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EN DÉBAT

Ce qui, pour les Verts, est capital

Jean-Marc NOLLET
ministre wallon du Développement durable, en charge de la coordination de l’alliance emploi-environnement (Écolo). Auteur du Green Deal (Le Cri, 2008).

Il est indéniable que le capitalisme récupère toute idée neuve, toute tentative de réforme, et éprouve une grande difficulté à se renouveler. L’argent réinjecté aujourd’hui dans l’économie mondiale – peu importe qu’il soit plus que jamais investi dans des secteurs dits « verts » – sans les mesures de régulation massive qui auraient dû l’accompagner, risque de mener à de nouvelles bulles spéculatives, tandis que l’économie réelle se relève à peine.

Ensuite, c’est l’histoire du monde : soit on s’y résigne et rien ne change, soit on refuse tout en bloc, et c’est au mieux contreproductif, au pire dangereux. Pour ma part, j’opte pour un moyen terme : ne pas se satisfaire de l’existant, savoir qu’un monde parfait n’est pas immédiatement envisageable, et se battre au jour le jour pour engranger des victoires avec des objectifs aussi volontaristes que réalistes à court, moyen et long terme.

Se résigner, parce que « ça ne sert à rien, excepté à alimenter le système », conduit à la perte. Le plus grand défi politique auquel nous ferons face tout au long du XXIe siècle est de faire du développement durable non pas une béquille capitaliste, mais bien une transition radicale vers une société autre, telle que l’humanité n’en a jamais connue, plus solidaire ici et maintenant, mais également avec les pays du Sud et les générations futures.

Il s’agit donc bien d’opérer un changement radical, mais, en démocrate, je ne conçois pas la transition écologique de façon révolutionnaire. À court terme, les alliances emploi-environnement ne sont pas un vocable creux, mais un outil, parmi d’autres, afin de sortir de la crise par le haut. Changer de système trop rapidement pourrait conduire à des dérives violentes, voire anti-démocratiques, de nos sociétés et aurait plus que certainement des conséquences dramatiques pour les plus pauvres. Le maintien de l’activité économique à court terme est un passage obligé pour éviter une dégradation forte et rapide des conditions sociales. Pour que ces outils aient un sens, il faut bien sûr qu’ils soient envisagés de manière cohérente et globale, afin de maximiser l’effet du cercle vertueux que l’on entend mettre en œuvre.

Des outils à ne pas détourner

C’est de cette manière que les écologistes devront s’efforcer de changer le système, dans la bonne direction, en veillant notamment à ce que les concepts de Green deal et, plus localement, de Plan Marshall 2.vert, ne soient pas détournés de leur sens premier, que ce soit dans les discours ou dans les faits.

Aucun pays au monde aujourd’hui ne bénéficie à la fois d’un indice de développement humain élevé et d’une empreinte écologique faible.

Encore une fois, ce sont des outils, à court et moyen terme, afin d’orienter l’économie vers une économie de projets, soutenable et solidaire. Il n’est plus à prouver, par ailleurs, que les écologistes remettent en cause le modèle capitaliste à travers leurs combats. Que ce soit lorsqu’ils défendent les sans-papiers, à la fois pour des raisons de respect de la dignité humaine, simplement, mais également pour s’opposer à la « délocalisation sur place » du travail au noir de ces sans-droits, permettant à des employeurs peu scrupuleux de faire pression à la baisse sur les salaires et la sécurité sociale. Que ce soit lorsqu’ils critiquent une mondialisation sans régulation, qui conduit à toutes les dérives que l’on connaît, et particulièrement aux délocalisations et autre dumping social.

Au contraire, ils font la promotion des circuits courts, pour les produits disponibles localement, et du commerce équitable pour les produits qui ne le sont pas, mais également d’une démarchandisation de la société, en facilitant la mise en place de potagers partagés, de coopératives de production d’énergie, de groupes d’achat collectifs, de systèmes d’échange locaux… Que ce soit lorsqu’ils dénoncent la chasse aux chômeurs et qu’en lieu et place de mécanismes répressifs renvoyant la faute du chômage structurel à ceux qui n’ont pas ou plus de profession, ils proposent la création d’activité par les alliances emploi-environnement, créant des emplois durables dans les deux sens du terme, c’est-à-dire non seulement respectueux de l’environnement, mais aussi respectueux du travailleur, car non délocalisables et pérennes.

Cela dit, il nous est évident que le système productiviste, dans son ensemble, est intenable : épuisement des ressources et chômage structurel, endettement des peuples, des individus et des générations futures, afin d’alimenter une croissance rêvée comme perpétuelle, symbolisée par un PIB sacralisé.

C’est également là un autre combat majeur : la mise en place d’indicateurs alternatifs, liés au bienêtre. Le groupe d’experts rassemblés par Nicolas Sarkozy autour de Joseph Stiglitz ou la Commission européenne dans sa communication « beyond GDP », reconnaissent eux-mêmes que d’autres indicateurs sont nécessaires pour rendre compte du bon fonctionnement d’une société. Je proposais, dans le Green Deal, de combiner indice de développement humain et empreinte écologique et, en croisant ces deux données, de rendre compte à la fois de la soutenabilité sociale et environnementale d’une société. Mais aucun pays au monde aujourd’hui ne bénéficie à la fois d’un indice de développement humain élevé et d’une empreinte écologique faible. Force est de constater que le modèle de développement idéal est encore à inventer, et la mise au point de ce modèle ne peut se réaliser que sur le long terme.

Démocratiquement

Pour bâtir ce modèle, la formule « Moins de biens et plus de liens », chère aux objecteurs de croissance, a tout son sens. Il faudra consommer mieux, autrement, mais surtout moins, ne nous voilons pas la face. Il faudra également vivre autrement, en revoyant notre temps de travail ou en explorant des idées aussi intéressantes que l’allocation universelle. Mais tous ces changements, aussi volontaires qu’ils puissent être, ne sauraient nous préserver des bouleversements que nos sociétés risquent un jour de subir. Bouleversements dramatiquement violents et non démocratiques si le capitalisme continue à imposer son modèle insoutenable. Bouleversements choisis par chacun si l’on prend en compte les intérêts de tous, au Sud comme au Nord, ce qui passera par un fonctionnement plus démocratique de nos sociétés, à tous les niveaux. C’est probablement là un défi majeur à relever, que ce soit par une gouvernance mondiale où tous les pays ont leur mot à dire en veillant à déboucher sur autre chose que des espoirs déçus, mais aussi par plus de participation aux niveaux national et local, en investissant dans l’éducation, la formation et l’information.

Nonobstant ce qui précède, s’il devait plaire à certains de continuer à nous taxer de « capitalistes verts », qu’il en soit ainsi. Au bout du compte, démontrer la vacuité de ces appréciations m’apparaît moins fondamental que d’agir concrètement, au quotidien, pour impulser démocratiquement l’indispensable changement dont nos sociétés ont besoin afin qu’elles ne se condamnent pas à subir la tyrannie des éléments. Voilà ce qui, pour les Verts est capital !