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Individualisation

Article paru dans POLITIQUE n°35 : juin 2004, par Mateo Alaluf

La modernité est supposée décomposer les fondements collectifs de l’identité (métier, classe, religion, appartenance politique...) et renvoyer les individus à eux-mêmes. La montée de l’individualisme expliquerait la désyndicalisation et l’augmentation des risques sociaux et en particulier d’exclusion. L’hétérogénéité croissante des situations de travail et des statuts d’emploi (contrats à durée déterminée, intérimaires, travail à temps partiel...) en serait la conséquence.

Cette « balkanisation de la relation salariale » pourrait aussi être une illusion d’optique. En effet, comme le suggère Pierre Rolle |1|, le salariat a toujours été en extension et s’est étendu aux professions et activités qui jusqu’ici lui échappaient. Le contrat de travail s’est ainsi adapté a des situations diverses parce qu’elles englobaient des populations qui précédemment lui étaient étrangères. Certes, un ingénieur, un architecte, un policier, un concierge ou un mineur par exemple sont différents les uns des autres, mais le fait de les englober tous dans le salariat pourrait aussi être interprété comme une homogénéisation de leur statut. Dans les relations de travail, le salariat apparaît ainsi comme une catégorie homogénéisante qui regroupe plus de 80 % des actifs.

Si bien que les constats qui prétendent saisir l’individualisation du travail sont peut-être moins décisifs qu’ils ne paraissent de prime abord. Les collectifs ne s’effacent pas nécessairement parce que les individus s’affirment. La tradition sociologique considère depuis Durkheim que dans les sociétés développées, la division sociale du travail et la spécialisation des fonctions, en raison de la complémentarité qu’elles engendrent, produisent une solidarité qui assure la cohésion sociale. C’est donc parce qu’il devient plus autonome que l’individu dépend plus de la société. Nous ne pouvons être en conséquence nous mêmes dans notre individualité que dans la mesure où nous sommes des êtres sociaux. « Parce que l’individu y est sur valorisé, écrit Robert Castel, et qu’il se sent en même temps fragile et vulnérable, il exige de l’état qu’il le protège. Ainsi, la “demande d’état” apparaît-elle plus forte dans les sociétés modernes que dans les sociétés qui les ont précédées » |2|.

N’est-ce pas aussi à partir de cette considération que l’on peut comprendre l’exceptionnel succès qu’ont rencontré les mécanismes de la sécurité sociale ? Les principes de fonctionnement de la protection sociale réalisent en effet une très grande solidarité entre ceux qui y participent tout en sauvegardant l’individualité complète de chaque bénéficiaire. Il en est ainsi des assurés contre la maladie, la vieillesse, le chômage... Rien n’oblige entre eux les assurés : ils ne se connaissent pas, ils ne se réunissent pas, ils ne se contrôlent pas. Ils bénéficient pourtant d’une grande sécurité résultant de leur apport réciproque à son financement. Au fond, plus la solidarité est forte entre les assurés, plus leur individualité s’en trouve garantie.

Il est donc erroné d’attribuer le déclin des syndicats et la fragilisation de la protection sociale au réveil des égoïsmes individuels. C’est en rompant avec les évidences, en s’efforçant de mettre à jour les structures de domination, que l’on pourra, en dehors des schémas convenus, renouer avec des pratiques, non pas d’adaptation au changement, mais de transformation sociale. Les collectifs ne s’effacent donc pas quand les individus s’affirment. C’est seulement dans des structures collectives que les faibles peuvent peser sur l’évolution de la société et préserver leur individualité.

|1| P. Rolle, « Saisir l’activité humaine. Qualité du travail, qualification, compétence », in A. Dupray, Ch. Guitton et S. Monchatre, Réfléchir la compétence, Toulouse, Octares, 2003, pp.77-88.

|2| R. Castel, L’insécurité sociale, Paris, Seuil, 2003, p.22.

Retrouvez et commentez cet article en ligne :
http://politique.eu.org/archives/2004/06/105.html

Forum de cet article

De l’humain à l’infra-humain

posté par Dominique Bauwens le 27 avril 2005

Je ne suis pas d’accord avec l’argumentaire exposé ici :

Des formules du type « sauvegardant l’individualité complète de chaque bénéficiaire » ou « préserver leur individualité » laissent entendre que l’individu préexiste aux collectifs et aux mécanismes de la sécurité sociale. De même, l’homogénéisation par le salariat ne contredit pas l’hétérogénéisation croissante des situations de travail et des statuts d’emploi que chacun peut constater autour de lui (flexibilité etc).

Je pense qu’il faut clairement définir deux moments de l’évolution des sociétés modernes (2 moments et pas 2 étapes parce qu’ils se développent de nos jours en parallèle) :

1. l’homogénéisation progressive de la vie sociale par le salariat dont l’extension dans tous les compartiments de la vie sociale (biens puis services) entraîne 2 conséquences :

- la destruction progressive des corps intermédiaires hérités du passé (corporations, famille, école etc) par l’Etat national et à terme par l’Etat mondial (lui-même ayant détruit l’Etat national, européen etc) ;

- l’émergence, par la lutte, de nouveaux corps intermédiaires (syndicats, mutuelles, sécurité sociale) en réaction à la « violence » induite par l’homogénéisation salariale et l’élimination des rigidités sociales héritées du passé ;

2. la balkanisation du salariat pour détruire ces nouveaux corps intermédiaires qui constituent des rigidités, des freins au processus de mondialisation.

Et l’individualisation dans tout cela !

L’individu est la résultante de ce double processus et non pas un point de départ comme les termes de « sauvegarder » ou « préserver » le laisseraient entendre. Cela veut dire que sa texture évolue, se transforme parallèlement au déroulement de ces processus. L’individu actuel n’est pas l’individu de demain.

L’individu actuel a plutôt bonne mine : il s’est débarrassé des corps « oppressants » du passé (clergé etc) ; il bénéficie des acquis des luttes sociales (la sécurité sociale) ; il n’a pas encore abandonné au marché des services certaines compétences quotidiennes d’ordre familial ou de voisinage.

L’individu de demain aura mauvaise mine : dérisoire face à l’Etat mondial pourvoyeur de biens et de services ; consommateur effréné de biens et de services mu par l’activation de besoins distillés par une publicité omniprésente qui remplacera tout l’univers de ce qu’on regroupe actuellement sous le vocable de culture ; ignorant non seulement la notion même de solidarité mais toute espèce de sociabilité et vivant la relation à ses semblables comme relation à des choses sociales ; bénéficiaire d’une couverture minimale de survie en cas de noyade sociale ; décérébré de tout univers mental autre que l’acte réflexe consommatif. Bien plus, l’individu de demain sera infra-humain : schizophrénéisé, dissocié en multi-instances infra humaines de consommation pour relancer une machine économique toujours en voie d’essoufflement, il n’aura même plus conscience d’être lui-même un infra-individu, à la manière des puces électroniques qui n’ont aucune conscience de former un ordinateur. Voilà l’image réaliste de l’idyllique « multitude » dont on nous prédit la venue !

« Rien n’oblige entre eux les assurés … Ils bénéficient pourtant d’une grande sécurité résultant de leur apport réciproque à son financement … ». Il faut lire le chapitre du dernier livre d’Isabelle Stengers relatif à la naissance des mutuelles pour comprendre que "l’amnésie des héritiers des inventeurs de la mutuelle" signifie tout bonnement la disparition de l’assurance sociale : si les premiers mutuellistes ne s’étaient pas sentis obligés entre eux, jamais ils n’auraient créé de mutuelle !

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