Belgique-Congo : le coeur et la raison
Article paru dans POLITIQUE n°35 : juin 2004, par Jérémie Detober et François Ryckmans
Depuis leur rencontre, la Belgique et le Congo forment un couple ambigu. Liés par l’Histoire, ces deux pays, ces deux peuples, entretiennent une relation privilégiée dont le registre sentimental a connu — et connaît encore — de nombreux remous : amitié, allant parfois jusqu’à la fraternité, mais aussi distance, voire déchirure.
Malgré tout, Belges et Congolais sont partenaires. La Belgique est la première référence intellectuelle pour beaucoup de Congolais. La majorité de l’élite de la République démocratique du Congo (RDC) est en effet formée dans nos universités. Pour la Belgique, l’Afrique centrale est le seul espace où elle possède une expertise et une capacité d’intervention propre reconnue au niveau international...
Le Congo sort de deux guerres qui ont laissé derrière elles plus de trois millions de morts, victimes directes ou indirectes des conflits. Les classes moyennes ont basculé dans la précarité ; les hommes, touchés par le chômage, se sentent humiliés ; dans les régions du Nord et de l’Est, durement frappées par les combats, chaque famille pleure ses morts et compte ses femmes ou ses jeunes filles violées, contaminées par le sida. Aujourd’hui, à Kinshasa, faute d’argent et d’infrastructures sanitaires, des enfants meurent d’une inflammation de l’appendice....
Par Louis Michel, la Belgique officielle a investi beaucoup d’énergie dans une diplomatie active en Afrique centrale, mettant fin à un désinvestissement de 10 ans.
Les actions de cette diplomtie furent parfois improvisées, dispersées, voire brouillonnes mais, au final, sont un pas dans la bonne direction : elles ont remis le Congo à l’agenda européen et international.
Mais le Congo est en phase de reconstruction. Le chantier est grand comme quatre-vingt fois la Belgique. Un sous-continent. Politiquement, l’heure est à l’ouverture. Tous les acteurs du conflit se retrouvent au pouvoir, de Joseph Kabila aux anciens mobutistes, en passant par les leaders rebelles et les représentants de la société civile. À travers le pays, les routes s’ouvrent, les militaires créent l’armée unifiée. Mais il faut rester lucide, la confiance n’y est pas. Chacun s’observe et redoute un coup de force ou la reprise de la guerre. L’Europe a connu, entre 1939 et 1940, sa drôle de guerre : une guerre sans combat. Le Congo vit aujourd’hui sa drôle de paix :une paix armée. La transition est lente, paralysante. Beaucoup parlent d’ailleurs de "trompe l’œil".
Dans cette pièce, la Belgique veut jouer les premiers rôles. Son investissement dans la formation de la future armée congolaise unifiée lui permet de reprendre pied au Congo. Ce retour sur le terrain lui assure aussi une bonne place dans la perspective de la relance politique et économique du pays en cas de paix durable. Si la mission de ses militaires comporte des risques, pour le gouvernement belge ceux-ci sont calculés. Ils devraient surtout permettre à la Belgique de faire oublier la dramatique trahison que fut le retrait belge du Rwanda, en 1994, au début du génocide.
Enfin, que serait le Congo sans les Congolais ? À l’indépendance, en 1960, le Congo avait un État mais pas de nation. Aujourd’hui, à travers le mobutisme et la dernière guerre, les Congolais constituent une nation mais sans État. Ils ont pris le relais, par le biais de milliers d’initiatives locales soutenues par la société civile (Églises - surtout -, syndicats, ONG). Car, malgré les risques d’éclatement du pays, la volonté d’unité nationale reste forte.
Quant à la population belge, que signifient pour elle au juste le Congo et son peuple ?
Un peu moins de 3000 Belges vivent actuellement en RDC...sur plus de cinquante millions d’habitants. Ici et là-bas, si les rencontres et les échanges sont ténus, ils sont toujours possibles. Et la solidarité avec le Congo est bien présente. Les liens historiques personnels restent noués. Finalement, n’existe-t-il pas plus que nos imaginaires, nourris par une défense d’éléphant vue chez un oncle ou un masque Kasaï accroché dans son salon ?
Pour commencer, Gauthier de Villers se penche sur la politique étrangère belge au Congo. Depuis 15 ans, celle-ci est passée d’une stratégie de désengagement, avec Éric Derycke, à un rapprochement volontariste, avec Louis Michel. De Belgique, Bob Kabamba décrit les différents jalons qui ont débouché sur la deuxième guerre du Congo,officiellement achevée en 2003. Il brosse aussi un rapide portrait de la présidence "inclusive" qui réunit toutes les forces d’opposition (armée ou non) et la société civile congolaise depuis juin 2003.
