EN DÉBAT

Vers un capitalisme durable ?

Paul-Marie BOULANGER
Sociologue et démographe, directeur de l’Institut pour un développement durable

Green Deal, modernisation écologique, plan Marshall 2.vert, sont autant de démarches qui participent, à des degrés divers et avec plus ou moins de chance de succès, d’une transition vers un développement durable.

Pour rappel, celui-ci repose sur 5 piliers :

1) La protection de la nature et de l’environnement, soit la préservation des écosystèmes indispensables au maintien de la vie sur terre, depuis le système climatique global jusqu’aux écosystèmes locaux en passant par les mers et les océans.

2) La minimisation des risques que l’activité économique est susceptible de faire peser sur la santé et le bien-être humains (substances toxiques, pollutions, nuisances diverses, stress excessif)

3) L’orientation de la recherche & développement et de l’innovation technologique en direction de l’éco-efficience en vue de minimiser le ratio bien-être/empreinte écologique. On retrouve ici le célèbres « facteur 4 » et ses nombreuses variantes.

4) L’équité intragénérationnelle, la satisfaction des besoins et des aspirations des populations de la planète, ce qui inclut la sécurité, le respect des droits humains, la paix, la démocratie et la participation, l’éducation, l’emploi, la cohésion sociale.

5) Le respect de la diversité culturelle et du droit des peuples à préserver leur culture et leur langue

Pour justifier les réformes économiques d’inspiration capitaliste lancées sous son impulsion en Chine à la fin des années 1970, Deng Xiaoping avait coutume de dire : « Peu importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape les souris ». De même, s’agissant des plans et programmes mis en œuvre au nom du développement durable, je serais tenté de dire, paraphrasant Deng Xiaoping, « Peu importe si c’est du capitalisme, pourvu que cela aille dans la bonne direction, aussi vite et aussi efficacement que possible ».

Mais au fond, un capitalisme qui respecterait les 5 critères énoncés ci-dessus serait-ce encore du capitalisme ? Si la réponse est oui, aurions-nous encore de bonnes raisons de le rejeter ? Et si la réponse est non, n’aurions-nous pas fait d’une pierre deux coups, instaurer un développement durable et mis en place, en douceur, une alternative au capitalisme ?

C’est à un nouvel équilibre de cet ordre que l’on cherche à parvenir mais un équilibre élargi à l’environnement, un équilibre plus pérenne aussi et plus profond.

Fondamentalement, ce qui est en jeu ici est d’une part la capacité du capitalisme à évoluer et à devenir « durable » au sens défini ci-dessus, et, d’autre part celle de l’État et de la société civile à impulser et canaliser cette évolution. À la première question, l’histoire nous apporte un élément de réponse : il y a un monde – en réalité toute une modernité puis une post-modernité et qui peut faire la part de l’économique et du culturel dans l’histoire ? – entre le capitalisme primitif baigné de puritanisme et d’éthique protestante, celui de la révolution industrielle analysé par Marx et Engels, le capitalisme dit « fordiste » de l’après-guerre et, enfin, le capitalisme d’aujourd’hui, dit « post-fordiste » ou d’« accumulation flexible » (David Harvey) dont il n’est pas certain, du reste, qu’il survive à la crise financière. Donc, oui, le capitalisme est capable d’évoluer, il fait même preuve d’une résilience étonnante et c’est précisément cette résilience qui inquiète car depuis les origines jusqu’à aujourd’hui l’évolution du capitalisme a toujours signifié : de la croissance, encore plus de croissance avec certes ses bénéfices (élévation incontestable des niveaux de vie et de protection sociale dans les pays capitalistes avancés) mais aussi, et surtout, ses coûts (colonialisme, destruction de l’environnement, inégalités, injustices).

Hététropies

La réponse à la deuxième question, c’est aussi l’histoire qui nous la donne, celle de l’après-guerre, des fameuses « Trente glorieuses », d’un capitalisme keynésien, régulé, où certes tout était loin d’être parfait (notamment sur le plan environnemental) mais où un certain équilibre avait été atteint entre le politique, le social et l’économique. C’est à un nouvel équilibre de cet ordre que l’on cherche à parvenir mais un équilibre élargi à l’environnement, un équilibre plus pérenne aussi et plus profond. Pour réaliser cet équilibre, les démarches de type « Plan Marshall » sont à mon avis insuffisantes, même si elles montrent la voie et permettent d’accomplir les premiers pas, ceux dont on dit qu’ils coûtent le plus. En fait, c’est une mobilisation bien plus large, bien plus profonde et bien plus durable qu’il importe d’organiser, une mobilisation dont les programmes de Transition Management, en cours aux Pays-Bas, en Finlande et en Région flamande, montrent la voie [1].

Et puis, pas question de mettre tous ses œufs dans le même panier. Ce n’est peut-être pas de l’action gouvernementale que le changement le plus important adviendra, mais des initiatives citoyennes, militantes, non pas les fameux « petits gestes pour la planète », auxquels je ne crois guère, mais la multiplication au sein de l’économie capitaliste et de la culture post-moderne, de ce que Michel Foucault appelait des « hétérotopies », ces localisations physiques de l’utopie que sont, par exemple, les « Villes en transition » [2] , les systèmes alimentaires alternatifs comme le mouvement des Amap [3]… C’est au sein de ces hétérotopies que s’expérimentent au jour le jour, en douceur, sans violence, des alternatives peut-être viables et durables au capitalisme.

Comme on disait en Chine, avant Deng Xiaoping : « Que cent fleurs s’épanouissent ».

[1] Sur le transition management, on pourra lire dans La Revue Nouvelle, n°11, de novembre 2008 mon article « Une gouvernance du changement sociétal : le transition management ».

[2] Voir le site : http://villesentransition.net/

[3] Voir le site : http://www.reseau-amap.org/