EN DÉBAT

Pour un communisme vert

Pierre EYBEN
Porte-parole du Parti communiste Wallonie-Bruxelles, collaborateur à l’Association culturelle Joseph Jacquemotte, coauteur, au sein du collectif Le Ressort, de Reconquista (préface d’Alain Accardo), (...)

Nombreux sont celles et ceux qui se sont étonnés que les élections européennes de juin 2009, lesquelles se déroulaient en pleine débâcle économique, n’aient pas vu émerger les partis anticapitalistes. Le philosophe marxiste Alain Badiou a exprimé avec beaucoup de justesse que ce n’était pourtant pas étonnant tant l’absence d’un contre-projet mature est patente. En effet, si l’on sent poindre une critique du système capitaliste, on ne voit par contre pas (encore) trace d’un projet fédérateur susceptible de s’y substituer.

Ce projet transformateur, Alain Badiou le qualifie d’« hypothèse communiste » [1], revendiquant un travail de réhabilitation du mot « communisme » aujourd’hui injustement réduit au douloureux échec du stalinisme soviétique. Afin d’intégrer lexicalement la dimension écologique, je parlerais plus volontiers d’« éco-communisme ». Ce projet doit en effet allier l’idéal égalitaire et émancipateur marxiste à l’émergence d’une conscience radicalement anti-productiviste, notamment cristallisée aujourd’hui par le mouvement (encore assez hétéroclite) des objecteurs de croissance.

Une double tromperie

En l’absence d’un mouvement international structuré portant ce projet politique, la vision écologique qui prétend aujourd’hui symboliser la nouveauté demeure intégrée à la logique capitaliste. Nul doute qu’émerge la prise en compte de l’impact de l’activité humaine sur la biosphère. Mais peut-on, de la façon dont elle est portée politiquement, y compris par les partis verts, parler d’une dynamique de rupture ? La doctrine du « développement durable », introduite par les écologistes et aujourd’hui reprise par l’ensemble du spectre politique (avec plus ou moins de zèle) afin de synthétiser la prise en compte de l’enjeu écologique, relève d’une double tromperie. La première consiste à ne pas aborder la question de la nature de l’activité économique et singulièrement la question de la gestion collective des moyens de production. La gestion privée de la production qui tend à se généraliser a deux conséquences majeures. Elle conduit à une augmentation des inégalités sociales avec des écarts salariaux croissants (compression des bas salaires, explosion de hauts salaires et des dividendes) et la montée d’un chômage structurel. Comment dès lors parler de solidarité avec les générations futures quand la solidarité redistributive sur cette génération est écartée ? Par ailleurs, elle crée une absence de contrôle démocratique véritable des modes de production et de gestion des ressources finies (eau, ressources fossiles, minerais,…), condition pourtant nécessaire à leur utilisation rationnelle. La défense des services publics, alternative au marché roi, est inscrite dans les programmes du PS et d’Écolo mais ils sont en pratique totalement sacrifiés.

La seconde consiste à ne pas remettre en cause la logique de profit et d’accumulation inhérente au capitalisme. Via une « filière verte », l’idée largement diffusée est que la solution à la crise économique actuelle se situe dans l’émergence de nouveaux débouchés de production plus que dans la remise en cause de la logique productiviste. Défis écologiques et économiques sont supposés coïncider. Exemple révélateur, la diminution du temps de travail (sans perte de salaire et avec embauche compensatoire) a disparu du programme électoral du parti Écolo (comme du PS). Elle constituait pourtant un outil historique de redistribution des richesses en échange des gains de productivité, une solution non-productiviste pour contrer la montée structurelle du chômage, et un outil d’émancipation (temps disponible pour les loisirs, la vie culturelle et sociale).

L’économie verte : il s’agit de nous vendre à nouveau les mêmes produits, mais en les maquillant de vert. Soudainement, tout est écologique, et en premier les produits les plus polluants.

Business as usual…

La logique actuelle est de faire de l’écologie un enjeu quasi hégémonique qui dépasserait le clivage gauche-droite devenu combat d’arrière-garde. Cette vision trouve un large écho auprès du patronat. Ernest-Antoine Seillière, président de la fédération des entreprises européennes, a ainsi déclaré : « Le développement durable permet à l’entreprise de se développer dans un climat de confiance avec l’ensemble de ses partenaires ». Est-ce étonnant ? Le système économique capitaliste [2] se nourrit de l’accroissement des valeurs échangées, ce qui, loin du mythe de la dématérialisation de l’économie, se traduit par une course à la production.

