dans le contexte du débat contemporain. La reconnaissance d’une certaine diversité n’est pas en cause, il y a bien des inégalités naturelles et sociales. Mais, ce qui caractérise le ressort de la gauche, c’est la conviction que ces inégalités à des degrés divers peuvent et doivent être réduites, corrigées socialement.

Et Bobbio de signaler que l’une des conquêtes les plus éclatantes de la primauté de l’égalité est la reconnaissance de droits sociaux à côté des libertés. Il s’agit de droits nouveaux ayant fait leurs apparitions progressivement dans les constitutions et autres chartes internationales dans l’après-guerre. La reconnaissance de ces droits répond à une logique égalitaire qui a su disqualifier comme "injuste" certaines situations et imposer dans le débat public leurs mises en application.

Liberté et autorité

Avoir fondé la distinction entre droite et gauche sur le critère de l’égalité n’épuise pas la question. Car il existe une seconde valeur considérée elle aussi comme "suprême ou ultime", celle de liberté. Mais comme pour l’égalité, le concept de liberté doit être spécifié. La liberté de quoi ? pour qui ? La liberté de tous en tous les domaines n’est ni souhaitable, ni possible. Il n’existe pas "une" liberté mais "des" libertés particulières : celle de la presse, d’association, etc. De plus il faut encore distinguer entre des libertés formelles et la possibilité d’en jouir. C’est dans ce sens que Bobbio émet quelques réserves sur le vocable "égale liberté". "Car avoir une liberté égale à celle de tous les autres signifie non seulement avoir toutes les libertés particulières qu’ils possèdent, mais aussi être en mesure de jouir d’une façon égale de chacune de ces libertés singulières". Il se peut donc que l’on doive dans un souci égalitaire prendre des mesures correctrices qui, pour favoriser la liberté des uns, limiteront la liberté des autres.

Même si l’extension des droits, et donc de l’égalité, ne va pas toujours de pair avec une limitation de la liberté. Ainsi l’extension du droit de vote aux femmes, aujourd’hui aux étrangers, ne limite pas la liberté de suffrage des hommes et des autochtones.

De manière plus fine encore Bobbio signale que les concepts de liberté et d’égalité ne sont pas symétriques. « La liberté peut être considérée comme un bien individuel, contrairement à l’égalité qui est toujours un bien social ». En effet, la proposition « X est libre » à un sens, tandis que la proposition « X est égal » ne veut rien dire. L’égalité implique une relation, une forme de réciprocité. « C’est pourquoi l’égalité dans la liberté n’exclut pas le désir d’autres formes d’égalités comme celles des chances ou de revenus, lesquelles, exigeant d’autres formes de mise à niveau, pouvant entrer en conflit avec l’égalité dans la liberté ».

Le champ politique est ainsi balisé par ces deux critères : l’attitude face à l’égalité traduit l’appartenance à la gauche ou à la droite. Au sein de chaque camp, il s’agit encore de vérifier l’attachement à la liberté et le rapport à l’autorité du point de vue des moyens à mettre en œuvre. En effet, la préservation des droits et de la méthode de gouvernement démocratiques pour atteindre ses fins distingue au sein de chaque camp les « modérés des extrémistes ». Sur cette base, il est alors possible de dessiner « une carte politique qui sauve — encore une fois — la distinction contestée ».

La carte n’est pas le territoire

L’ouvrage, répétons-le, d’une simplicité tout apparente constitue une véritable cartographie de l’espace politique. Ce n’est pas la simplification que nous voulons souligner par cette comparaison mais l’utilité et la richesse de l’argumentation formelle. Celle-ci à l’avantage de forcer à la recherche d’une cohérence, plutôt qu’un fondement absolu. Ce qui permet d’éviter un débat à priori sur ce que serait une "vraie" gauche, mais d’envisager l’ensemble des variations possibles dans les positionnements en fonction des critères d’égalité, de liberté, de démocratie,...et de resituer par rapport à ce schéma l’ensemble des configurations politiques possibles. Certes Bobbio reconnaît facilement que « l’analyse conceptuelle qui [lui] est familière puisse sembler ardue à ceux qui sont restés fidèles à une méthode historique, qui pensent que le cours de l’histoire ne peut être canalisé ou endigué artificiellement sans perdre sa puissance et ses caractéristiques naturelles ». Plus loin il ajoute que méthode analytique et méthode historique devraient se compléter mutuellement [8].

Malgré tout l’intérêt de l’ouvrage (et de l’œuvre de Bobbio en général [9]) il nous paraît cependant difficile de rester au seul niveau axiologique, celui des valeurs, sans référence à l’évolution de la gauche réellement existante.

On peut d’abord se demander à l’échelle de la planète si une telle distinction peut encore avoir un sens en regardant les évolutions à l’Est ou en Chine, dans les pays du « Sud » ou la situation aux États-Unis. De la même façon, en Occident peut-on affirmer que le chômage massif, la minorisation de la sécurité sociale et des services publics, la promotion des politiques fiscales néolibérales et le « tout au marché » ne finiront pas par user de manière irrévocable cette distinction formelle ?