Trois observateurs congolais auscultent ensuite leur pays.
Baudouin Hamuli dresse les grandes lignes historiques de la société civile, dont la reconnaissance est désormais établie par sa présence au pouvoir, mais qui tarde à traduire son combat social en action politique. Femmes, enfants et familles furent parmi les principales premières victimes des deux guerres qui ont déchiré le Congo. Des traumatismes à dépasser pour lesquels, de Kinshasa, Élise Muhimuzi présente un catalogue d’issues possibles. De son côté, José Mpundu visite les mouvements sectaires qui pullulent au Congo depuis plusieurs années, attirant avec eux des foules considérables déboussolées dans un pays socialement délabré. Si l’histoire lie solidement le Congo et la Belgique, les Belges, eux, connaissent surtout leur ancienne colonie à travers leurs imaginaires. Jacques Vanderlinden les explore sur un ton personnel, nourri par une expérience de vingt ans au Congo.
De retour en Belgique, Éric Corijn et Fatoumata Sidibe nous racontent par le concret la communauté congolaise. Le premier nous fait visiter Matongé, le quartier congolais de Bruxelles, tandis que la seconde nous parle des transferts d’argent des Congolais de Belgique vers leurs familles restées au pays, qui constituent un véritable circuit économique parallèle.
Enfin, Lissia Jeurissen plonge dans le passé colonial pour y relever les relations entre Congolaises et Européens qui donnèrent naissance à des métis. Un phénomène qui n’est pas sans poser, encore aujourd’hui, des questions d’identité, sociales et légales. (Une ancienne réalité douloureuse qu’aborde aussi la nouvelle de Pie Tshibanda dans nos pages centrales.)
Pour conclure, Benjamin Rubbers montre de quelle manière les "blancs" et les "noirs" du Congo s’attribuent des caractéristiques sociales et culturelles en fonction de leur couleur de peau respective.
Le 15 mai 2004
Le thème a été coordonné par François Ryckmans et Jérémie Detober.
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posté par Luciamo Tascia De Deyn le 4 août 2004
Je réagis par un témoignage personnel que voici :
Je vais parler d’histoire puisque celle-ci est intéressante pour connaître l’état d’esprit des Belges du Congo des années 1910 - 1920. À l’époque, certains métis de la colonisation avait commencé à naître, c’était le cas de ma mère. Ma mère (Marie Thérèse Tascia) était la fille d’une princesse « bemba », une métisse noire, swahili, venant d’un métissage avec les gens de Zanzibar dont un sultan, son grand-père. Elle a rencontré un propriétaire terrien grec (Tassos) et ma mère naquit de cette rencontre. À l’époque, les Belges avaient déterminé que lorsqu’on avait un peu de sang blanc, on était un métis et qu’on avait quelque chose de plus que le parent noir. Quand le père européen était inconnu, l’enfant était volé. Des bandes de noirs étaient payés pour trouver les métis et les kidnapper. Ils étaient placés dans un pensionnat (à Lubunda pour le Katanga) et ne pouvaient le quitter que lorsqu’ils étaient mariés. Les hommes métis choisissaient les filles du pensionnat à 16 ans. Les hommes recevaient une éducation (par la congrégation des filles de la Croix de Liège qui dirigeaient le pensionnat de Lubunda où était ma mère) plus ou moins valable (ils allaient à l’école) tandis que les femmes s’occupaient de couture, de cuisine, des tâches ménagères, de chanter les hymnes religieux et rien d’autre. Au tout début, les métis n’avaient même pas le droit d’apprendre le français, ils n’étaient pas assez bon pour avoir le droit d’apprendre le français et ne parlaient que le swahili. Ensuite, ils furent autorisés à apprendre le français. L’esprit de ségrégation régnait en maître : l’idée était que les noirs n’étaient rien, quant aux métis, qui avaient du sang blanc, c’était un peu mieux mais pas assez bien.
Quand mon frère et moi sommes nés de l’union de ma mère métisse et de mon père blanc (Belge), nous ressemblions à des Belges, nous n’avions plus vraiment d’apparences métisses ; j’avais ainsi une peau très claire avec des cheveux blonds. Je vivais dans la cité des métis et mon père vivait dans la cité des blancs ; je le voyais de temps en temps. On a pas eu accès aux écoles des blancs parce qu’on avait du sang noir. Les religieux ne pouvaient pas faire grand chose pour résoudre ce problème car s’ils nous acceptaient dans leurs écoles, ils ne recevaient plus de subsides. La solution fut donc de nous envoyer, mon frère et moi, en Belgique où cette ségrégation aurait été mal perçue ; c’était juste après la Deuxième guerre mondiale, tellement marquée par le racisme des régimes fascistes ! Nous avons dû quitter le Congo, être déportés, en quelque sorte, pour échapper à la ségrégation et ses effets pervers : nous avions uniquement accès aux écoles des noirs où les enfants se vengeaient sur nous parce que nous étions les « muzungu » (c-à-d les blancs) de l’établissement.
