Hors-d’oeuvre

La révolte des historiens

Article paru dans POLITIQUE n°43 : février 2006, par Henri Goldman

Mobilisation générale dans la corporation des historiens, dont le ban et l’arrière-ban vient de publier (25 janvier 2006) un long pamphlet dans la grande presse du Nord et du Sud. Objet : manifester sa réprobation à l’égard du prurit compulsif des autorités politiques qui se mêlent de vouloir trancher toutes les controverses historiques en instituant des vérités officielles dont la transgression peut même, le cas échéant, se transformer en délit de droit commun.

Et nos historiens de rappeler cette évidence : bien sûr, les autorités politiques jouent leur rôle en commémorant les épisodes les plus signifiants du passé, mais « s’il y a bien un lien entre mémoire et histoire, les deux démarches obéis-sent à des exigences différentes. La mémoire ne donne pas accès à la connaissance, elle mobilise le passé dans un projet civique ou politique au présent. L’histoire, elle, revendique le statut de scientificité. L’histoire n’est pas au service du politique, elle n’est pas une émotion ».

Or, récemment, l’irruption de quelques questions historiques dans le champ politique doit justement tout à l’émotion, et rien à la recherche historique. En France, c’est la prétention de l’Assemblée nationale à vouloir inscrire dans les manuels scolaires le rôle positif de la colonisation qui a provoqué la fronde des historiens. Mais celle-ci a été submergée par les joutes émotionnelles où les descendants des anciens colonisés exhibaient leurs cicatrices face aux balafres des anciens coloniaux, les uns et les autres constituant des clientèles à capter pour des factions politiques en campagne électorale permanente.

En Belgique, on pense bien entendu à la polémique autour de la reconnaissance du génocide arménien |1|. Et il est piquant de retrouver, parmi les quelques dizaines de signataires, les noms des historiens à temps partiels que sont Philippe Moureaux et Hervé Hasquin dont les partis respectifs s’empoignent justement sur la question.

Tout est suspect dans cette polémique. On ne sache pas que, concernant le génocide arménien qu’aucun historien sérieux ne conteste plus, des nouvelles révélations aient remis la question sur le tapis. Celle-ci a été mobilisée d’abord comme contre-feu dans le cadre des discussions d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. À partir de là, les différentes diasporas s’en sont emparées pour faire fructifier leur capital politique. Et les différents partis en chasse d’électeurs ont bien dû composer. Le parti socialiste, qui a réussi une percée remarquable dans un électorat turc pourtant dépourvu de tradition progressiste, a dû mettre en sourdine sa position traditionnelle sur le génocide arménien pour ménager le nationalisme ombrageux de cet électorat. Tandis que les libéraux, qui n’ont rien à perdre, sont en flèche sur la question et ne sont pas malheureux de mettre les socialistes en difficulté. Le MR milite donc pour que la négation du génocide arménien soit pénalisé au même titre que le génocide des Juifs, tandis que le PS tergiverse laborieusement.

Avec diplomatie, nos historiens jugent louables « les initiatives récentes visant à diversifier les expériences historiques commémorées dans ce pays, afin de mettre nos politiques en phase avec la diversité de la société belge », tout en se demandant « s’il appartient au parlement et au gouvernement d’élaborer une nomenclature des catastrophes, dans un inventaire toujours plus exhaustif, partant du génocide des Juifs en passant par les Tsiganes, les Arméniens, les victimes du colonialisme, du génocide rwandais, du conflit en Bosnie ou au Darfour ».

Pour les signataires, poser ainsi la question, c’est y répondre. Certains d’entre eux — et non des moins engagés dans les combats démocratiques — n’en sont pas à leur coup d’essai. En 1995, ils s’étaient déjà opposés, avec des arguments identiques, au vote de la loi pénalisant le négationnisme. De même qu’en France, quelques années plus tôt, des consciences morales antifascistes de la pointure de Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet s’opposèrent à la loi Gayssot (13 juillet 1990) qui servit de modèle à la loi belge.

Mais voilà : ces lois ont été votées. Et quoi qu’on en pense, elles ont été et sont toujours appliquées. Aujourd’hui, la négation (voire la simple « minimisation ») du judéocide tombe en Belgique sous le coup de la loi du 23 mars 1995. Plusieurs militants d’extrême droite ont été condamnés du chef de cette loi.