L’histoire n’est pas avare de ces situations où l’étiquette idéologique subsiste bien après que le contenu qu’elle désignait a disparu. Ainsi, des luttes acharnées peuvent se mener dans l’arène partisane et électorale entre une droite et une gauche, alors que cette dernière continue son cheminement vers son aggiornamento libéral. Les protagonistes du débat qui s’ouvre en France sur le positionnement du Parti socialiste, n’affirment-ils pas que le « libéralisme éclairé » n’est pas « l’ennemi du socialisme » ? Dans le même esprit, « l’ouverture du capital d’une entreprise [publique] ou les baisses d’impôts ne sauraient être le signe d’une orientation libérale, mais seulement la manifestation d’une posture réaliste » [10].

Norberto Bobbio qui considérait « l’égalité comme l’étoile Polaire de la gauche » n’était cependant pas extérieur à la politique concrète de son pays, dont il ne fut pas que l’observateur mais aussi un acteur engagé, sensible aux évolutions et aux difficultés de la gauche en général. Commentant le positionnement du PDS italien [11] lors de la première campagne de l’Ulivo contre Berlusconi, il écrivait : « j’aurais préféré qu’un grand parti de gauche, au lieu de se laisser séduire par les propositions de la “révolution libérale”, au moment où tout le monde est désormais libéral, relève le drapeau de la justice “sociale”. [...] Si je devais proposer un thème de débat pour la gauche aujourd’hui, je proposerais le thème éminemment actuel, ardu et fascinant de la “justice sociale”. Je continue à préférer la sévère justice à la généreuse solidarité. La généreuse solidarité fut de tous les temps, même lorsque les mendiants occupaient le parvis des églises » [12]. Toute la rigueur généreuse du personnage tient en cette formule.

Mots Clés : Gauche , Égalité

[1] Droite et Gauche, Paris, Seuil, 1996, 154 p. Édition originale : Destra e Sinistra. Ragioni e significati di una distinzione politica, Donzelli, Roma, 1994. La personnalité de Bobbio (1909-2004), juriste et philosophe du droit, a été évoquée par Hugues Le Paige dans le précédent numéro de Politique.

[2] Dans son ouvrage The Third Way (1998) Anthonny Giddens, le penseur du "blairisme" reprend les arguments déjà avancés dans Beyond Left and Right (1994) tendant à montrer l’impuissance de la matrice social-démocrate aussi bien que de la pensée conservatrice de droite à affronter les mutations du capitalisme mondialisé.

Dans le cas allemand, il est symptomatique que l’ouvrage théorique La politique du Nouveau centre qui accompagne l’ascension du chancelier Gerhard Schröeder, présente sa politique "comme la rencontre historique entre le vrai libéralisme et la social-démocratie". Voir l’article de J-P Gougeon, Esprit, mars-avril 1999.

[3] En Belgique, le cas d’Henri De Man, dirigeant socialiste et auteur d’ Au-delà du marxisme, qui ne fut pas insensible aux sirènes de l’ordre nouveau à la fin des années trente, sabordant le Parti ouvrier belge et passant à la collaboration au début de la guerre.

[4] Les positions de Bobbio par rapport au courant révolutionnaire communiste et au régime soviétique méritent un développement en soi. Car malgré son opposition farouche, il a toujours maintenu un dialogue poussé sur ces questions. Voir notamment Wich socialism ?, Cambridge, 1988.

[5] Bobbio fait ici état des travaux de Marco Revelli, Destra e sinistra, dont il s’inspire abondamment.

[6] "À chacun selon ses besoins" constitue selon Marx le critère de répartition de la société communiste. (Alors qu’il est "à chacun selon son travail" dans la phase socialiste, qui suit l’abolition du capitalisme). L’égalité n’est pas ici fondée sur l’égalité des besoins, mais sur l’égalité face à la satisfaction des besoins. On sait que ce critère s’applique à un stade de développement caractérisé par l’abondance. Ce qui rend inutile l’examen des deux autres critères faisant dire à Philippe Van Parijs que les marxistes usent dès lors "du joker de l’abondance", mais que le problème d’une juste répartition reste intact.

[7] Sans nier la réalité du "socialisme réel" qui avait bien une base "égalitariste" forte comme dans le cas du maoïsme, on peut cependant objecter que Marx a été un féroce critique de la notion d’égalité telle qu’elle a émergé des Lumières et chez les socialistes utopiques. Sa vision de la société communiste, le fameux passage du règne "de la nécessité à celui de la liberté" n’est pas à proprement parlé une vision "égalitariste" mais plutôt "d’extension maximale des possibilités, des potentialités individuelles". Voir Michel Vadée, Marx, penseur du possible, Paris, 1992.

[8] Pour un bon exemple d’ouvrage d’approche plutôt historique : Delwit et Le Paige (dir.), Les socialistes et le pouvoir, Labor, Bruxelles, 1998.

[9] Voir aussi Libéralisme et démocratie, Cerf, Paris, 1996. Dans cet essai, qui est davantage une histoire des idées, Bobbio montre les rapports complexes et conflictuels entre libéralisme et démocratie. Il souligne que si initialement « la combinaison du libéralisme et de la démocratie s’est faite lentement, non sans conflits et ruptures [...] démocratie et socialisme étaient indissociables [...] [non seulement] comme une condition nécessaire à l’instauration d’une société socialiste [mais aussi] comme condition du développement de la démocratie même ».

[10] Travaux de la Fondation Jean Jaurès, Le Monde du 6 mars 2004.

[11] Parti démocratique de la gauche (social-démocrate). Il s’agit de l’ancien Parti communiste.

[12] Tra due reppubliche, recueil d’articles des périodes 1945-1946 et 1996, Donzelli, Roma, 1996.