Corps et âmes

Le Dakar sinon rien

Jean-François BASTIN

Je suppose que vous êtes au courant : Dakar n’est plus Dakar. Dakar n’est plus en Afrique, mais en Amérique du Sud. Dakar n’est plus une ville, mais un rallye. Le Sénégal a été spolié méthodiquement de sa capitale, puis tout s’est accéléré il y a un an, en janvier 2009. Pour cause de menace terroriste, les organisateurs ont délocalisé leur rallye à grand renfort de pub, de buzz et de vroum-vroum médiatique.

Le Dakar, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est le syndrome parfait des nouveaux temps modernes, qui font leur miel de toutes les contradictions possibles. Le rapport de notre temps au réel est de plus en plus tordu, on dirait que ce réel n’est là que pour être nié, travesti, vidé de toute substance avant d’être donné en panade à ceux qui sont censés y vivre, dans cette réalité.

Le Dakar donc. Inventé en janvier 1979 par un homme pressé de changer d’époque comme on change de look : l’aventure, voilà l’avenir ! Au moment où le chômage frappe l’Europe, Thierry Sabine propose à chacun un destin d’aventurier. Il se fait une tête d’aventurier : cheveux fous, barbe mal taillée, bronzage et lunettes solaires ; une tenue d’aventurier : foulard saharien et salopette blanche. Et il part à la conquête de l’Afrique. Le Dakar est un rallye, de Paris à Dakar, de la Tour Eiffel aux berges du Lac Rose. Rallye auto, moto et camion. 182 véhicules de compétition en 1979, plus les camions d’assistance, plus les escortes de sécurité, plus les 4x4 et minibus des journalistes, les hélicoptères et avions de liaisons. Banzaï !

Très vite le Dakar va signifier le siècle finissant. Il y a tout de suite un impératif : l’image, les « valeurs » ! Com-mu-ni-quer. C’est-à-dire faire passer le rallye pour ce qu’il n’est pas. Les concurrents venus du nord foncent à travers le désert et les villages sans jamais quitter la piste des yeux ? Non, vous n’y êtes pas, les valeurs du Dakar exaltent l’harmonie des sites, la douceur de l’aube, la rareté de la vie, la sagesse millénaire des nomades. Le rallye tue, 57 morts en trente ans ? C’est la vie, c’est l’aventure ! Lisez le site du Dakar : « S’engager sur le Dakar, c’est dans une certaine mesure escalader son Everest (…). Le podium d’arrivée représente un défi d’exception, parfois celui d’une vie »... Le rallye pollue ? La course des quads s’est ajoutée à celle des motos, camions et voitures ? Le désert, à chaque étape, est jonché de déchets, de pneus, de bidons d’huile ? Sachez qu’il n’y a pas plus soucieux de l’environnement que les organisateurs du Dakar, ils signent des conventions avec les autorités, ils financent des projets écologiques.

Le futurisme de pacotille ? Le recyclage hivernal de toutes sortes de vedettes du sport et du show-biz ? Le sans-gêne, l’autosatisfaction du conquérant à roulettes qui n’est pas sans rappeler celle des colons qui venaient de si loin et prenaient tant de risques pour civiliser les peuples arriérés ? Non, décidément, vous vous trompez d’époque : le Dakar, c’est encore mieux que l’humanisme, c’est l’humanitaire ! Des pompes, des médicaments, des sacs de vivres pour le Sahel, une vraie manne ce Dakar, quarante maisons pour Valparaiso et quarante pour l’Argentine cette année ! Le Dakar a ses héros, enfin son héros et martyr : Daniel Balavoine, mort en 1996 en pleine mission humanitaire pour les victimes de la sécheresse. Le Dakar n’existerait pas sans la télévision et ses extraordinaires équipements de transmission. 1 130 heures de télévision aujourd’hui, dans 189 pays. Le Dakar vit à l’heure de l’amplification planétaire, de la communication instantanée, de la souffrance en direct. À l’heure de l’émotion totalitaire, de la fausse compassion et de toutes les peurs du troisième millénaire, à commencer par celle du terrorisme. Quant à la grande peur du réchauffement planétaire, encore un peu de patience. Les rallyemen en ont vu d’autres : le temps de changer de sponsors (VW, Elf, Goodrich, Total…) et ils nous inventeront un Dakar bien vert et encore plus durable.

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