On se retrouve donc face à un « trilemme » particulièrement délicat. Ou bien on pénalise également le génocide arménien en amendant la loi de 1995, et on persiste dans les comportements que les historiens viennent justement d’épingler avec de bons arguments. Ou bien on ne pénalise pas, et on entérine l’idée insupportable que seul le génocide des Juifs mérite qu’on interdise sa négation. Ou bien on abolit la loi du 23 mars 1995, puisque son maintien nous impose un choix dont aucun des deux termes n’est satisfaisant.

Les historiens ne vont pas jusqu’à prôner cette dernière éventualité, même si on imagine qu’elle rallie-rait leurs suffrages. Mais d’avisés politiques nous expliqueront que le moment serait bien mal choisi. Et ils n’auront pas tout à fait tort...

Retrouvez et commentez cet article en ligne :
http://politique.eu.org/archives/2006/02/279.html

Forum de cet article

La révolte des historiens

posté par Michel MAHMOURIAN le 19 juin 2006

A Monsieur H. Goldman, Rédacteur en chef de la revue Politique.

Monsieur le Rédacteur en chef,

J’ai lu avec intérêt votre article intitulé « La révolte des historiens » (février 2006).

Il a le grand mérite de poser lucidement les termes du débat politique, ce que vous appelez le « trilemme ». Un débat dont l’historien, en tant que tel, n’est pas partie, puisque nul ne songe à brider la recherche scientifique. Que du contraire.

A ce sujet, vous n’évoquez comme problématique que le génocide des Arméniens, alors que vous n’ignorez pas que le sort de la négation de celui des Tutsis lui est lié et qu’à cet égard associations juives, arméniennes et tutsies agissent la main dans la main.

Bien que je milite pour l’extension de la loi de 1995 à la répression de la négation des génocides des Tutsis et des Arméniens, j’entends bien que, dans une société idéale, la société de liberté à laquelle rêve Noam Chomsky (1), une telle loi serait inutile, le négationniste étant ipso facto condamné par l’opinion publique et banni sous la pression sociale. Mais nous sommes très loin du paradis des libertés. Et le négationnisme auquel les Arméniens sont confrontés n’est pas le fait de quelques scribouillards marginaux mais celui d’un Etat tout puissant, qui manœuvre pour subjuguer la vieille et fragile Europe.

Dans ce bras de fer, rendu plus inégal encore par le soutien aux Turcs de Washington, on les a vus, les 25 ne font pas le poids et nos ministres moins que leurs collègues, aliénés qu’ils sont au plan national par le poids de l’électorat turc. L’affaire Kimyongur vient de nous le révéler une fois encore. A fortiori, les simples citoyens que nous sommes ne peuvent-ils, sans le recours à une loi, espérer se défendre au quotidien contre les agressions négationnistes, qui se multiplient chez nous à mesure que l’approche de leur farouche patrie enflamme l’ultranationalisme de nos concitoyens turcs.

S’agissant de la question du génocide des Arméniens, vous écrivez « qu’elle a été mobilisée d’abord comme contre-feu dans le cadre des discussions d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. À partir de là, les différentes diasporas s’en sont emparées pour faire fructifier leur capital politique. » Un lecteur non averti pourrait comprendre que cette question aurait été extraite des oubliettes de l’histoire pour les besoins d’une campagne contre la candidature turque à l’UE et qu’ensuite la diaspora arménienne aurait pris le relais pour son propre profit politique. Cette interprétation rejoint un discours turc qui n’a rien d’innocent, puisqu’il tend à démobiliser les Arméniens en leur faisant croire que, comme le disait Hitler, le monde se désintéresse définitivement du sort que la Turquie leur a réservé et ne l’évoque hypocritement et occasionnellement que comme instrument dans quelque jeu diplomatique qui les dépasse. Autrement dit, les Arméniens seraient instrumentalisés.

Il importe de rappeler que, sans la ténacité de générations d’Arméniens rescapés du génocide, Hitler aurait eu définitivement raison et le crime de 1915 serait aujourd’hui un crime parfaitement impuni et oublié.

La première reconnaissance politique de dimension internationale du génocide des Arméniens est la résolution du Parlement européen du 18 juin 1987. Il est vrai que quelque mois auparavant la Turquie faisait acte de candidature. La résolution n’était pourtant pas une réplique politicienne des forces européennes hostiles à cette candidature, car elle était l’aboutissement d’un processus parlementaire ardu entamé plus de deux ans auparavant. L’initiative parlementaire était socialiste et devait sans doute beaucoup au choc médiatique provoqué par la vague d’attentats anti-turcs menés par l’ASALA et autres justiciers arméniens au début des années 80.

