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LE THÈME

Mémoire, stéréotypes et diaspora [introduction]

« Il ne me reste qu’une vision dominant et estompant toutes les autres, celle de deux cités séparées ; (…) comment se délivrer jamais de l’obsédante image d’un somptueux ghetto pour blancs, d’où chaque soir se retire la population des travailleurs et employés noirs, regagnant leur ville, cette mer de taudis, qui encercle de sa misère l’îlot fleuri des Européens ?(…) Non, certes, il n’y a pas de racisme juridique au Congo. Mais tout d’abord, une série de faits graves, quasi institutionnels empoisonnent à la base, les rapports interraciaux. » [1]

Cette phrase tirée d’un article, quasi prophétique, que Simon Leys écrivit en 1958, introduit à merveille ce dossier, dans son actualité dérangeante. À relire ces lignes on se croirait face à l’apartheid, mais non, en ces temps de célébrations officielles de l’indépendance, de réconciliation problématique des mémoires issues de la situation coloniale, il n’est pas inutile de se rappeler ces temps qui, loin de s’être effacés, pèsent de tout leur poids sur nos relations à l’altérité noire.

Ce sera notre fil conducteur, en hommage à la formidable clairvoyance d’un auteur dont les chroniques mériteraient une relecture sereine. Ainsi, évoquant la situation de ceux que l’administration coloniale qualifiait officiellement « d’évolués », sorte de « chaînon manquant », car c’est bien ce dont il s’agit, entre le « Blanc », créature achevée et le « Noir », créature imparfaite et « naturelle » ; il est ce métis politique dont les aspirations ne seront jamais rencontrées : « Ceci éclaire cette préoccupation exclusive qui possède tous les évolués d’Afrique : l’action politique (…) tous animés d’une ardente ambition faite à la fois d’un sentiment de responsabilité vis-à-vis de la masse congolaise, mais surtout d’une violente aspiration à une auto-détermination individuelle. L’action politique est pour eux la seule forme d’action, l’activité humaine par excellence, car elle leur apparait comme l’unique moyen de modifier leur condition, d’avoir barre sur leur propre destinée. C’est la seule porte entrebâillée (…) et maintenant stoppée dans une situation de dépendance, ressentie comme une humiliation permanente. » Ce portrait, nous le retrouvons sous la plume de Jean-François Bastin : Patrice Lumumba , l’évolué, dont le destin, à l’enjeu politique fort débouche sur le mythe du prophète assassiné.

On ne dira jamais assez que des stéréotypes d’hier naissent aussi les scandales d’aujourd’hui, faute de mémoire. Dans un parallèle osé, Amandine Lauro analyse les logiques morales des situations coloniale et post-coloniale dont les ressorts ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Immatriculation des évolués au Congo belge et contrôle de l’intimité pour les candidats à l’immigration et la citoyenneté en Europe.

On ne dira jamais assez que des stéréotypes d’hier naissent aussi les scandales d’aujourd’hui, faute de mémoire.
Leys écrivait en 1958 à propos des Européens du Congo : « Ils n’y ont point de racines, ils sont là seulement pour produire et leur activité est orientée en fonction de leur retour chez eux en Europe. (…) Peut-on dire que les rapports inter-raciaux sont mal engagés au Congo belge ? Non, c’est pire : ils n’existent pas. » Ce n’est que partiellement vrai, comme le démontre Lissia Jeurissen à travers l’évolution de la figure du métis, l’exclusion des couples mixtes et l’abandon des enfants issus de telles unions. Le métis, « race à part », un « évolué génétique en somme », inclassable, dérangeant, dont la situation et l’existence même véhicule de nombreux stéréotypes. Pas de conciliation possible sans une politique de conservation et d’accès aux témoignages correcte et honnête ; nos musées, nos archives coloniales sont aussi les gardiens de la mémoire du peuple congolais. Notre guide nous disait en 1958 : « Comme je m’enquérais de plusieurs ouvrages fondamentaux d’ethnologie, d’art ou d’histoire africains, je me faisais rétorquer invariablement : Oh ! pour cela vous devez vous adresser en Europe !, ou encore : c’est de leur propre culture qu’ils sont encore les plus éloignés (…) désormais le seul chemin qui puisse les ramener à leur culture passe par la nôtre. » Nathalie Delaleeuwe et Jérémie Detober se penchent, tous deux à leur façon, sur ce qu’on pourrait qualifier de « mémoire institutionnelle belge de la colonisation ». Au travers de l’évolution du musée de Tervuren ; c’est le lien entre muséologie et politique qu’analyse la première, tandis que l’article du second est un véritable plaidoyer en faveur de la libération des archives coloniales. Zana Etambala nous pose quelques jalons de l’histoire de l’immigration congolaise depuis l’arrivée des premiers Congolais, à l’époque de l’État indépendant du Congo (1885-1908), jusqu’à nos jours. Et c’est à un plongeon au cœur de la diaspora congolaise auquel nous invite Nicole Grégoire via l’étude de la vie associative. Cette mise en perspective souligne les particularités du contexte belge, qui favorise d’une part la reconnaissance de droits spécifiques à des minorités nationales linguistiques, mais la refuse d’autre part, à des minorités ethniques issues de l’immigration. Écoutons encore Simon Leys quand il nous dit : « Quel autre visage l’Europe a-t-elle pris pour eux, sinon celui de l’avidité sans mesure, de la richesse sans justification spirituelle et de la puissance qui dispense de rendre des comptes ? ». Antoine Tshitungu, dans un manifeste incisif et vivifiant nous dévoile les enjeux de ce débat.

Il y avait encore beaucoup à dire sur le sujet : évoquer la place importantissime du religieux dans la communauté d’origine congolaise, source de frictions et d’inquiétudes dans le pays hôte, mettre à plat les sujets qui fâchent : le racisme dans la bande dessinée (particulièrement dans Tintin au Congo) , ou encore la question de la reddition des œuvres d’art, la position et l’importance du Congo dans le mouvement panafricaniste… L’espace nous a manqué.

Terminons sur ce constat de Stéphanie Planche [2], corroboré par plusieurs témoignages ; il est tout à fait possible aujourd’hui en Belgique de terminer des études secondaires sans avoir étudié la colonisation du Congo. En effet, l’enseignement de l’histoire par thématique, permet d’étudier sous le module « colonisation » l’histoire de la colonisation…des Amériques. À ce compte-là, il y a fort à parier que la communauté d’origine congolaise restera encore longtemps confinée dans une altérité amère, faite tantôt de surexpositions tragiques et d’invisibilité chronique.

Ce Thème a été coordonné par Gratia Pungu.

Mots Clés : Afrique , Nord-Sud

[1] Pierre E. Ryckmans (alias Simon Leys, pseudonyme qui fut en fait adopté douze ans plus tard en commentant les réalités politiques de la Chine maoïste) « Léopoldville blanche et noire », Revue Générale belge, n°94, septembre 1958. Toutes les citations de cette introduction sont tirées de cet article.

[2] Voir S. Planche, « Le ‘Roi colonisateur’ à l’école : portrait ambivalent d’un (anti)héros », V. Dujardin et al., Léopold II. Entre génie et gêne. Politique étrangère et colonisation, Bruxelles, Racine, 2009.