Ca c’est assez l’histoire brièvement écrite. Mais ce qui étonne c’est que si on va voir du coté des aborigènes en Australie, il y a eu le même phénomène des enfants volés mais là-bas, on en parle ouvertement. On peut lire toute leur histoire sur des sites Internet. Ils ont même invité le gouvernement à faire des excuses, qu’il n’a pas faites. J’ai un jour pris contact avec l’une des aborigènes, avocate, qui s’est occupée de cette affaire. Elle m’a confirmé que les familles n’ont jamais eu d’excuses de la part du gouvernement, ni de compensation en 2001. Mais au moins, ils ont pu parler ouvertement de leurs souffrances, de leurs problèmes.
Ce qui surprend, c’est que pour les métis du Congo, ce n’est pas vraiment étalé au grand jour. Il n’y a donc pas réellement de possibilité de faire le deuil d’une situation, de reconnaître la douleur, d’en parler. Or, psychologiquement, cela nous aurait aidé. C’est la raison pour laquelle j’en parle, pour que ceux qui ont vécu la même situation puissent se reconnaître dans cette histoire et réaliser qu’ils ne sont pas les seuls à avoir vécu cela. Quand j’ai parlé à un prêtre noir à Lumbumbashi (Rép. Dém. Congo) il a eu une réflexion très curieuse : il a dit « Ah, si tout ça c’est passé, c’est de notre faute, on aurait pas dû laisser faire les blancs ». Il y a ainsi une certaine manière de se rendre soit responsable de ce qui est arrivé et de ne jamais dire les choses ouvertement soit de protéger les responsables. C’est une des raisons pour lesquelles il n’y a pas encore vraiment eu de solution trouvée pour ce phénomène.
Ce que j’ai oublié de dire c’est que lorsque nous sommes arrivés en Belgique, j’avais 4 ans, mon frère 5, on nous a forcé d’oublier notre passé. Mon nom avait changé puisque j’ai pris le nom de mon père après l’adoption. Lui est resté au Congo pour travailler et c’est sa femme qui s’est occupée de nous, elle exigeait que j’oublie ma mère africaine. Il fallait gommer mon côté africain. C’est seulement plus tard, à l’âge de 12 ans, que j’avais réalisé mon métissage, encore fallait-il le ramener au grand jour, or c’était assez difficile de le faire revenir des profondeurs de l’inconscient. Je l’ai fait par nécessité car maintenir une dualité en moi-même n’était pas bénéfique, il y a une richesse qui est inexploité et qui pèse...
Je suis retourné au Congo 30 ans après. Il faut savoir que j’ai étudié la psychologie, je suis psychothérapeute et d’autre part j’ai aussi étudié la philosophie orientale qui s’intéresse à beaucoup à la véritable identité : la question « qui suis-je ? » est une interrogation fondamentale, une question que Socrate et les sages indiens se sont posée depuis 6000 ans. Dès l’âge de 20 ans j’ai donc rencontré la philosophie indienne. Et cette question a été l’une de mes grandes préoccupations. Il était donc normal que j’interroge mon héritage, l’identité qui était la mienne quand j’étais tout petit et qui avait été enterrée. J’ai eu le souci de ramener cela à la surface. Ce n’est pas une tâche facile parce qu’il y avait aussi des douleurs insoutenables liées aux situations. Quand on arrache des enfants de 4 ans à leur famille et qu’on les envoie brusquement dans un autre pays, et que la mère, la grand-mère, toute la famille, les amis, etc... disparaissent de leur existence du jour au lendemain, que le contexte dans lequel ils étaient (la maison, le pays, la terre qui était ta terre natale) est enlevé d’un coup, cela crée de grandes souffrances. Trouver mes racines dans ce contexte a éveillé de terribles souffrances. Ce ne fut pas une tâche facile mais le résultat est merveilleux. Par mon expérience et ma connaissance de la psychologie que je peux sans de trop de grand danger mener à bien cette tâche se poursuit encore aujourd’hui.