Dans le cadre des discussions plus récentes sur la candidature turque, il a été très peu question du génocide des Arméniens. D’une manière générale, il a d’ailleurs été très peu débattu des mérites de la candidature turque, ses progrès ayant été arrachés, sous la pression de l’étranger, à nos gouvernants aujourd’hui tout penauds du juste désaveu exprimé par les « non » français et hollandais (un sondage de février dernier commandé par le Reader’s Digest montre que trois européens sur quatre ne veulent pas de la Turquie dans l’Europe). Pour ce qui est de la Belgique le débat a été étouffé, tant avant qu’après, par la volonté commune des partis qui étaient au pouvoir lors du sommet de 1999 (libéraux-socialistes-écolos). La loi du silence (honteux) est d’autant mieux respectée que, depuis lors, le CD&V et le CdH s’y sont pliés en raison des alliances nouées au niveau régional et des espoirs d’alliances prochaines au fédéral.

Les sommets européens appelés à se prononcer sur l’élargissement n’ont jamais osé opposer à la Turquie la nécessité de reconnaître le génocide, de sorte que ce pays soutient que cette reconnaissance ne fait pas partie des critères de Copenhague.

On ne peut que le regretter, mais la question du génocide des Arméniens ne pèse vraiment pas lourd dans cet introuvable débat, comme si un Etat criminel était recevable à postuler un siège à Bruxelles.

Quant au « capital politique » de la diaspora, je vois mal à quoi vous faites allusion. La diaspora comme telle aurait-elle un poids politique ? Composée d’exilés et de sans patrie, la diaspora n’est pas une communauté d’intérêt recherchant le pouvoir politique, au contraire de la communauté turque de Belgique, par exemple, qui, malgré sa récente implantation envoie des élus dans nos assemblées parlementaires sur des programmes électoraux spécifiquement turcs (négationnisme, lutte contre la minorité kurde, contrôle de l’Islam en Europe, etc.) Si la diaspora possède un capital, sa nature est morale et c’est malheureusement qui en fait sa faiblesse.

Ce capital étant moral, il n’appartient à personne, mais il appartient à tous les partis démocratiques de le défendre. Vous avez opportunément rappelé que sur l’échiquier politique la cause de la reconnaissance du génocide était portée par les socialistes jusqu’il y a peu. En mai 2005, à la stupeur générale, le PS, moteur du combat anti-raciste et anti-négationniste, cale soudain en s’apercevant que ses valeurs traditionnelles sont imbuvables pour son électorat turc de la capitale. Le flambeau a été repris par son allié libéral au gouvernement fédéral et, on le néglige à tort, par le mouvement Ecolo. Il est heureux qu’il n’ait donc pas été laissé au seul Vlaams Belang.

Sur la pénalisation du négationnisme, le « PS tergiverse laborieusement » écriviez vous en février dernier. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis. Mme Onkelinx l’a dit clairement les 16 et 17 juin dernier au cours de réunions électorales dans les milieux turcs de la commune qu’elle entend conquérir. « Je suis contre cette pénalisation, c’est le MR qui l’a poussée... Cette question du génocide arménien n’est pas l’affaire des politiciens et du Parlement mais bien des historiens ! C’est dans cet esprit que je soutiens la création d’une commission turco-arménienne... » (rapporté par l’échevin J.P. Van Gorp qui était à ses côtés sur www.jeanpierrevangorp.be)

Comme on aimerait que la politique soit plus morale. Malade de la mondialisation, la politique est battue par les flots d’une économie toute puissante. On l’a vu lors de la crise franco-turque de mai dernier, la Turquie menace de rétorsions commerciales en cas d’outrage à sa pureté nationale et mobilise le patronat sans frontière et le vote de la loi française de pénalisation du négationnisme est reporté à plus tard. Tout compte fait, la cause arménienne est un bon thermomètre de la santé civique de nos sociétés. Pour ce qui est de la Belgique, il faudrait d’urgence administrer une bonne médecine.

Croyez, Monsieur le Rédacteur en chef à l’assurance de mes meilleurs sentiments et recevez mes compliments pour la qualité exceptionnelle de vos publications.

Michel MAHMOURIAN 1180 Bruxelles mm@ldmh.be

(1) Jérôme JAMIN, Négationnsime et libertés, votre (excellente) Revue n° 44

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