LE THÈME

Danser dans le noir

Ouardia DERRICHE

En kabyle, « danser dans le noir » signifie agir stérilement, perdre son temps et son énergie. Tel est le sentiment de cette militante féministe d’origine algérienne au travers de son expérience dans le mouvement féministe belge. Illustration d’un profond malaise militant entre féministes « autochtones » et féministes « non blanches ».

Au confluent de plusieurs cultures, plusieurs langues et plusieurs sensibilités, ce qui n’est pas une position toujours très aisée à vivre au quotidien mais réellement privilégiée et féconde, j’ai été en mesure de ne pas me laisser assigner à résidence forcée dans une identité figée, quelle qu’elle soit, ni dans un camp, quel qu’il soit. J’ai toujours axé par ailleurs ma réflexion et mon action militante dans une démarche de recherche du plus grand dénominateur commun avec les autres, quels qu’ils ou qu’elles soient, et non dans la focalisation stérile sur ce qui nous différencie.

Mouvement ouvert

À l’école française en Algérie et, notamment, dans « le » lycée de jeunes filles de la bourgeoisie coloniale, j’ai pu me frotter à toutes les dimensions de la culture française, m’y pénétrer des idéaux de la République, dont la laïcité et l’universalisme, mais aussi en expérimenter, pratiquement, la double tache aveugle de l’inégalité structurelle des sexes et des peuples. L’indépendance de mon pays, si elle a renversé (formellement) l’ordre colonial, n’en a pas moins permis à ceux qui s’en sont octroyé les bénéfices, d’en préserver l’ordre social et sexuel en se contentant d’en « nationaliser les oppressions » [1]. J’ai découvert très tôt, en même temps que le marxisme, le féminisme dans son universalité avec Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir et, dans sa déclinaison spécifique, avec Fadéla M’Rabet [2] ainsi que l’analyse anthropologique du patriarcat méditerranéen grâce à Germaine Tillion.

Exilée à Bruxelles au tout début des années 1970, j’ai tout naturellement rejoint le mouvement social ainsi que le mouvement féministe belge francophone ; j’ai été probablement la première femme d’origine maghrébine à m’engager ainsi. Pour moi, le féminisme était cette utopie positive qui devait contribuer, à l’instar de ce qu’Alain Badiou appelle « l’hypothèse communiste », à concilier Marx et Rimbaud, c’est-à-dire changer à la fois et parallèlement les conditions matérielles de la vie des femmes et des hommes mais aussi changer la vie elle-même, la rendre plus belle à vivre à travers l’exercice de la solidarité, l’élaboration de rapports nouveaux et différents qui ne s’inscriraient pas dans la logique imprimée par l’esprit du capital.

Le féminisme se devait d’être ce mouvement émancipateur et fécond à la condition de fonder sa puissance émancipatrice sur sa nécessaire liaison avec les autres forces de liberté, et non un mouvement sectoriel en coupure quasi principielle avec celles-ci. Ainsi, le mouvement des femmes a-t-il connu, dans sa longue histoire, un moment où il lui arrivait fréquemment de descendre dans la rue, seul (quand il s’est agi de défendre la dépénalisation de l’avortement, par exemple) ou avec les autres mouvements sociaux : je me rappelle ainsi, dans les années 1990, la lutte contre le Plan global dont on avait alors conscience que les victimes étaient les travailleurs dans leur ensemble, et tout particulièrement les femmes et les travailleurs dits « immigrés ».

Repli intellectuel

Avec le reflux de la participation de masse aux mouvements sociaux en général, le mouvement des femmes s’est replié sur l’étude. Et c’est l’important travail emmagasiné par les groupes de recherche féministe, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des universités où ils avaient peu à peu réussi à s’implanter, qui a été mis à profit par Miet Smet pour faire avancer utilement la cause des femmes.

Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes que les avancées légales les plus significatives dans le statut des femmes [3] aient été le fait d’une Miet Smet qui a rencontré par hasard le féminisme sur sa route et s’en est saisie pour en faire un outil de promotion personnelle. Il n’est pas sans signification que cela n’ait pas été le fait de l’une ou l’autre personnalité représentative de la gauche ou du féminisme. À leur crédit cependant, il faut souligner leur combat pour la dépénalisation de l’avortement.

