Médias

Le journalisme en perte d’autonomie

Article paru dans POLITIQUE n°46 - octobre 2006, par Jean-François Dumont

Dans les médias de Belgique et d’ailleurs, les actionnaires ou leurs mandataires exercent leur pouvoir sur les rédactions avec de moins en moins de retenue. Affaibli dans son rôle démocratique, le journaliste est réduit à sa seule valeur économique. Les pratiques journalistiques et le rôle de la presse s’en trouvent dangereusement altérés.

Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. Il ne s’agit pas, cette fois, des animaux malades de la peste mais des médias dont les rédactions éprouvent, comme rarement auparavant, l’effet des pressions économiques, dont la perte d’autonomie face à l’actionnaire n’est pas le moins inquiétant.

Bien sûr, la presse belge a connu, ces dernières années, des décès retentissants parmi ses titres — les derniers frappant les quotidiens francophones de gauche — tandis que 1999 s’inscrivait comme une année noire pour les journalistes en Communauté française, avec la disparition de quelque 120 emplois |1|. Mais d’autres médias, dans le même temps, voyaient grimper leurs ventes et augmenter leurs effectifs, et des projets de presse se développaient favorablement. Aujourd’hui, aucune faillite ou restructuration douloureuse ne vient bousculer les rédactions. Des déménagements et/ou des réformes graphiques auraient dû doper les énergies. Pourtant, la morosité qui a gagné les journalistes, salariés ou indépendants, est patente.

Les serrages de vis dans les budgets expliquent pour une bonne part la dégradation morale du secteur. Au printemps dernier, Le Soir chiffrait à 750 000 euros les économies à réaliser via des réductions de pages et moins de recours aux collaborateurs extérieurs. À l’agence Belga, les négociations s’éternisent pour la conclusion d’une convention barémique. La Libre Belgique a semé l’émoi parmi ses journalistes en reprenant davantage de papiers à La Dernière Heure, et elle a réduit de moitié la rémunération qu’elle verse à leurs auteurs indépendants. Sud Presse (La Meuse, La Capitale, La Nouvelle Gazette, La Province, Le Quotidien de Namur, Nord-Eclair) menaçait récemment de réduire les tarifs de ses pigistes. La Dernière Heure a renoncé à déployer de nouvelles éditions régionales. Même le tranquille et discret Grenz Echo, en Communauté germanophone, a vu sa rédaction déposer un préavis d’action pour défendre le remboursement de ses frais !

La valse des têtes

À ces restrictions qui frappent durement les journalistes les plus faibles — pigistes en tête — s’est ajoutée une valse des chefs qui n’a rien fait pour restaurer le climat dans leur rédaction. En quelques mois seulement, le rédacteur en chef de L’Echo a été successivement écarté, remis en selle puis placardisé ; celui de La DH a quitté son journal pour passer au Soir Magazine. Il y remplace le rédacteur en chef démis de ses fonctions en août ; celui de La Libre Match a été transféré bon gré mal gré dans le staff de La Libre Belgique. Au Vif/L’Express, le directeur de la rédaction a été privé de ses responsabilités et le rédacteur en chef adjoint, auteur de ces lignes |2|, a été licencié. Le rédacteur en chef adjoint de La Libre est passé au Vif. Dernier épisode en date : fin septembre, le rédacteur en chef de Ciné Télé revue était congédié. Il avait 28 ans de maison. Parfois, des responsables de rédactions, maintenus dans leurs fonctions par les actionnaires, ont subi le vote de défiance de leurs journalistes, sans autre effet que la gifle symbolique. Ce fut le cas à La Libre Belgique et au Vif/L’Express.

Les motifs exacts de ces mouvements ne sont pas toujours similaires mais les pressions et le malaise qu’ils révèlent sont généralisés. On n’y verra pas qu’une simple coïncidence de calendrier, ce que confirment les situations comparables à l’étranger. En France comme en Suisse — pour rester en francophonie —, des emplois sont supprimés dans des médias importants, au nom des contraintes économiques. À Paris, quatre têtes, et non des moindres, ont sauté, en l’espace de dix mois, sur décisions des actionnaires : le directeur de la rédaction du Monde (viré en septembre 2005), celui de France Soir (février 2006), celui de Libération (juin 2006) et celui de Paris Match (juin 2006).

Le constat s’impose : les détenteurs du capital financier ou leurs mandataires exercent aujourd’hui leur pouvoir sans la retenue qui les inspirait jadis. La rédaction n’est plus ce monde protégé par son directeur ou rédac’ chef, garant du capital intellectuel et d’une politique rédactionnelle autonome et responsable.

Deux crises

Bien sûr, la mise sous pression des rédactions — c’est vrai également dans l’audiovisuel — ne s’est pas déclenchée soudainement. Elle fut amorcée par l’installation progressive des industriels et hommes d’affaires à la tête des sociétés éditrices. C’en était fini des patrons de presse venus des rédactions, de la résistance ou des dynasties familiales. Les médias ont alors parfois perdu en vigueur journalistique ce qu’ils gagnaient en rigueur de gestion. Celle-ci était bien nécessaire, il est vrai, pour maîtriser l’internationalisation des marchés, la concurrence et la hausse vertigineuse des coûts dans l’audiovisuel ; l’érosion des diffusions payantes (- 17 % durant la décennie 1995-2005 pour les quotidiens francophones belges) et la perte des revenus publicitaires en presse écrite (passée, en vingt ans, de 70 % de part de marché à moins de 35%) outre, là aussi, de lourds investissements techniques.