Au début je ne voulais pas retourner au Congo parce que, d’une part, je n’avais aucune certitude de trouver quoique ce soit et, d’autre part, le voyage à l’époque était extrêmement coûteux. J’avais l’habitude d’aller en Inde, aux Etats-Unis où un ticket d’avion était très bon marché tandis que pour le Congo il fallait débourser des sommes importantes. Mais j’avais rencontré un Congolais qui m’a rassuré et j’ai donc décidé de partir. Je ne connaissais que le nom de ma maman, Marie Thérèse Tasula, et le nom de 3 villes : Kolwezi, Jadoville (Likasi) et Elisabethville (Lubumbashi). Je suis d’abord retourné à Kolwezi où j’avais vécu. Là quelqu’un avait entendu parler de ma mère et m’a dit d’aller à Likasi. Puis j’ai eu un peu de chance à Likasi et finalement j’ai retrouvé des amis de ma mère. A partir de ce moment , j’ai retrouvé beaucoup des ses amis. Et mon histoire est revenue petit à petit au grand jour, tout ce qui s’était passé a été retrouvé et j’ai même retrouvé ma marraine angolaise et les meilleures amies de ma mère. J’ai pu progressivement reconstituer toute l’histoire, ce qui est important, car elle a failli être entièrement effacée. Plus tard, j’ai même pu retrouver de la famille. En fait, ma grand-mère Mebu, un princesse Bemba, était morte mais une amie de ma mère, Anne Marie Mesquita, s’était souvenue qu’on pouvait la retrouver à Kilwa, un petit village de pêcheurs et de cultivateurs sur le bord du lac Moero. Bien que les routes soient presque inexistantes dans la région et que le paludisme sévit, j’ai pu y retourner (19 heures pour parcourir 350km) et j’y ai retrouvé ma famille. À Kilwa, un dicton était né dès notre départ du Congo en 1949. Lorsque ma grand-mère est revenue à Kilwa pour faire face à deux deuils importants (la mort de sa fille, décédée en 1949 conséquence du racisme, et le départ de ses deux petits-enfants blanc) les habitants du village ont disait, chaque fois qu’on voulait ponctuer quelque chose d’impossible, « C’est comme les deux petits enfants blancs de Maman MEBU ; on ne les verra jamais à Kilwa ». Parce que, une fois que les enfants étaient blancs, en général les mères métisses renonçaient à leurs enfants car on avait réussi à leur faire croire qu’ils appartenaient à un autre monde que le leur.
Toute ma recherche m’a donc amené à ce dicton et je l’ai réduit à néant : l’impossible devenait possible, cela a impressionné beaucoup de monde, ils étaient très touchés. Ma grand-mère était déjà métisse, de peau noire mais avec des cheveux lisses, il y avait du métissage avec des arabes Swahili, de Zanzibar, avec des gens de différents pays, ceux qui étaient de passage sur la route des épices. Elle était une princesse, petite fille de Tippo Tip, elle appartenait donc à une institution qu’elle a eu le courage de quitter pour vivre une passion avec le grec Tassos. Mon père, qui était raciste, avait maintenu un grand silence sur toutes ces choses-là, il ne m’avait jamais parlé de ma grand-mère, il a parlé un peu de notre histoire mais n’a jamais vraiment voulu que je retourne sur place. Grâce à ma détermination, toutes les amies de ma mère m’ont retrouvé avec beaucoup de plaisir et finalement je me suis réintégré dans la grande famille des amis de ma mère, qui ont entre 75 et 85 ans. L’une d’entre elles, Alice (son nom figure comme témoin sur mon acte de naissance) m’a promis d’ajouter une chambre à sa maison pour que j’aie une "home" quand je suis de passage...
Le projet a donc bien abouti, la sensation d’avoir des racines là-bas me revient, c’est mon pays et je l’aime. La Belgique est aussi mon pays mais c’est mon pays d’adoption. Avant mon départ du Congo, avant 1945, si je parlais le Swahili, si je mangeais de la nourriture africaine, si je me comportais comme un métis, mon père risquait de perdre son travail. On a voulu faire de moi un pur occidental, mais on n’y est pas parvenu....
Pour conclure je dirais que tout ceci rejoint ce que j’ai compris en psychologie ; c’est que l’on est constitué de différentes parties, parties qui vivent souvent dans le subconscient. Dans mon cas, il y a une partie consciente qui était mon identité occidentale et puis une partie plus inconsciente, qui était refoulée, mon identité africaine. L’idée en psychologie des profondeurs est de ramener au conscient ce qui est caché quand il est nécessaire de l’intégrer. C’est une démarche qu’on peut faire, qu’on soit métis ou pas, car chacun a des parties refoulées, cachées. C’est Carl Gustav Jung, le psychanalyste connu mondialement qui disait : « ce qui ne revient pas à la conscience, revient sous forme de destin ». À méditer…
Se poser la question« Qui suis-je ? », peut amener d’intéressantes réponses. Sur le fronton du temple de Delphes, en Grèce, il est écrit : « Connais-toi toi-même et tu connaîtra l’Univers et les Dieux.
Luciamo Tascia De Deyn (licencié en sciences psychologiques) juillet 2004