À mon sens, c’est l’institutionnalisation du mouvement des femmes qui est à l’origine du désinvestissement de celui-ci de la lutte sur le terrain des mouvements sociaux. On a vu peu à peu s’affirmer la promotion d’un féminisme totalement détaché des préoccupations sociales qui étaient les siennes et son enfermement dans une conception corporatiste et élitiste. Les femmes issues d’autres univers que l’Occident n’étaient alors convoquées dans ce cadre que pour illustrer la dégradation des conditions de vie des femmes dans le monde en général et rarissimement comme possibles sources de réflexion féministe alternative.

Il est regrettable qu’une bonne part du mouvement féministe se soit ainsi satisfaite de son repli dans un ghetto intellectuel. Par ailleurs, le fait qu’une Maison des femmes ayant pignon sur rue se soit retrouvée enclavée, comme un îlot de bien-être accessible aux seules classes moyennes « blanches », dans un quartier populaire avec lequel elle se vit en rupture, est quelque peu problématique et me paraît emblématique du lent, mais sûr désarrimage du mouvement des femmes de son ancrage antérieur dans le mouvement social. Le prix à payer pour la promotion institutionnelle a donc été, outre l’affaiblissement intrinsèque de la force du mouvement par sa marginalisation réelle, son torpillage via la dilution de son principe de base, l’égalité, dans le concept douteux de diversité. À travers ce dernier, toute la force déstabilisatrice et dissolvante du féminisme dans sa revendication principielle d’égalité est totalement évacuée. Ce qui lui incombe en héritage, c’est essentiellement sa rupture consommée et assumée sans complexe avec les autres forces d’émancipation, dont singulièrement le mouvement ouvrier et les luttes sociales dans leur globalité.

J’en veux pour preuve son indifférence et son aveuglement devant la ségrégation scolaire proprement scandaleuse qui sévit dans le système d’enseignement belge francophone et dont des enquêtes Pisa de l’OCDE (organisme peu susceptible d’être taxé de gauchisme débridé) ont démontré qu’il était plus inégal que celui des États-Unis. Comment peut-on penser sérieusement qu’on peut promouvoir une égalité des sexes sur le champ de ruines de l’inégalité sociale la plus criante ? C’est précisément au moment où les jeunes filles issues de l’immigration pouvaient espérer cueillir enfin les fruits de leur investissement scolaire (rappelons-nous leurs meilleurs résultats montés régulièrement en épingle jusqu’il y a encore peu !) et s’intégrer harmonieusement dans la société belge que celle-ci, après les avoir parquées dans des écoles réservées, envisage, avec le concours inattendu de féministes et de laïques, de prendre des mesures qui pourraient avoir pour effet de les empêcher d’avoir tout simplement accès à l’école.

Hystérie antireligieuse

Le comble me semble en effet avoir été atteint avec cette espèce de psychose de fin de millénaire qu’est devenue la fixation, aussi irrationnelle que haineuse, sur le religieux, l’islam, les femmes musulmanes et leur fichu foulard, et tout cela, pour les unes, sous le couvert vertueux du principe de l’égalité des hommes et des femmes (dont on a oublié pour la cause qu’il avait été jusque-là troqué, sans trop d’états d’âme, pour celui, tellement plus consensuel, de diversité) et de la laïcité, pour les autres. Ce foulard ressassé jusqu’à la nausée semble avoir court-circuité toutes les capacités de réflexion, avoir gelé toute forme d’empathie avec d’autres femmes et semble servir à occulter de manière tragique tous les problèmes politiques et sociaux réels dont nous devrions nous saisir en tant que féministes. Comment peut-on croire sérieusement que le foulard porte atteinte de façon intolérable à l’égalité des sexes (qui semble soudain miraculeusement acquise) pour les unes, et à la neutralité de l’espace public pour les autres ? Vu de notre côté de la barrière, il s’agit en fait et bel et bien davantage de repousser aux calendes grecques la concurrence de ces nouvelles candidates au partage des biens réels et symboliques dont ces féministes et ces laïques sont et veulent demeurer les seules bénéficiaires.

Il faut cependant nuancer le propos : quelques organisations féministes ont gardé la tête froide dans ce maelström d’irrationalité, dont Vie féminine, sans doute grâce à son ancrage résolu dans la réalité du monde ouvrier et sa conviction acquise depuis dans l’intersectionnalité des oppressions et des luttes.