Sortis de l’époque béate où ils ignoraient tout de ce qui était étranger à la rédaction, les journalistes ont peu à peu intégré les contraintes économiques de leur entreprise. Mais avec les années 1990, une autre crise — d’identité professionnelle, celle-là — les a frappés de plein fouet. La grave rupture de confiance envers la crédibilité des médias (Timisoara, décembre 1989), le glissement de l’information vers la communication (guerre du Golfe 1990-1991), l’émergence d’Internet comme source alternative d’information et la profusion d’images non-professionnelles ont touché le journalisme au cœur même de sa vocation. « Le système n’a plus besoin de journalistes. Les journalistes ont perdu leur spécificité (...). Aujourd’hui, toutes les institutions produisent de l’information, et tous les individus peuvent en produire à l’échelle planétaire », constatait déjà en 1999 Ignacio Ramonet, directeur du Monde Diplomatique |3|. Vision exagérément pessimiste, sans doute, qui sous-estimait la nécessité croissante de décoder l’actualité et de rendre le monde un peu plus intelligible — donc de le médiatiser, au sens noble du terme. Mais le fait est là : le journaliste a perdu son quasi-monopole dans la production de l’information. Il est souvent devenu le metteur en forme de contenus qu’il ne choisit ni ne gère plus selon l’ancienne logique. Il n’a pas complètement rétabli le lien de confiance avec le public (dans les sondages, son image sociale reste pitoyable). Bref, « l’évolution du système médiatique porte à croire à une crise de plus en plus accentuée de la conception du journalisme née dans le courant du XIXe siècle, voire à l’entrée de celle-ci dans une sorte de coma irréversible », écrivait ici José-Manuel Nobre-Correia, voici deux ans |4|.

Le diktat du marketing

Affaibli dans son rôle politique qui en faisait un acteur du débat démocratique, voilà le journaliste réduit à sa seule valeur économique, définie par les administrateurs et le marketing. Cette évolution ne se mesure pas. Elle s’observe, ici comme ailleurs. En juillet dernier, l’association canadienne des journalistes rapportait plusieurs cas d’ingérence des annonceurs dans le contenu rédactionnel. En France, les journalistes de Libé rappelaient à la Une, le 14 juin, qu’« il n’est pas du ressort d’un actionnaire quel qu’il soit de décider du contenu éditorial et de ses contributeurs ». En Suisse, Comedia, le syndicat des médias, évoquait en début d’année le risque d’une « dérive mercantile » au quotidien Le Temps, qui verrait le contenu sacrifié à l’arrivée de nouveaux annonceurs — la finance et l’horlogerie de luxe. Le Courrier, qui rapportait cette info, ajoutait qu’« un manifeste rédigé par plusieurs journalistes dénonce l’irruption de plus en plus marquée d’impératifs de marketing dans la partie rédactionnelle des différents titres romands ».

Les médias belges n’échappent évidemment pas à ce phénomène. Les rédactions sont priées, de manière plus ou moins explicite, de travailler d’abord pour les intérêts de l’entreprise de presse, avant ceux du public. Les mutations que cela engendre dans les pratiques journalistiques et les conditions de travail ne sont pas anodines. La soumission des contenus aux contraintes budgétaires et commerciales (journalistes, séduisez !) est devenue chose banale dans certaines rédactions. Tantôt, c’est un journal qui publie une série d’articles sur ordre de la direction commerciale. Tantôt, c’est le directeur d’une publication lifestyle qui explique sans sourciller que la rédaction a de plus en plus de travail... commandé par la régie publicitaire. Tantôt, c’est un magazine qui consacre sans scrupule une couverture sur trois à la Star Academy, puisqu’elle se vendra bien. On ne s’étonnera pas, alors, de voir se multiplier, sur le Web, les blogs de journalistes. Beaucoup d’entre eux se créent un espace non contraignant pour retrouver la liberté de choix et de ton que leur média ne leur assure plus. Quitte — sacré paradoxe — à se faire récupérer sur le site du média en question...

Mutation, également, du rôle des rédacteurs en chef. On les préférera bons vendeurs plutôt que bons journalistes ; bonnes courroies de transmission bien souples plutôt que bons pilotes d’équipe un peu résistants. L’adage est en vigueur depuis quelques années déjà, mais il ne s’est jamais si bien porté : « le rédacteur en chef est de moins en moins le premier des rédacteurs et de plus en plus le dernier des directeurs ».