Corollaire déjà ancien, les acteurs économiques se lancent à la recherche de nouveaux marchés. Ce furent d’abord de nouveaux territoires, le colonialisme, puis la mise en place de structures (FMI, OMC) permettant de maintenir un contrôle économique sur l’essentiel des pays (dits) en voie de développement. Ce fut, et est encore, l’expansion de la logique de profit au sein même de nos économies avec la libéralisation de secteurs jadis considérés comme relevant du bien commun et le démantèlement progressif des services publics (secteurs de l’énergie, du transport, des télécoms, de la poste…). Enfin, c’est la création et le développement artificiels de nouveaux secteurs via un travail publicitaire d’endoctrinement et d’incitation à la surconsommation.

Le nouvel eldorado de cette doctrine expansionniste, c’est aujourd’hui l’économie verte. Il s’agit de nous vendre à nouveau les mêmes produits, mais en les maquillant de vert. Soudainement, tout est écologique, et en premier les produits les plus polluants. Le plus important secteur industriel, celui de l’automobile, gros émetteur de C02 invente la « voiture verte » [3]. Et pour la mouvoir, même l’or noir se fait vert. Dans une publicité récente de la multinationale TotalFinaElf, on peut lire : « Être à l’écoute de la Terre pour accroître et maintenir une production durable des champs pétroliers et gaziers, telle est notre mission ». En pratique, d’abord à l’écoute de ses actionnaires, le tristement célèbre affréteur de l’Erika tente de casser sa condamnation à verser 192 millions (soit moins de 2% de ses seuls bénéfices de 2008). Chez nous, la Poste semi-privatisée, et qui a fermé 600 bureaux et transféré du rail à la route l’intégralité du transport de courrier causant une explosion des émissions de C02 liées à l’activité postale, n’hésite pas à se présenter comme une « entreprise verte » en médiatisant l’achat de quelques vélos électriques. Les exemples d’appropriation par le monde industriel du concept flou de développement durable afin de maquiller de vert la volonté de poursuivre la logique du business as usual, sont légion.

Un projet éco-communiste

Si nous souhaitons véritablement relever l’immense défi environnemental qui sera celui de ce siècle, nous ne pouvons faire l’économie d’une remise en cause fondamentale de la logique d’accumulation capitaliste qui nous a menés jusqu’ici. Face à un imaginaire de droite fondé sur la rivalité ostentatoire, il convient de proposer une nouvelle narration du monde. Le projet « éco-communiste », c’est la construction d’un autre imaginaire, celui de la mise en commun, du recours aux biens communs comme outils de démarchandisation et de dévénalisation. Concrètement, il convient de rationaliser et de planifier écologiquement nos productions en fonction d’une objectivisation des besoins et d’une évaluation sérieuse des ressources (encore) disponibles. Planifier démocratiquement, c’est-à-dire développer des modes (les plus directs possible) d’intervention populaire, mais aussi défendre et développer les services publics comme outil de sortie de la logique de marché.

Au cœur d’un projet écologique conséquent, on doit placer également la relocalisation économique, à la fois outil de valorisation des savoirs locaux et opposition frontale à la logique des délocalisations et de la mise en concurrence des travailleurs au niveau planétaire.

Le capitalisme vert est comme l’une de ces publicités pour des produits lactés fabriqués en usine dans d’immenses cuves métalliques avec des colorants synthétiques, mais qui nous sont présentés au cœur d’un verger, onctueusement battus à la main dans une baratte en bois par une souriante fermière, c’est une agréable illusion de retour à des valeurs plus saines et plus proches de nos aspirations citoyennes, mais ce n’est qu’une illusion.

[1] Voir Alain Badiou, L’hypothèse communiste, Circonstances : Tome 5, 2009.

[2] En 2009, une étude de l’Institut Globscan dans 20 pays révélait que 36% de la population pense que le système capitaliste reste le meilleur système possible contre 63% en 2005.

[3] Lire en ligne : http://pierre.eyben.be/article198.html