Montrer patte blanche

En tout état de cause, mon long cheminement de plusieurs décennies au côté du mouvement des femmes, que ce soit au sein du PS ou dans des groupes d’affirmation féministe, a été, tout au long, une tentative, manifestement vouée à l’échec dès le départ, d’entrer en symbiose avec les femmes autochtones, féministes ou non, sur la base d’un statut d’égalité pleine et entière. Cette prétention à l’égalité a été immédiatement inconcevable et insoutenable. Reproduisant en cela les expériences des black feminists, j’ai dû moi aussi perpétuellement montrer patte blanche, faire la démonstration aussi vaine qu’éperdue de la véridicité de mon engagement universaliste et féministe. Instrumentée malgré moi comme force d’appoint et comme faire-valoir, j’ai le sentiment de ne pas avoir été reconnue comme partie prenante d’un mouvement réellement égalitariste au plein sens du terme. Cette expérience n’a d’ailleurs rien d’un accident de parcours personnel : il s’agit en fait d’un phénomène assez général qui doit être appréhendé et interrogé comme tel. Elle est partagée, avec des variantes, par d’autres femmes qui ont toutes en commun avec moi d’être (pour faire court) des « féministes non blanches », alors même que leur origine nationale, leur parcours et leur histoire personnelle sont très différents des miens.

Si j’ajoute, pour être complète et honnête, que ce syndrome n’est pas limité à la seule sphère féministe mais qu’il est commun à tous les espaces militants, on peut facilement imaginer, sans trop insister là-dessus, le malaise d’abord, puis la souffrance, l’immense fatigue, le découragement et, pour finir, le désenchantement que cela peut induire chez celles qui, comme moi, se sont engagées sur plusieurs terrains de lutte. Le passage du temps a, semble-t-il et contrairement à tous nos espoirs, cristallisé les résistances. L’appartenance au féminisme, tout comme à la démocratie d’ailleurs, semble vécue par d’aucunes comme une sorte de quartier de noblesse dont la possession et la jouissance vont de pair avec un sang bleu (-blanc-belge) et ne sauraient s’accorder pleinement et sans réserve à la roture issue du tiers monde en général et d’origine musulmane en particulier, de nos jours ! Faut-il donc que nous retournions à notre place, celle assignée dans une hiérarchie implicite, jamais avouée comme telle, pour autant ? Heureusement, quelques personnes, trop rares et d’autant plus précieuses, échappent, ici et là et miraculeusement, à ce syndrome : ce sont elles, des hommes et des femmes, qui nous autorisent aujourd’hui à garder espoir en l’avenir.

Quant à moi, la foi méditerranéenne dans la vie m’a toujours habitée et, je l’espère, m’habitera toujours. C’est probablement cette force qui m’a permis, déjà dès l’enfance, de résister à toutes les formes de violence et d’agression réelles et symboliques qui avaient pour but implicite ou explicite de m’apprendre et m’imposer l’ordre social et son fondement immémorial : le patriarcat. J’ai pu opérer, grâce à cela, un renversement qui a transformé les multiples expériences d’injustice et de discrimination que j’ai vécues en impulsion pour ma survie, certes, mais aussi et surtout en un élan irrépressible, permanent, inébranlable et têtu de recherche de justice et d’égalité.

Mots Clés : Féminisme

[1] L’expression est de Salima Ghezali, journaliste et femme de lettres algérienne, militante des droits des femmes, des droits humains et de la démocratie en Algérie, lauréate des Prix Sakharov et Olof Palme en 1997 et du Prix Theodor Haecker en 1997.

[2] Docteur en biologie, féministe de la première heure et écrivaine, elle a publié deux ouvrages sur la condition des femmes en Algérie chez Maspéro : La femme algérienne, en 1965, et Les Algériennes, en 1967. Pour son combat féministe, on a même envisagé de la déchoir de sa nationalité algérienne ! Dénoncer le patriarcat, institution nationale, équivaut en effet à trahir le pays. Elle a été interdite de médias alors qu’elle animait des émissions de radio très appréciées, puis radiée de l’enseignement. Elle a dû quitter l’Algérie en 1971.

[3] Loi Smet-Tobback sur la parité en politique, premières « actions positives », première mesures de gender mainstreaming et de lutte contre la violence conjugale.