Quant aux conditions de travail, leurs dégradations sont flagrantes chez une majorité de journalistes indépendants qui voient leurs revenus maintenus, voire réduits, à des niveaux ahurissants |5|. Les salariés, contraints d’assurer de plus en plus d’actes techniques jadis dévolus aux ateliers, sont encore relativement préservés sur le plan salarial, mais ils n’échappent pas pour autant à la prolétarisation qui gagne tout le métier : travailleur intellectuel en perte d’autonomie sur son champ d’action et dans son pouvoir de penser ses priorités, le journaliste n’aura plus que sa force de travail à vendre. Et si les seuls projets qu’on lui propose consistaient (comme certains le ressentent aujourd’hui) à réaliser des économies et à faire du média marketing, ceux qui prophétisent la fin du journalisme auront raison.

|1| Selon le comptage de Martine Simonis, secrétaire nationale de l’AJP-AGJPB, dans une « carte blanche » au Soir du 8 décembre 1999.

|2| Ceux que mes propos irritent auront donc beau jeu de les disqualifier en y voyant seulement l’effet d’une amertume personnelle. J’en prends le risque, avec POLITIQUE qui a accepté de les publier.

|3| Lors d’un débat organisé, le 16 février 1999, par Action Critique Médias. À consulter sur www.acrimed.org.

|4| « Journalisme : une certaine mort annoncée » in POLITIQUE, n° 37, décembre 2004.

|5| Voir à ce propos la campagne et le site www.pigistepaspigeon.be de l’Association des journalistes professionnels (AJP)

Retrouvez et commentez cet article en ligne :
http://politique.eu.org/archives/2006/10/332.html

Forum de cet article

Le journalisme en perte d’autonomie

posté par Patrick delvaulx le 20 novembre 2006

Fort intéressant mais quel constat. L’idéalisme de notre rédacteur adjoint est connu. Son honnêteté intellectuelle et sa rigueur n’ont jamais faillis. Mais à notre époque ces valeurs deviennent un luxe qu’il est difficile d’afficher. Le journaliste a besoin de la liberté d’écriture. Mais les actionnaires attendent un retour financier. Logique. Utopie donc de croire en un journalisme pur et dur. Jean Marie Le Pen a dit dernièrement que ses moyens financiers lui avait donner la liberté de parole. (héritage) Napoléon a dit un jour d’un adversaire politique qu’il était dangereux car non ’achetable’. Tout est dit dans ces deux exemples. Créons un fonds de la libre écriture. Un fonds intitulé : La plume en liberté. Je souscris de suite. Patrick Delvaulx Citoyen libre

Le journalisme en perte d’autonomie

posté par ludovic delory le 26 octobre 2006

Jean-François,

Je ne décèle aucune trace d’amertume dans votre propos. Vous dressez au contraire un panorama très fidèle de notre situation de journaliste. Et vous ne manquez pas de souligner d’ailleurs que cette situation, si visible en presse écrite, vaut aussi pour l’audiovisuel.

Je voudrais rappeler ici que, dans les années 70 et 80 déjà en France, l’Elysée faisait et défaisait les conseils d’administration des organes de presse. Ne jetez donc pas trop vite la pierre aux patrons d’entreprise et aux actionnaires : l’influence du pouvoir politique sur les médias est loin d’être négligeable.

Mais il est irréfutable, au vu de vos conclusions, que les notions, tant vantées jadis, de "quatrième pouvoir" ou d’ "indépendance de la presse" sont, aujourd’hui et plus que jamais, à manipuler avec précaution. Comme la nitroglycérine.

Il est urgent de réinventer un journalisme indépendant. Internet (et ce qu’on appelle le "web 2.0") nous en offrent l’opportunité. Profitons-en. Beaucoup de journalistes, en France, ont compris le profit qu’ils pouvaient tirer de cet outil. En Belgique, nous sommes plus frileux, mais un mouvement se dessine.

Ouvrez votre blog, Jean-François. Lâchez-vous sans censure et, si vous le désirez, sous un pseudo !

Vous fûtes mon professeur et même mon lecteur de mémoire. J’aimais lire vos avis pertinents en page 3 du Vif. J’espère vous lire à nouveau bien vite.

Le journalisme en perte d’autonomie

posté par The Mole le 26 octobre 2006 (Molenews se réjouit)

Pas du tout d’accord avec le constat qui voudrait que "l’émergence d’Internet comme source alternative d’information et la profusion d’images non-professionnelles" aient "touché le journalisme au cœur même de sa vocation"... J’y vois, au contraire, une fabuleuse opportunité pour la presse (lire la note "Qui a tué la presse ?" sur Molenews : http://molenews.hautetfort.com/archive/2006/09/21/qui-a-tue-la-presse.html).

Je partage le constat de la déprime actuelle de la presse, mais il y a des exceptions. Par ailleurs, la crise a l’avantage de tout remettre en question, dans un secteur enclin à l’immobilisme au long cours : les gratuits (en plein essor) livreront l’info tout venant, les éditeurs comprendront qu’il faudra miser sur la valeur ajoutée pour sauver les payants. L’avenir appartient aux titres furieusement mordants (le journal-contrepouvoir, celui qui contraindra constamment les détrenteurs de pouvoir à rendre des comptes au citoyen) et intensément interactifs (jusqu’à co-produire l’info avec le citoyen-lecteur : les journalistes enfin débarassés de leur "monopole", quelle libération !).

Que de salutaires perspectives !

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