Le dictionnaire du prêt-à-penser

Expertise économique

Mateo ALALUF
Sociologue

EXPERTISE ECONOMIQUE : Comment expliquer la remise en route de la machine à fabriquer les réglementations dans sa logique d’avant crise comme si de rien n’était ? L’incapacité d’échapper aux dogmes issus de la théorie économique établie, alors même que la crise a démontré leur faillite, montre à suffisance combien nous restons prisonniers de 30 années d’idéologie néolibérale qui, telle une seconde nature, s’est imprégnée de nos mentalités.

Les économistes sont parvenus à force de marteler leurs dogmes à vider le débat public de ses enjeux politiques. Protégés par leur apparente expertise, ils sont devenus les militants déterminés du néolibéralisme. La question des retraites est un cas d’école en la matière. Les pays qui, selon les injonctions des experts, avaient confié au marché la « charge » des pensions se mordent les doigts après la crise financière. L’effondrement des fonds de pension a provoqué la baisse des revenus de millions de retraités au Royaume-Uni, en Australie, en Pologne...

Qu’à cela ne tienne. Dans une tribune récente de La Libre Belgique, deux économistes reconnus reprennent leur bâton, tels des pèlerins de l’église militante [1]. Ils rappellent d’abord que leur Congrès, il y a douze ans déjà, avait « conclu à la nécessité d’augmenter le taux d’activité des travailleurs âgés en relevant l’âge moyen du départ à la retraite ». À l’époque, déplorent-ils, « les économistes se sont heurtés à un mur ». Ils ne s’étonnent certes pas de ne pas être suivis par les syndicats. Ils auraient pourtant espéré « compter sur ceux qui nous gouvernent pour pratiquer une politique qui ne soit pas celle de l’autruche ». Et d’asséner cette vérité : « Mais, n’en déplaise à nos hommes politiques et à leurs conseillers, on ne fera pas l’économie d’un relèvement de l’âge légal de la retraite fixé à 65 ans ».

Les économistes sont parvenus à force de marteler leurs dogmes à vider le débat public de ses enjeux politiques. Protégés par leur apparente expertise, ils sont devenus les militants déterminés du néolibéralisme.
La solution au problème des pensions découle, pour nos économistes, des projections démographiques et relève de l’évidence comptable : comme la part des pensionnés par rapport aux actifs augmente, l’équilibre financier du système nécessiterait soit de diminuer le montant des pensions, soit d’augmenter la durée d’activité. Puisqu’il n’est pas souhaitable de diminuer les pensions, le sauvetage du système nécessitera la prolongation de la durée d’activité. La remontée durable du chômage n’a donc même pas suffi à les dissuader de prôner un allongement supplémentaire de la vie active.

Reste une troisième éventualité jamais évoquée par nos experts : l’augmentation du niveau des recettes. Le dogme qui fait de la « baisse des charges » un impératif catégorique, exclut du même coup l’accroissement des recettes. Aucun économiste n’a jamais démontré pourtant l’existence d’un seuil de viabilité des dépenses sociales. Ainsi la crise financière de la sécurité sociale est-elle devenue le mythe qui sert à occulter la capacité de chaque État d’affecter ses recettes à l’investissement social.

L’expertise économique a rabattu la sphère politique à ses seules dimensions comptables. Le débat véritable sur l’inégalité sociale face à l’espérance de vie en bonne santé et les transformations des modes de vie qui en découlent est escamoté par un prétendu choc démographique. En effet, contrairement aux prémices des prévisions catastrophistes, la seule chose dont nous soyons sûrs, c’est que « toutes choses ne seront pas égales par ailleurs » à l’horizon de 2030, et encore moins de 2050 ou 2060. Au lieu d’être des inactifs, les retraités pourraient devenir à l’avenir des personnes différemment et librement actives [2].

La résistance que rencontre partout la réforme néolibérale des retraites montre bien que la démocratie n’a pas encore cédé la place à l’expertise. Autrement dit, le pouvoir de ceux qui n’ont pas le pouvoir est riche de capacités inventives et porteur de solutions inédites qui ne demandent qu’à s’exprimer. Encore faut-il que les syndicats des travailleurs puissent faire prévaloir leur point de vue contre celui de la corporation des experts en économie.

Mots Clés : Temps de travail , Economie

[1] V. Ginsburgh et P. Pestieau, « Relever l’âge de la retraite », La Libre Belgique, 18 avril 2010.

[2] B. Friot, L’enjeu des retraites, Paris, La dispute, 2010.

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    (1)

    J’avoue que je comprends mal certains éléments du papier de Mateo Alaluf. Il commence par critiquer les experts qui avaient « incité certains pays à confier au marché la charge des pensions ». Il n’y a rien de tel dans le texte que Pierre Pestieau et moi avons écrit. Il n’est cependant pas interdit de penser que les travailleurs peuvent aussi s’assurer individuellement. Je connais personnellement bien des employés qui, au moment de la retraite, ont reçu un petit pactole qui leur permet de compléter leur pension légale. Et ils ont reçu, en pleine crise, le montant qui figurait dans leur contrat (...)
    Posté par @ Jérémie, le 3 juin 2010